Interview de Hassan Benaddi: "L'importance et la gravité de la tâche exigent de l'engagement sincère"

HASSAN BENADDI
ancien secrétaire général du PAM

Dirigeant syndical, homme politique, Hassan Benaddi va droit au but. Pour lui, ce qui se passe dans le Rif met à nu l’incapacité des élites dirigeantes à répondre aux exigences du Maroc nouveau qui émergent sous nos yeux..

Alors que tout le monde, ou presque, appelle à une intervention royale au Rif, vous déclarez que ce qui se passe dans le Rif n’est pas du ressort du Roi, puisque cela reste régional, voire local... N’est-ce pas là une lecture réductrice du rôle du Roi en tant que chef de l’Etat?
Au contraire. Paradoxalement, ce sont les gens qui ont immédiatement parlé d’une intervention du Roi qui sont dans la réduction. Je pense, pour ma part, qu’il faudrait épuiser tous les moyens institutionnels disponibles; interroger toutes les instances, exécutives, d’action, de médiation, de négociation (gouvernement, élus, partis politiques, syndicats, associations) avant de parler d’intervention royale. Or, durant plusieurs mois, la crise couvait et les gens qui protestaient constataient qu’ils n’avaient personne en face; ou, du moins, que tous ceux qui tentaient de leur parler manquaient terriblement de crédibilité à leurs yeux.

Puis vint l’exercice qu’affectionnent spécialement nos politiques, à savoir le commentaire (qui remplace toujours l’action). La sortie malheureuse des représentants des partis de la majorité, très vite et de façon totalement inconsidérée, vient envenimer les choses, en parlant de séparatisme et de conspiration. Puis il y eut l’épisode ridicule des échanges d’invectives entre majorité et opposition, au parlement, chacun essayant de se dédouaner en accusant l’autre et, enfin, les tentatives infantiles et parfois grotesques de faire diversion et plus grave des tentatives de fuite en avant. Mohammed Chikh Biadillah a évoqué la répression de jeunes Sahraouis, en 1972, suite à une manifestation presque anodine... On connaît la suite. Mais on ne dit pas assez que, derrière les ordres de réprimer, il y avait de la félonie.

Oui, mais ce qui se passe dans le Rif a pris un aspect plus général avec les manifestations un peu partout, dont celle de Rabat?
Maintenant, ce qui se passe dans le Rif est certes, pour le moment, en apparence local ou régional. Mais une perception correcte des choses permet de comprendre, de par la nature même des revendications explicites, qu’il s’agit de quelque chose de plus global et de plus profond, comme l’a montré, comme vous dites, la manifestation de Rabat. S’il y a intervention royale, elle portera, souhaitons le en toute déférence, sur le fondamental et sur le global...au-delà du vulgaire et du subalterne, que viennent d’exprimer beaucoup de gesticulations opportunistes qui ne font qu’ajouter à la confusion.

Votre déclaration est en porte-à-faux avec celle du président français, qui a dit que le Roi est préoccupé par ce qui se passe dans le Rif et compte bien prendre des décisions...
Le président français ne pouvait, en s’exprimant à Rabat, éluder la question; ne serait-ce que par respect pour l’intérêt que portent des millions de nos compatriotes résidents en Europe à tout ce qui touche à la stabilité et à la sécurité de leur pays d’origine.

En rapport avec le hirak du Rif, vous avez déclaré que les élites politiques ont failli. Vous faites partie de des élites, non?
Oui, en tant qu’élites dirigeantes de ce pays, nous devons avoir le courage de reconnaître notre incapacité à répondre aux exigences du Maroc nouveau qui émergent sous nos yeux. C’est un Maroc jeune, qui manque certes de formation, mais pas d’information, contrairement à ce que peuvent penser tous ceux qui sont prisonniers de leurs bulles et qui croient que la politique est affaire de manipulation et de petites combines.

