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Interdiction de livres au SIEL : Censure toute!

Le Salon de l’édition et du livre que vient d’accueillir du 3 au 12 juin 2022 la ville de Rabat a vu deux livres frappés d’interdiction en raison de leur contenu et du caractère présumé subversif de leurs auteurs. Le Maroc y gagne-t-il vraiment?

Ce vendredi 10 juin 2022, le chercheur Ali Tizant se trouve au Salon international de l’édition et du livre (SIEL), déplacé cette année de la ville de Casablanca à celle de Rabat, pour, dit-il, présenter son nouveau livre, Sociologie de la religiosité, publié par le Centre Ibn-Ghazi de recherches et d’études stratégiques, basé dans la ville de Meknès, et consacré comme l’indique son sous-titre à l’“étude de la croyance et de la pratique dans la société rurale”. Sauf qu’il explique avoir été surpris de découvrir que le livre a été retiré.

La raison? Le ministère de la Culture, qui organise l’événement, ne s’en est pas expliqué et des sources jointes par nos soins au sein du département n’ont pas désiré en dire plus ni même confirmer (ou infirmer) l’information, mais selon M. Tizant elle serait en fait à trouver dans son appartenance à Al- Adl Wal Ihsane. Dans un texte publié le jour même sur son compte sur le réseau social Facebook, le concerné a en effet estimé qu’il avait fait l’objet d’une mesure de rétorsion visant l’organisation islamiste, tolérée mais interdite, en rappelant par ailleurs que les autorités avaient déjà procédé, début février 2019, à la mise sous scellé de son domicile dans la ville de Kénitra. “Jusqu’à présent, je n’ai pas assimilé comment le fourvoiement des “services des instructions” peut aller jusqu’à la confiscation du droit d’un citoyen marocain paisible à publier une étude scientifique et une recherche académique auxquelles il a consacré une partie importante de sa vie,” a-t-il fustigé, tout en promettant que quelle que soit “la diversité et la tyrannie de l’oppression des oppresseurs” il resterait sur “la même ligne”. M. Tizant force-t-il le trait? Certainement, car à l’en croire on se trouverait tout bonnement en Corée du Nord et non plus au Maroc. Et on connaît de toute façon l’inclination quasi atavique d’Al-Adl Wal Ihsane à vouloir faire du bruit à partir de n’importe quoi, même quand ses membres sont dans le tort -comme c’est le cas par exemple du militant Omar Mouhib, condamné en septembre 2007 à dix ans de prison pour son implication dans l’assassinat, fin février 1993, du célèbre militant d’extrême gauche, Benaïssa Aït El Jid, dans la ville de Fès et que l’organisation a pendant toute sa détention voulu faire passer pour un prisonnier politique.

Sauf que rien de cela ne peut motiver une éventuelle interdiction du livre de M. Tizant, et que si l’histoire est avérée elle constituerait à tout le moins un scandale au vu des ambitions affichées du SIEL de donner une place au monde de l’édition marocain dans toute sa diversité, aussi frondeuses que puissent en être certaines représentations. Et cela d’autant plus qu’il ne s’agirait pas d’un cas isolé: le 2 juin 2022, l’écrivaine et activiste LGBT Fatima Zahra Amzkar avait également vu ses Mémoires lesbiennes, publiées chez Agora éditions, dans la ville de Tanger, retirées du SIEL, où elle devait les présenter trois jours plus tard. Pour sa défense, le ministère de la Culture avait assuré par la voie de certains relais médiatiques qu’à la base livre ne devait pas figurer au salon, mais il n’empêche qu’il s’agit bel et bien d’un cas de censure qui, paradoxalement, n’a fait qu’offrir une publicité gratuite à l’ouvrage, dont beaucoup de Marocains ignoraient jusqu’à l’existence.

Classements internationaux
La liberté d’expression se trouve-t-elle donc en péril au Maroc? La question peut sembler ironique, dans la mesure où cela n’a de toute façon jamais vraiment été le fort du Royaume, qui souvent hérite des bonnets d’ânes dans les classements internationaux reconnus en la matière. Parmi ces classements, celui de la liberté de la presse que l’on doit annuellement à l’ONG Reporters sans frontières et dont l’édition 2022 a accordé la 135ème place mondiale sur 180 au Maroc.

Mais au vu de l’augmentation qu’a connue la marge de toutes les libertés au cours des vingt dernières années, notamment du fait des réseaux sociaux, on pouvait tout de même s’attendre à ce que des livres ne soient plus interdits, surtout que ceux-ci peuvent de toute façon être diffusés sur internet et lus par les lecteurs qui le désirent et que cela ne sert donc absolument à rien de refuser qu’ils soient exposés si ce n’est à entacher la réputation du Maroc et à crédibiliser les attaques dont il fait régulièrement l’objet de la part de certaines parties notamment hostiles à son intégrité territoriale (dont ultimement l’ONG Amnesty International qui l’avait accusé “de violentes agressions physiques et sexuelles”, dont le caractère monté de toutes pièces est évident, à l’égard de séparatistes sahraouies).

De fait, on espère qu’il ne s’agit que de la conséquence du zèle de fonctionnaires que le fait que le SIEL soit organisé sous patronage royal a sans doute dressé plus que de mesure sur leurs ergots, chose que l’on pourrait également dire à propos du film britannique La Dame du Paradis, interdit le 11 juin 2022 de “projection commerciale ou culturelle sur le territoire national” par le Centre cinématographique marocain (CCM) après sa condamnation le même jour par le Conseil supérieur des oulémas: si l’on peut comprendre la légitimité du rejet vis-à-vis du film, qui revient sur l’histoire du schisme des chiites au VIe siècle mais sous un jour favorable à ces derniers, ne faut-il finalement pas laisser le soin au citoyen lui-même de choisir de le visionner ou pas (avec les risques encourus, on imagine que les salles nationales n’auraient de toute façon aucunement cherché à le programmer)? Faut-il nécessairement déterminer ce qui est bon pour lui et ce qui ne l’est pas, et cela encore à un moment de l’histoire où tout un chacun a un accès total aux oeuvres qu’il souhaite? Et où se trouve la limite? D’ailleurs, de nombreuses parties -soutenues, ironiquement, par des figures d’Al-Adl Wal Ihsane comme Hassan Bennajeh- se mobilisent actuellement pour interdire de salle le film d’animation Buzz l’éclair car une de ses scènes montrent un baiser entre deux personnages de même sexe: les parents ne sont-ils pas eux-mêmes en mesure de décider? Quelqu’un les a-t-il obligés à faire visionner le film à leurs enfants (on pourrait, dans un certaine mesure, comprendre la campagne si la diffusion avait été programmée sur la télévision publique)? En somme, on risque bien, en donnant la possibilité aux appels à la censure d’aboutir, d’ouvrir une boîte de Pandore dont le degré d’extension peut s’avérer dangereux car aux frontières floues. Et on ne peut pas vraiment gager que cela soit dans l’intérêt du Maroc, et encore moins celui de ses citoyens...

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