Soumia Boutkhil : "Pour réaliser l’égalité des genres, il faut instaurer de nouveaux modèles politiques et économiques solides, égalitaires et inclusifs"

Interview de Soumia Boutkhil, professeure universitaire

Le Maroc est classé 136ème au niveau mondial dans le Rapport annuel du Forum économique mondial (WEF) sur les inégalités femmeshommes dans le monde. Soumia Boutkhil, professeure universitaire spécialiste en genre, nous explique les facteurs qui placent le Royaume parmi les pires pays du monde en termes d’égalité des sexes.

Le Maroc figure, cette année, à la 136e place parmi 146 pays dans le rapport annuel du Forum économique mondial (WEF) sur les inégalités femmeshommes dans le monde, récemment publié. Quelle est votre appréciation de ce classement?
Je ne suis pas surprise de ce classement de Maroc vu que l’égalité des genres n’a pas été atteinte au niveau mondial et pas seulement au Maroc. Aucun pays n’a réussi à réaliser l’égalité entre les sexes et à mettre en place un système égalitaire. Toutefois, des différences existent entre les différents pays. Il faut admettre que la situation au Maroc s’est beaucoup améliorée au niveau législatif. Il y a une grande volonté au plus haut sommet de l’État qui est très louable et ça balise le terrain et nous rassure sur la volonté existante. Toutefois, les femmes continuent à souffrir, et on l’a vu surtout durant le confinement au niveau des disparités dans l’accès aux soins, à l’enseignement à distance (pour les enfants scolarisés) ou encore dans le maintien de l’activité et des revenus et même dans le bénéfice des aides de l’État.

Quels sont les éléments qui ont fait tomber le classement du Maroc dans ce rapport?
Le rapport, publié chaque année depuis 2006, se base sur quatre indicateurs principaux, à savoir la participation et les opportunités économiques (les niveaux de participation et d’accès à un emploi hautement qualifié), le niveau d’instruction (les résultats de l’accès à l’enseignement de base et supérieur) et l’autonomisation politique (la représentation dans les instances décisionnelles), et la santé et la survie (soit l’espérance de vie).

Le Maroc est classé 139ème dans l’indice de participation et les opportunités économiques, 114ème dans l’indice relatif au niveau d’instruction, 99ème dans l’indice d’autonomisation politique et 131ème dans l’indice de santé et de survie. D’année en année, on calculait dans combien de temps on pourrait réussir à éradiquer le gap entre les deux sexes si on continue les réformes avec le même rythme. Le Royaume a gagné 8 places par rapport à l’édition de l’année dernière, où il a été classé à la 144ème place, cela montre que nous avons une vision réelle, qui permet à l’État d’ajuster et d’améliorer ses politiques selon le contexte.

Comment le Covid a-t-il impacté la situation des femmes au Maroc?
Le Covid a mis en lumière la fragilité de la situation économique, politique et sociétale des femmes ainsi que la fragilité des mécanismes politiques dédiés à la promotion de l’égalité des genres partout dans le monde. D’ailleurs, les études démontrent que nous avons accusé un retard en matière d’égalité après le Covid parce que la mise en place du confinement ne s’est pas basée sur un plan de gestion de la présence de la famille à l’intérieur, la gestion des carrières des femmes, la gestion des fonds consacrés à l’État… ce qui a impacté les femmes.

En tant que chercheure et experte en question du genre, quelles sont, selon vous, les bonnes pratiques dont le Maroc devrait s’inspirer afin de réduire les inégalités de genre?
La question de l’égalité est délicatement tricotée avec les pouvoirs politiques et économiques. C’est un long processus de déconstruction avec les pouvoirs qu’il faut entreprendre alors. D’ailleurs, nous avons un mode de société qui met au sommet les hommes et qui diabolise les femmes fortes et c’est difficile de déstabiliser ce socle. Il est alors névralgique de changer les images préconçues sur le rôle et les compétences des femmes.

Il va sans discussion qu’au Maroc, le plus grand travail a été fait grâce à la législation qui reconnait l’égalité, maintenant il faut ressortir les exemples de femmes fortes qui ont réussi au Maroc comme ce qu’a fait Fatima Mernissi, Zakia Lemrini, qui a fait la réforme des Soulaliyat, ou autres… Il faut reconnaitre les idées, le militantisme des femmes, les mettre en avant et les défendre. In fine, le modèle qu’on a aujourd’hui est à bout de souffle et il faut le repenser pour partir sur des bases solides égalitaires et inclusives.