Pierre Haski : "Depuis le 7 octobre, beaucoup se rendent compte que les Palestiniens n’acceptent pas de disparaître"

Journaliste au long cours, longtemps correspondant au Proche-Orient pour le compte de la presse française, Pierre Haski a voulu sortir un livre pour mieux permettre de décrypter le conflit israélo-palestinien, dont les tenants restent à ses yeux largement ignorés. Cela a donné “Une terre doublement promise”, sur lequel Maroc Hebdo l’a questionné en exclusivité.


Vous venez de publier, ce 24 janvier 2024 chez Stock, “Une terre doublement promise”, consacré à l’histoire du conflit israélo- palestinien au cours des 100 dernières années. On le devine, le contexte actuel, avec la guerre à Gaza, n’est pas étranger à votre choix de l’écrire…
Bien évidemment, mais je dois bien préciser que je ne suis pas en train de commenter ce qui se passe, sinon en filigrane; mon objectif premier, c’est de mieux éclairer ce conflit, ses racines et ses enjeux. Ce qui m’a particulièrement frappé depuis le 7 octobre, c’est qu’il n’est plus suffisamment connu par les nouvelles générations en France. Il y a 15 ou 20 ans, on n’aurait, à mon avis, pas été témoins de certains raccourcis dont je suis parfois témoin. Il se trouve que je suis de très près la situation sur le terrain depuis plus de 40 ans; j’ai, à titre personnel, été à Gaza dès 1981 comme envoyé spécial de “Libération” après l’assassinat de Sadate. Et puis, je suis très régulièrement retourné dans la région, y compris comme correspondant permanent à Jérusalem au moment des accords d’Oslo, ce qui m’a permis d’en avoir une certaine expérience que j’ai essayé de transmettre à travers mon livre.

Mais qu’est-ce qui selon vous explique, au risque d’utiliser peut-être un terme trop fort, cette “ignorance” que l’on trouve dans de nombreux médias internationaux, et ce pas seulement français, à l’égard du conflit israélo-palestinien? Lassitude? Impression que les choses n’avancent de toute façon à rien?
Un peu des deux peut-être, mais à mon sens, l’impression générale était que le conflit, après l’échec de la paix d’Oslo dans les années 1990, n’existait plus vraiment. Il y avait cette idée reçue que c’était un conflit de basse intensité qu’il fallait seulement gérer, dans le cadre d’un statu quo admis par tous, y compris, je pense que vous ne me contredirez pas sur ce point, dans les pays arabes, surtout depuis la signature des accords d’Abraham. Et c’est là, avec ce qui se passe depuis le 7 octobre, qu’on se rend compte que non, la paix n’est pas là, et qu’il faudra vraiment travailler sérieusement pour pouvoir assister à son avènement; que les Palestiniens n’acceptent pas de disparaître.

Un nouvel Oslo est-il selon vous possible, dans le cas d’espèce?
Dans la vie, l’optimisme devrait en principe être de mise, mais il est hélas difficile d’être trop optimiste en ce moment. Oslo, c’est, il faut se replacer dans le contexte, d’abord des hommes et un processus historique; principalement Yasser Arafat côté palestinien, et Yitzhak Rabin et Shimon Pérès côté israélien. Leur poignée de mains en 1993 est l’un des moments historiques du XXe siècle. Or, qui est aujourd’hui au centre de la vie politique des Palestiniens et des Israéliens? Le Hamas, et de l’autre côté vous avez Netanyahou; pour le dire autrement et en termes plus clair, les extrémistes des deux camps, qui ont tout fait, au fil des années, pour empêcher tout règlement de paix.

Et puis, la situation s’est vraiment compliquée sur le terrain: lors de mon premier voyage, en 1981, un enseignant palestinien avait joué le guide pour moi en Cisjordanie, c’était il y a plus de quarante ans. Il m’avait emmené au sommet d’une colline et m’avait expliqué les lumières que nous pouvions voir: les endroits les plus éclairés, c’était les colonies juives; les lumières les plus faibles, les villages palestiniens. Il y avait alors une vingtaine de milliers de colons et c’était déjà un problème. Aujourd’hui, ils sont quelque 700.000 entre la Cisjordanie et Jérusalem-Est. C’est une donnée à prendre en considération et qui vous dit toute l’étendue de l’impasse: aucune force politique israélienne n’est prête à les déloger.

La communauté internationale n’a-t-elle toutefois pas à vos yeux un rôle à jouer?
Absolument, elle a une grande responsabilité. Elle a contribué à ce faux sentiment de fin du conflit qui a fait baisser les bras pour trouver une voie de sortie. Mais vous savez, parfois, de l’horreur peut sortir quelque chose de positif: le massacre du 7 octobre et les bombardements massifs des civils à Gaza ont ramené sur le devant de la scène la question palestinienne, et elle n’en disparaîtra pas. Il y a donc une véritable fenêtre d’opportunité qui s’ouvre et qui peut permettre de faire enfin avancer les choses, trente ans après Oslo. Maintenant, il faut dire que cette fenêtre n’est pas vraiment étendue dans le temps; à mon sens, elle dépend de façon très décisive des prochaines élections américaines, en novembre. D’expérience, je sais qu’à partir de l’été, la campagne battra tellement son plein que cela fera passer l’action diplomatique au second plan. Et il y a le fait que s’il n’y a pas de progrès dans les mois qui viennent, un changement de président peut tout torpiller. La chose ne me paraît donc pas vraiment aisée.

Et quid de la France?
La France a, on le sait, été longtemps présente politiquement dans le processus de règlement du conflit; elle avait appelé avec Valéry Giscard d’Estaing puis François Mitterrand à l’établissement d’un État palestinien; on se souvient d’une époque où Yasser Arafat avait coutume de venir à Paris, avec notamment sa petite phrase décrivant comme “caduque” la charte de l’OLP, terme qui lui avait alors été soufflé par Roland Dumas (ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand, ndlr). Cela s’est poursuivi avec Jacques Chirac. Mais au cours des vingt dernières années, les choses ont beaucoup changé. La France est devenue très en retrait sur la question. Les hommes changent, les époques et les priorités changent.

Comment avez-vous réagi à la décision du 26 janvier 2024 de la Cour internationale de Justcie de demander à Israël de prendre des mesures conservatoires par rapport à son action à Gaza, que l’Afrique du Sud et d’autres pays qui la soutiennent qualifient de génocidaire?
C’est bien évidemment une très bonne chose que la justice internationale se saisisse de la question, et c’est très significatif qu’un pays du Sud comme l’Afrique du Sud s’en soit faite le porte-étendard, avec son passé de victoire sur l’apartheid; sur le plan symbolique en tout cas, cela va beaucoup peser. Maintenant est-ce que cela aura un quelconque effet sur le terrain? Sans doute pas, mais c’est déjà un premier pas qui laissera des traces.

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