Interview de Yousra Abourabi, professeure en sciences politiques à l'Université internationale de Rabat

YOUSRA ABOURABI, professeure en sciences politiques à l’Université internationale de Rabat et ex-enseignante-chercheuse à l’Université Jean Moulin Lyon III

Docteure en sciences politiques et spécialiste des relations internationales et de la politique africaine du Royaume, Yousra Abourabi est une ex. enseignante-chercheuse à l’Université Jean Moulin Lyon III. Elle nous livre son analyse des changements opérés dans la politique diplomatique du Maroc depuis son retour au sein de l’Union africaine.

Quels sont les changements dans la politique africaine du Maroc après son retour à l’Union africaine ? Lorsque la politique africaine du Maroc a véritablement pris forme au lendemain des années 2000, et plus précisément à partir de 2005-2006, elle était avant tout orientée vers les pays de l’Afrique de l’ouest francophone et l’Afrique centrale francophone, c’est à dire les régions les plus susceptibles d’accueillir favorablement cette nouvelle politique. Cet ensemble comprend des Etats que le Maroc appelle les pays amis.

A partir des années 2010 la participation du secteur privé et des institutions publique s’est accrue. Ainsi la diplomatie est devenue multisectorielle et s’est étendue à d’autres régions, notamment en Afrique de l’est. La présence marocaine en Afrique de l’est est non seulement le résultat d’une consolidation maté rielle de la politique africaine du Maroc, mais aussi l’illustration d’un changement dans la représentation géopolitique que les dirigeants marocains ont du continent.

Pendant longtemps, le Maroc a pratique une forme de «doctrine Hallstein», rompant systématiquement ses relations diplomatiques avec les pays qui étaient considérés comme hostiles à l’intégrité territoriale du Maroc. Cette politique est aujourd’hui délaissée au profit d’une ouverture pragmatique permettant de coopérer avec des pays comme le Nigéria et d’autres pays de l’Afrique de l’est, sans exiger expressément que ces pays ne changent leurs points de vue concernant le dossier du Sahara.

Ce changement peut-il s’avérer efficace au sein de l’UA ?
Il y a eu un changement dans les représentations marocaines du continent, un changement qui notamment favorisé le retour du Maroc à l’UA. Cela fait quelques années déjà que le Maroc multiplie ses efforts d’intégration au sein des sphères multilatérales du continent, dont l’UA en premier chef.

Cependant l’UA est représentative de l’équilibre géopolitique africain et le Maroc se confronte donc aux mêmes formes d’inimitiés. Aujourd’hui, en tant que membre actif de l’organisation panafricaine, ses efforts d’intégration s’illustrent notamment par la prise en charge des questions migratoires, un choix qui lui permet aussi de se construire un rôle sur le continent. Pour répondre votre question, ce changement de représentation est positif mais un Etat ne peut adopter une même stratégie envers un continent et envers une organisation multilatérale. Le Maroc a consolidé sa présence en Afrique en premier lieu grâce à des politiques de coopération bilatérales, pays par pays, région par région. Le jeu du multilatéralisme requière des compétences diplomatiques particulières (par exemple éviter de perdre son sang froid avec une partie adverse devant une audience), que le Maroc doit s’efforcer de développer davantage.

Quelles sont les chances du Maroc de faire adhérer à sa cause les pays les plus influents de l’UA, comme l’Afrique du Sud?
L’Afrique du Sud est incontournable dans ce processus. Elle constitue l’une des puissances les plus influentes du continent et représente une partie des pays considérés hostiles, en particulier les pays d’Afrique australe. Le renversement de l’équilibre géopolitique africain sur la question du Sahara dépend en bonne partie de la capacité du Maroc à rallier l’Afrique du Sud. Cela passe par le développement des relations de coopération dans tous les domaines, ainsi qu’une stratégie de dialogue politique avec les dirigeants de l’ANC.

Malgré l’hostilité atavique envers le Royaume de l’ANC, principal parti politique de l’Afrique du Sud?
Au sein de l’ANC de nombreuses personnalités politiques très influentes, à l’instar de Nkosazana Dlamini-Zuma, ancienne présidente de la Commission de l’Union Africaine, ont clairement affiché leur désaccord avec le Maroc sur la question du Sahara. Depuis la Guerre froide, l’ANC a toujours apporté son soutien aux indépendantistes sahraouis. Mais tout le monde au sein du parti n’a pas la même représentation des choses. C’est pour cela qu’il faut bien connaitre l’Afrique du Sud de l’intérieur et travailler sur un dialogue constant avec les dirigeants politiques de ce pays. Pendant longtemps l’Afrique du Sud n’a pas été une priorité diplomatique. Ainsi les marocains connaissent mal les sud-africains et inversement.

Est-ce que le Maroc peut faire changer les règles du jeu depuis l’intérieur de l’UA concernant l’affaire du Sahara?
C’est possible, mais l’UA constitue plutôt une importante arène d’action supplémentaire où le Maroc peut plaider sa cause. Si le Maroc continue d’affirmer une identité de rôle d’Etat solidaire et modérateur d’un côté (son image), et de consolider sa présence économique et politique sur le continent (son action), il pourrait continuer de bénéficier d’un accueil toujours plus favorable au sein de l’UA. Cependant, encore une fois, la connaissance de l’Afrique du Sud est essentielle dans ce processus, car elle permettrait de contenir de nombreuses résistances. C’est une question de stratégie politique et de moyens d’action.

Que va apporter l’adhésion à la CEDEAO à la politique africaine du Maroc sur le plan diplomatique?
L’adhésion du Maroc à la CEDEAO fait partie d’une stratégie plus globale qui vise l’intégration des sphères multilatérales africaines, dont les organisations régionales. Dans cette perspective, le Maroc a adhéré à la CEN-SAD (en tant que membre permanent) puis à la CEEAC (en tant que membre observateur). L’adhésion à la CEDEAO consolide diplomatiquement et symboliquement cette orientation, mais ne constitue pas une rupture ou l’annonce d’un changement majeur. Les moyens d’action de la CEDEAO sont encore très modestes.

Laisser un commentaire

Merci de cocher cette case
X

Télécharger le magazine Maroc Hebdo

Télécharger