Interview de Guillaume Ancel, ancien officier supérieur de l’armée française : “L’attaque du Hamas, c’est avant tout un échec du gouvernement israélien”


Spécialiste des questions militaires, auxquelles il a consacré de nombreux ouvrages à partir de ses différentes expériences au Rwanda, au Cambodge et en Bosnie-Herzégovine en tant que lieutenant-colonel de l’armée de terre française, Guillaume Ancel décrypte, dans cet interview, le mode opératoire du Hamas lors de son raid du 7 octobre 2023, tout en mettant en exergue les différentes défaillances israéliennes qui l’ont rendu possible.

Près de deux semaines sont déjà passées depuis le raid du Hamas sur le territoire israélien, et à ce jour Tel-Aviv n’a pas encore effectué de contre-offensive terrestre dans la bande de Gaza, où le mouvement palestinien trouve sa principale base arrière, malgré qu’elle n’a jamais cessé d’en agiter la menace. Qu’est-ce qui explique selon vous ce retard qui a tout, au vrai, d’une hésitation?
Je pense, et là je me base aussi sur les échanges que j’ai eu avec différents responsables israéliens avec qui je suis personnellement en contact, que d’abord le coup de l’émotion est tout simplement passé, et qu’au niveau de l’appareil de sécurité de l’Etat d’Israël on commence de plus en plus à rationaliser la riposte et à prendre en compte les éléments de terrain concrets qui devraient la conduire. Car, il faut le dire, l’attaque du Hamas a été d’une violence rare, je dirais même inouïe, à laquelle les Israéliens ne se seraient jamais attendu, et je ressens vraiment qu’ils ne s’y attendaient pas. Même du temps des grandes guerres contre les armées conventionnelles des pays arabes riverains, on n’avait jamais assisté à un tel carnage en Israël. Maintenant, oui, Israël a le droit de répondre, mais est-ce que cela doit se faire au détriment des centaines de milliers de civils qui peuplent Gaza? Et quelle est vraiment, en fin de compte, la meilleure façon de réagir? A quoi peuvent concrètement mener les bombardements actuellement en cours? Dans le langage militaire, le Hamas est ce que l’on appelle une cible molle, que vous ne pouvez pas attaquer de façon directe. Mettons qu’elle se sert de tel ou tel appartement comme quartier général, vous le détruisez, elle passe à l’appartement d’à côté, tout bêtement. Elle est donc très liquide. Par conséquent, tout ce que fait l’armée israélienne maintenant, c’est de s’en prendre de façon très inutile à des civils dont beaucoup n’ont rien à voir ni de près ni de loin avec le Hamas, et c’est, au passage, surtout son image qui en prend un coup. Elle se trouve là exactement où le Hamas voulait l’amener, et d’ailleurs, en déployant directement des hommes à Gaza, sans doute que c’est le Hamas qui y trouverait encore une fois davantage son compte.

Vous faites partie de ceux qui pensent que le Hamas a bénéficié, pour son opération, d’une aide étrangère. Pouvez-vous nous en dire plus?
Il faut d’abord se rappeler ce qu’est le Hamas; c’est, avant tout, un petit groupe paramilitaire, qui a certes une capacité de nuisance avérée, mais pas de l’ordre de ce qu’on a vu. Ce n’est même pas le Hezbollah qui, lui, on le sait, a une véritable armée très organisée. De ce fait, le Hamas est clairement incapable de faire, en tout cas seul, ce qu’on a vu le 7 octobre 2023. Il y a par exemple un point dont on n’a pas, à mon sens, beaucoup parlé, c’est celui des cellules dormantes. C’est-à-dire que quand l’armée israélienne a cru en avoir fini avec les assaillants du Hamas, il y a des cellules qui étaient déjà présentes sur place qui ont été subitement activées pour participer aux combats. Et c’est ce qui fait qu’Israël a eu besoin de plusieurs jours pour essayer de reprendre le contrôle sur le terrain. D’un point de vue purement militaire, c’est vraiment du très, très haut niveau, tous les observateurs peuvent vous l’assurer.

Mais qui aurait donc pu aider le Hamas? L’Iran peut-être, comme on l’a soutenu dès le départ dans une certaine presse occidentale?
C’est vrai que c’est l’acteur auquel on pense en priorité, mais moi je penche plutôt pour la Russie. Il y a des raisons objectives qui me font dire que la Russie a beaucoup à gagner dans la crise actuelle au Proche-Orient, puisque cela permet de détourner l’action de l’Ukraine, où comme vous le savez elle mène une opération militaire depuis près de vingt mois. Je n’écarte pas non plus qu’elle cherche à empêtrer les Etats-Unis, et à mon avis les déclarations données a posteriori par le président russe, Vladimir Poutine, abondent dans le même sens. Mais c’est surtout la façon de procéder du Hamas. Pour un expert, cela rappelle beaucoup ce que fait par exemple Wagner, la société militaire privée russe, en Afrique.


A mon sens, pour faire ce que le Hamas a fait, il faut au minimum un an de préparation. Vous remontez un an auparavant, plus précisément en septembre 2022, vous vous trouvez que le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, reçoit à Moscou une délégation du Hamas, menée par le chef de son bureau politique, Ismaël Haniyeh. Simple coïncidence? Moi à titre personnel, je crois que c’est à ce moment que tout a commencé à être préparé.

Toujours est-il que quel que soit la partie à l’origine des attaques du Hamas, cela révèle au bout du compte un échec israélien massif, n’est-ce pas?
Absolument, et je dirais que c’est avant tout un échec du gouvernement israélien actuel, mené par Benjamin Netanyahou. Si l’on en arrive à une telle spirale de violence, c’est en grande partie à cause de sa politique. En revenant aux commandes, il a promis aux Israéliens qu’il allait assurer leur sécurité comme jamais; il n’a fait, au contraire, qu’embraser les choses, surtout en cédant de façon aussi ouverte à l’aile d’extrême droite de son gouvernement, celle que représente Itamar Ben-Gvir. Cela a forcément profité au Hamas, en le renforçant aux yeux de nombreux palestiniens.
Mais il y a aussi l’échec pur et simple de l’appareil sécuritaire israélien.

On le sait maintenant, et j’ai moi-même confirmé l’information auprès de mes sources, que les Egyptiens avaient averti de l’imminence d’une attaque du Hamas depuis Gaza et que les Israéliens n’ont rien fait pour l’empêcher. Est-ce que c’est parce que c’est arrivé au milieu d’un flot d’alertes, comme pour les Américains avant le 11 septembre? Est-ce qu’il y a une sous-estimation de la force de frappe du Hamas? En tout cas, je sais que si l’Egypte a pu savoir, Israël, qui a des canaux de renseignement partout à Gaza, a elle aussi dû ressentir certaines choses et même disposer de davantage d’informations. Peut-être qu’il y a eu, à un certain niveau, un manque de sérieux. C’est une question sur laquelle il faudra revenir après, forcément.

Mais l’attaque du Hamas révèle aussi l’inefficacité de l’armée israélienne dans les conflits non-conventionnels, ceux qui impliquent par exemple des mouvements de guérilla. Concrètement, il a fallu plusieurs jours pour reprendre le territoire perdu au détriment des combattants du Hamas. Et c’est là aussi que je me dis qu’une offensive de l’armée israélienne sur Gaza serait une très, très mauvaise idée. Cela pourrait tourner à un véritable Viet Nâm pour Israël, sans possibilité de sortie ni de “victoire”, comme annoncé par M. Netanyahou l

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