Interview de Hassan Aourid: "L'administration doit changer son approche au Rif"



Ancien porte-parole du Palais royal, Hassan Aourid ne mâche pas ses mots quand il commente les récents développements dans le Rif. Pour lui, l’administration doit se défaire de ses anciennes méthodes dans la région.

Quelle évaluation faites-vous des récents  développements dans la région du Rif?
Il faut d’abord reconnaître que le virage que  nous entamons présentement est dangereux,  en ce sens que je ne crois pas que  l’arrestation des membres des comités de la  Mouvance populaire rifaine soit pour calmer  la rue. Pis, je vois bien que la contestation  ne fait que grandir de jour en jour. Il faudrait  à mon sens négocier la chose autrement.  L’approche sécuritaire, vous le voyez bien,  n’est pas à proprement parler une solution.

Quelle approche faudrait-il d’après vous  adopter?
Je ne prétends pas avoir des solutions clés  en main, mais je pense qu’en tout cas l’alpha  et l’oméga est de sérieusement prêter l’oreille à la rue et plus précisément aux  revendications de la Mouvance populaire  rifaine; cela d’autant plus que le gouvernement  lui-même les a à maintes reprises,  qualifiées de légitimes.

Ce que je constate par exemple, c’est que  lesdites revendications ne sont pas spécifiquement  infrastructurelles; elles charrient  également le besoin d’une reconnaissance  des maux et des blessures du passé en  préalable à tout processus de réconciliation.  Cela veut dire que, pour autant que les  projets socioéconomiques lancés ici et là  soient une partie de la solution, ils n’en sont  pas pour autant la totalité. Je me rappellerai  par exemple toujours les mots qu’avait eus  Dr Mhamed Lachkar à la mort de son neveu,  le militant USFP (Union socialiste des forces  populaires) Karim Lachkar, après avoir été  poursuivi par la police. Les faits s’étaient  déroulés en 2012 dans la ville d’Al Hoceima,  là même où la Mouvance populaire rifaine  est le plus active. Dr Lachkar avait déclaré  que le problème au Rif n’est pas lié qu’aux  infrastructures et aux choses mais principalement  à la façon dont on traite la population.  On ne lui avait malheureusement prêté  aucune attention.

Vous partagez donc les revendications  de la population rifaine...
Absolument. De toute façon, on n’en vient  pas par hasard à se révolter; il faut nécessairement  des données objectives, auxquelles  peut certes, bien entendu, toujours  concourir un substrat émotionnel, que dans  le cas d’espèce rifain alimente l’histoire à  travers l’épopée émancipatrice de Mohammed  ben Abdelkrim El Khattabi dans les années  1920, la répression du soulèvement de  Mohamed Sellam Amezian en 1958 et 1959  et les révoltes urbaines de 1984. L’essentiel  est maintenant de faire une lecture correcte  de la situation et d’éviter de rééditer les erreurs  du passé. C’était d’ailleurs l’idée dès le  départ du roi Mohammed VI, comme l’illustre  la visite qu’il a effectuée en 1999, quelques  mois après son accession au trône, au Rif.  Cela dit, malheureusement, l’administration  n’a pas su accompagner le nouvel élan.  Elle s’est contentée de recycler des méthodes  qui pourtant, l’histoire l’a bien prouvé,  sont depuis belle lurette éculées.

Qu’entendez-vous par méthodes?
Je l’ai déjà dit: on n’a pas pris en considération,  du moins assez, les véritables aspirations  des populations.  On a cru bon de leur imposer sa propre  vision des choses, sa propre façon de faire  à travers, plus concrètement, des projets  qu’on n’a même pas cherché à discuter  avec elles, et surtout des élites qui n’ont  aucune légitimité populaire, au lieu de  laisser des personnalités du terroir émerger  d’elles-mêmes. On l’a vu d’ailleurs depuis le  commencement de la Mouvance populaire  rifaine; les élites que j’ai mentionnées n’ont  absolument aucune prise sur la rue.

Vous faites certainement allusion au  Parti authenticité et modernité (PAM), qui compte à sa tête de nombreuses  personnalités rifaines...
Le PAM fait effectivement partie du problème.  La Mouvance populaire rifaine l’a  d’ailleurs clairement rejeté.  À partir de là, pensez-vous vraiment  qu’il puisse être la solution? Vous savez,  en 1980, le roi Hassan II avait reçu, à  l’occasion de la cérémonie annuelle  d’allégeance, des représentants de la  tribu des Ouled Dlim, qui font partie des  plus importantes du Sahara marocain. Ils  avaient dit au Souverain: “Ne mettez-pas  nos crapules à notre tête, mais si cela est nécessaire, ramenez-nous au moins vos  propres crapules.” C’est aussi pour dire  que le problème de représentativité ne  concerne pas exclusivement le Rif.

Vous avez tout à l’heure fait mention  des spécificités du Rif. En parler,  n’est-ce pas ouvrir la voie plus tard,  comme c’est le cas dans certains  pays d’Europe, au séparatisme? C’est  du moins l’opinion que défendent  certains politiques et responsables  marocains.
Que faire alors? Nier la réalité? Impossible.  Le Rif en tant que région, avec ses  spécificités culturelles et historiques, est  quoi qu’on dise une réalité. Le clamer  haut et fort n’est pas pour autant ourdir un  projet destructeur à l’endroit de la nation.  Où le mal existe-t-il dans le fait de vouloir  s’approprier son histoire et sa culture?  J’ai suivi de près la Mouvance populaire  rifaine et j’ai bien pu comprendre que les  Rifains étaient eux-mêmes les premiers  à s’opposer au séparatisme. Plus, les  références à l’unité de la totalité de  l’Afrique du Nord-Ouest ont toujours été  explicitement claironnées. J’imagine mal  un séparatiste porter un tel idéal.

Ce n’est pas ce qu’avance pourtant le  gouvernement...
Ce qu’avance le gouvernement ne va certainement  pas arranger les choses. Il faut  au contraire s’ouvrir et cesser de taxer  de félonie n’importe quel manifestant qui  porterait des revendications n’allant pas  dans le sens du vent.

Qu’avez-vous pensé de l’interruption  par le leader de la Mouvance populaire  rifaine, Nasser Zafzafi, du prêche  mettant en cause son mouvement?  Devait-il agir d’après vous de la sorte?
La question est plus complexe que cela;  elle intéresse le mélange des genres que  l’on peut faire entre religieux et politique. A  mon avis, cela n’est pas normal.

Faut-il d’après vous libérer M. Zafzafi?
C’est un préalable requis. Tous les activistes  détenus doivent le plus tôt possible  être libérés. Je suis pour le dialogue, et je  suis surtout pour la stabilité de mon pays.  Je crains, en persistant dans l’approche  sécuritaire, qu’on s’engouffre dans la  voie du pire.

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