Interview de Mohamed Darif: "La faiblesse des partis politiques profite aux Adlistes"

MOHAMED DARIF, spécialiste des mouvements islamistes - ©ph:DR

Lors de la manifestation de Rabat, dimanche 11 juin 2017, la présence en force d’Al Adl Wal Ihsane a été remarquable. Que peut signifier une telle démonstration de force?
Cette présence en force, comme vous le dites, a plusieurs significations. Il s’agit d’un certain nombre de messages que le mouvement Al Adl Wal Ihsane veut faire passer et je pense qu’il a largement réussi dans sa démarche. Le premier message, c’est réaffirmer la position de la Jamaâ soutenant la protestation dans le Rif et au-delà dans toutes les villes qui ont connu ou connaissent des manifestations appelant à une vie digne.

La Jamaâ, comme l’a déclaré il y a des semaines l’un de ses dirigeants, Hassan Bennajeh en l’occurrence, est restée en marge du Hirak du Rif, laissant aux habitants de la région d’exprimer leurs revendications comme ils le sentent. Ensuite, prendre part au Hirak de manière directe donnerait l’occasion aux autorités de déplacer le débat sur un autre terrain, à savoir que les habitants du Rif sont manipulés par un mouvement radical qu’est la Jamaâ. Cela n’a pas empêché le secrétaire général de la Jamaâ, Mohamed Abbadi, de déclarer, il y a plus d’un mois, le soutien total des adlistes et de leurs sympathisants au Hirak du Rif…

Le premier message était donc une clarification. N’est-ce pas un peu court pour une présence aussi importante?
Je ne pense pas, surtout qu’à travers cette présence, il n’y avait pas que ce message. Il y avait aussi une réponse aux questions que les observateurs nationaux et internationaux se sont posées au sujet de l’absence de la Jamaâ, ou du moins son retrait. Certains avaient même écrit que depuis la mort du guide Abdeslam Yassine, Al Adl Wal Ihsane est en perte de vitesse. La manifestation de Rabat a démontré que s’il y a une véritable force politique encore en mesure de mobiliser les foules, c’est bien Al Adl Wal Ihsane.

Autre message, la manifestation de Rabat était pour les Adlistes une occasion de dire qu’ils n’ont pas changé de positionnement et que, par rapport au PJD, l’histoire leur a donné raison.

Pouvez-vous être plus explicite?
Parmi les slogans de la manifestation de dimanche, il n’y avait pas que la solidarité avec le Rif. Il y avait aussi des mots d’ordre que la Jamaâ a toujours scandés, genre “mettre fin à la dépravation de la vie publique, à la dilapidation des deniers publics” et surtout “le limogeage du gouvernement” et “la réforme de la constitution” comme “préalables à une paix sociale” et à “un partage équitable des richesses”. La Jamaâ a fait savoir à tout le monde que les revendications du 20 février 2011 sont toujours en instance. Donc, le 20 février est toujours d’actualité. Autrement dit, entre 2011 et 2017, rien n’a changé.

Une façon aussi pour le mouvement de dire au PJD qu’accepter de diriger le gouvernement en 2011 et 2016 est une erreur fatale. “Regardez dans quelles conditions Abdelilah Benkirane a été déchargé de ses fonctions et remplacé par Saâd Eddine El Othmani!”
C’était l’un des messages forts qu’Al Adl Wal Ihsane a fait passer à la direction du PJD. Pour eux, le PJD a légitimé la poursuite des pratiques anti-démocratiques dans la gestion des affaires publiques… N’oublions pas qu’en 2011, suite à la nomination de M. Benkirane pour former le gouvernement, la direction d’Al Adl Wal Ihsane a envoyé une lettre aux bureaux exécutifs du PJD et du MUR les mettant en garde contre la participation au gouvernement.

Pensez-vous qu’Al Adl Wal Ihsane a tenté de récupérer pour son compte la manifestation de Rabat, voire le Hirak du Rif?
Je ne pense pas que l’on peut appeler la démonstration de force d’Al Adl Wal Ihsane dimanche à Rabat comme une tentative de récupération des protestations. Les Adlistes étaient en force, parce qu’en face il n’y a personne capable de leur tenir tête. La faiblesse des partis politiques profite aux Adlistes. Pourquoi l’USFP, porté un certain temps sur les idées contestataires, n’a pas voulu y participer? Pourquoi le PJD n’a pas jugé utile de descendre dans la rue? Et j’en passe.

La présence en masse d’Al Adl Wal Ihsane lors de la marche de Rabat ne signifie pas pour autant qu’il va pouvoir récupérer à son compte la vague de protestation dans le Rif… Laquelle obéit à ses propres mécanismes et a mis au premier plan ses leaders.

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