Affaire iquioussen : Pourquoi Rabat refuse de délivrer un laissez-passer

Affaire Iquioussen

Même s’il est arrêté l’imam Iquioussen ne se verra pas automatiquement expulser vers le Maroc, dont il est originaire, comme c’est l’idée du gouvernement français. Pour ce faire, la France devra sans doute d’abord commencer par changer sa façon de faire vis-à-vis du Royaume.

Depuis plusieurs jours, c’est un remake du “Fugitif”, la célèbre série américaine des années 1960, qui semble se dérouler en Europe. Mais en lieu et place du personnage de Richard Kimble qui se trouve à semer la police, celui de l’imam Hassan Iquioussen, que le ministre français de l’Intérieur, Gérald Darmanin, avait décidé d’expulser en raison notamment de discours “haineux envers les valeurs de la République dont la laïcité” et de “thèses antisémites”. Une affaire qui concerne au premier chef le Maroc, étant donné que M. Iquioussen en est ressortissant et que c’est donc vers lui qu’il doit être renvoyé. Trois jours après l’initiative de M. Darmanin, il avait été dit que le Royaume avait donné son feu vert et délivré le laissez-passer consulaire nécessaire, avant de prétendument faire machine arrière le 31 août 2022.

Le 30 août 2022, le conseil d’État, dont la fonction est entre autres de conseiller le gouvernement, l'Assemblée nationale et le Sénat, avait, en s’appuyant sur la loi confortant le respect des principes de la République, dite aussi contre le séparatisme, avalisé l’expulsion de M. Iquioussen. Côté marocain, on assure qu’à la base il n’avait jamais été question d’un laissez-passer. “Les services consulaires ont traité la première fois la demande des autorités françaises suivant une procédure bureaucratique, alors que toute décision nécessitait une concertation politique avec Rabat,” avait indiqué le 30 août 2022 “une source proche du dossier” au journal électronique Le360. Et “politique”, tout le problème semble l’être lui-même au fond: la même source citée par Le360 le suggère d’ailleurs encore plus clairement lorsqu’elle ajoute qu’“une chose est de demander l’intervention d’un partenaire pour régler un problème, que ce soit en lien avec l’immigration clandestine, les mineurs non accompagnés, des personnes fichées S” et “une autre est de croire qu’en faisant pression, on pourrait obtenir de lui ce que l’on veut”, dans ce qui semble être une référence claire à la question des visas, dont le nombre octroyé aux citoyens marocains a été, sur décision du président français Emmanuel Macron, réduit de moitié depuis le 28 septembre 2021 au soi-disant motif que le Maroc ne coopérerait pas suffisamment en matière de lutte contre l’immigration irrégulière.

Agenda médiatique
En gros, les autorités marocaines semblent avoir l’impression, fondée d’ailleurs, que les actuels dirigeants français chercheraient à rouler des mécaniques sur leur dos, alors qu’elles n’ont logiquement aucune envie de servir un agenda médiatique qui se fait d’autant plus aux dépens du Royaume et de milliers de ses ressortissants. Selon toute vraisemblance, on peut très bien s’attendre que, si les choses en restent au même point, le Maroc durcisse encore davantage le ton et rompe, sans nécessairement en faire l’annonce, toute coopération judiciaire avec la France, comme il l’avait fait en février 2014 après que la justice française a tenté de convoquer le directeur général de la Surveillance du territoire national (DGST), Abdellatif Hammouchi, pour une affaire de torture qui s’est révélée montée de toutes pièces par l’ancien combattant de light contact Zakaria Moumni.

Pour la même raison, et pour cause, Rabat avait même cessé tout contact avec les renseignements français, jusqu’à ce que les attaques terroristes subies par le journal satirique Charlie Hebdo en janvier 2015 ne conduisent à une réconciliation qui allait d’ailleurs concrètement aboutir à ce que le Maroc aide la France, en novembre 2015, à neutraliser le cerveau des attaques de Paris, ce dont le président français François Hollande allait personnellement remercier le roi Mohammed VI lors d’une réception qu’il lui avait réservée à l’Élysée. Justement, les renseignements marocains viennent encore de permettre au début du mois d’avril 2022 l’arrestation d’une adolescente originaire du Royaume qui avait l’intention de perpétrer un bain de sang dans une église de la ville française de Montpellier, entre autres attaques qu’ils ont permis d’éviter et sur lesquelles on ne communique même pas. Si, par devoir, le Maroc ne pourra bien sûr jamais garder pour lui par simple calcul d'épicier une information cruciale susceptible de sauver des vies, il n’en reste pas moins qu’il est difficile d’imaginer que dans la configuration actuelle les choses soient à la hauteur.

Outre les visas, une certaine méfiance semble surtout s’être installée à l’issue de la polémique autour du logiciel israélien Pegasus, que la DGST a été accusée par un consortium de médias internationaux d’avoir utilisé pour espionner des personnalités notamment françaises, et certains responsables marocains ne manqueraient pas d’y voir la propre main des renseignements de la France dans un objectif qui aurait visé à jeter le discrédit sur M. Hammouchi, qui s’était même vu taxer de faire espionner le roi Mohammed VI (ce que le Souverain allait lui-même implicitement balayer d’un revers de main par le biais de la lettre de condoléances résolument chaleureuse qu’il avait adressée en août 2021 au concerné suite au décès de sa mère). Partenaires traditionnels, le Maroc et la France entretiendraient, dans l’idéal, une relation de coopération exemplaire, mais, pour ce faire, le pays européen devra sans doute faire montre de davantage de dispositions favorables...