L’importance et la gravité de la tâche exigent de l’engagement sincère, de la lucidité et de l’intransigeance responsable. Ce n’est pas le cap qui nous échappe, mais c’est la sincérité dans l’engagement. Depuis les premières années du nouveau règne, une feuille de route claire et précise a été déclinée. Mais des années après, nous demeurons toujours à cette croisée des chemins dont parlait le Rapport sur les cinquante ans de développement humain (RDH50). Il y a quelques années, des démographes, dégagés de toute idéologie, se sont penchés sur les causes objectives des bouleversements qu’ont connus certains pays arabes. Ils ont noté, à propos du Maroc, qu’on allait connaître en 2017, la même pression de la jeunesse sur l’ensemble de la formation sociale que celles enregistrées en Égypte et en Tunisie en 2010. Ils ne prétendaient pas que nous allons avoir les mêmes événements politiques, mais la même pression quasi tectonique, que la base va exercer sur le sommet. Pas de causalité mécanique donc, mais la même gravité. J’avais moi-même relevé cela, il y a presque deux ans, quand j’avais répondu à un de vos confrères qui me demandait en décembre 2015, ce que je souhaitais pour 2016. Je lui ai tout simplement répondu que j’espérais que 2016 soit mise judicieusement à profit pour préparer 2017! Je ne me faisais aucune illusion sur l’impact ou la portée de mes propos, tout comme maintenant, mais j’estime que le devoir dicte de dire les choses, quand il faut les dire, sans vanité et sans calcul.

Que proposez vous pour désamorcer cette crise qui dure depuis des mois?
Je pense qu’il y a des gens mieux placés que moi pour préconiser ce qu’il faut faire pour désamorcer et surtout pour apprécier ce qu’il ne faut pas faire, à condition d’avoir vraiment le sens de l’État et de se départir de tout égoïsme.

C’est l’égo qui inspire les pires décisions, surtout en temps de crise. Il installe souvent dans le déni et stimule la fuite en avant. J’aimerais plutôt, et je l’espère avec d’autres, inviter à une réflexion sereine (et sanctuarisée vis-àvis de tout esprit de clocher) pour explorer les voies d’élaboration d’une véritable révision, ou si l’on préfère, refondation politique nationale, à la lumière des acquis et des insuffisances constatées au cours des 18 années écoulées du nouveau règne.

Je crois profondément que notre pays dispose d’atouts exceptionnels par rapport à d’autres, qui tentent de se frayer un chemin parfois introuvable vers la modernité. En tête de ces atouts, il y a le fort sentiment d’appartenance, riche à la fois de la diversité et de la cohésion de notre peuple. Il y a également l’ancrage historique des institutions et notamment de la monarchie. Il y a en ce moment l’aura particulier du Souverain; ce que nos jeunes ont appelé «l’effet M6». Autant de facteurs qui nous permettront d’agir avec audace pour répondre à un moment d’exception dans notre devenir, qu’expriment et qu’exprimeront nos jeunes, tant les mêmes causes engendreront les mêmes effets.

S’agit-il, d’après vous, d’une situation d’exception?
Je dirais plutôt un moment d’exception, face auquel il faut une politique d’exception, qui mette la jeunesse au centre des préoccupations, et qui ne dure pas le temps d’une kermesse, mais s’étend sur une génération pour transformer avec les jeunes et pour les jeunes, la menace en chance, la crispation en enthousiasme et la colère en rêve collectif. Pour cela, nous devons nous faire violence, s’il le faut, et entreprendre les réajustements qui s’imposent au niveau de la superstructure. Je pense, je le répète ici, que seule l’institution royale, parce qu’elle transcende les appartenances de clans, de territoires et de génération, est à même de conduire cette nouvelle révolution du roi et du peuple.

Elle peut compter sur l’engagement et le potentiel immense de cette jeunesse qui crie aujourd’hui sa colère mais qui libérera dès demain ses énergies constructives, pourvu de la mener sur la voie de l’assainissement global, de la moralisation effective, de la bonne gouvernance équitable, en rupture définitive avec tous les laxismes, toutes les tentations oligarchiques et toutes les convoitises ploutocratiques.

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