Initiative Royale : Comment le Maroc a gagné le Sahel

En leur promettant le désenclavement au moyen d’un accès direct à l’Atlantique, le Maroc est encore plus parvenu à ancrer son influence auprès des pays du corridor sahélien, dont l’Algérie tente depuis des décennies de faire son pré carré. Mais celle-ci ne veut pas en démordre, quoiqu’à chaque fois elle se tire des balles dans le pied.


Ce 23 décembre 2023, ils sont quatre ministre des Affaires étrangères des pays du Sahel à être présents à Marrakech, pour un rendez-vous de la première importance régionale: faire le suivi de l’initiative lancée le 6 novembre 2023, à l’occasion de la commémoration du 48ème anniversaire de la Marche verte, par le roi Mohammed VI en vue de permettre à ces pays d’accéder à l’océan Atlantique.

En ligne de mire, le désenclavement du corridor sahélien, devenu au cours des vingt dernières années un des principaux foyers d’instabilité d’Afrique, si ce n’est le principal. Terrorisme, mais aussi trafics en tout genre (drogue, cigarettes, contrebande) et même traite de personnes: tous les ingrédients y sont, pour ainsi dire, réunis pour en faire un impérissable cocktail explosif, ce à quoi la communauté internationale a, à force de frustrations militaires accumulées sur le terrain, tout de même fini par se résoudre, avec notamment l’arrêt, en novembre 2022, de l’opération française Barkhane. Si même la puissance de feu n’y peut rien… “Pour résoudre les difficultés et les problèmes auxquels se trouvent confrontés les États frères du Sahel, la solution ne peut être exclusivement sécuritaire ou militaire, mais elle doit se fonder sur une approche de coopération et de développement commun”, soulevait d’ailleurs, à ce propos, le discours de la Marche verte de Mohammed VI.

Approche de coopération
À Marrakech, ce sont plus précisément les chefs de la diplomatie du Burkina Faso, Karamoko Jean-Marie Traoré (dont c’était le tout premier déplacement à l’étranger en tant que tel, quatre jours après sa désignation par le capitaine Ibrahim Traoré, président de la Transition burkinabè), du Mali, Abdoulaye Diop, du Niger, Bakary Yaou Sangaré, et du Tchad, Kourma Abakar Kourma, qui ont accepté de répondre par la positive à une invitation qui leur a été adressée par leur homologue marocain, Nasser Bourita.

Ne manquait à l’appel que le Mauritanien Mohamed Salem Ould Merzoug, mais ce dernier pourrait bien faire partie de la prochaine réunion, puisque d’autres sont d’ores et déjà prévues. Comme il l’a confié à la presse, Nasser Bourita s’en est lui-même ouvert au ministre des Affaires étrangères de la voisine du Sud en marge des travaux du Forum de coopération Russie-monde arabe qui s’étaient tenus le 19 décembre 2023 à Marrakech même. “La réussite de cette initiative ne peut se concevoir sans une implication constructive, positive et concrète de la Mauritanie”, avait, dans ce sens, indiqué le ministre. Néanmoins, cette non-participation mauritanienne, sur laquelle il y aurait bien lieu de s’attarder davantage, n’a pas empêché que l’événement bénéficie d’une large couverture internationale et hérite même, au passage, du qualificatif de “réussite”.

Certes, celle-ci est à inscrire dans la durée afin de pouvoir continuer à être appréciée en tant que telle, mais il faut gager que les gouvernements des pays qui ont pris part à la réunion de Marrakech sont bien décidés dans cette optique: une des grandes décisions de la réunion est, ainsi, que chacun de ces pays mette en place une “task force” nationale aux fins de mise en oeuvre de l’initiative royale, ce qui en dit suffisamment long sur le degré de leur motivation. De toute façon, rien ne devrait en principe faire reculer les pays concernés, qui y ont tout à gagner. “En principe”, sourit un haut diplomate sahélien quand nous lui posons la question.

Et de prolonger son propos: “Mais les principes, comme vous le savez, ce n’est pas vraiment ce de quoi l’Algérie peut avoir cure”. Implication constructive Si c’est en ces termes très forts que notre interlocuteur s’exprime, c’est que justement depuis la réunion de Marrakech l’Algérie fait clairement des pieds et des mains pour saboter le projet, voire le tuer dans l’oeuf. Dès le 26 décembre 2023, elle avait fait venir à Alger Bakary Yaou Sangaré, qui est donc le ministre des Affaires Étrangères nigérien, pour lui faire miroiter le projet de relance de la route transsaharienne, qui peut connecter le Niger à la Méditerranée en passant par l’Algérie, pourvu que les quelque 225km qui séparent les villes nigériennes d’Arlit et d’Assamaka, à la frontière algéro-nigérienne, soit complétées (à partir d’Arlit, on peut directement rallier la capitale nigérienne, Niamey, en roulant sur du bitume).

Vraiment un simple hasard du calendrier, quand on sait que la réunion de Marrakech datait de trois jours plus tôt seulement et que, surtout, cela fait des années qu’on ne parlait plus du projet de voie routière Arlit-Assamaka? Fin diplomate -il avait été auparavant représentant permanent du Niger auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU) à New York-, Bakary Yaou Sangaré allait déclarer, à l’issue de ses entretiens avec le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, que “l’Algérie a toujours été du côté du Niger dans toutes les crises que le pays a eu à affronter par le passé” et que “nous avons toujours été satisfaits de la manière dont l’Algérie a servi de médiateur de bons offices à chaque fois qu’il y a eu un problème au Niger”, mais quand on connaît le contexte particulier (et volontiers tumultueux) des derniers mois entre Alger et Niamey, on pourrait, si l’on veut, mettre cela sur le compte de la réflexion sarcastique: le 9 octobre 2023, les deux capitales en étaient pratiquement arrivées à la rupture après le refus exprimé par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), qui représente la junte au pouvoir depuis le renversement du président Mohamed Bazoum le 26 juillet 2023 par l’armée, vis-à-vis de l’offre de médiation algérienne visant à promouvoir une solution politique à la crise du Niger, annoncée pourtant en fanfare le 2 octobre 2023 par la diplomatie algérienne. Un revers que celle-ci avait mal pris, de même qu’apparemment la sortie jugée pas suffisamment engagée de Bakary Yaou Sangaré, qui, en outre, a laissé au seul Ahmed Attaf le soin de poser sur la table le projet de la transsaharienne, sans en faire le moindre cas devant les représentants des médias présents au siège du ministère des Affaires étrangères algérien.



Le ministre malien des affaires étrangères, Bakary Yaou
Sangaré et Ahmed Attaf. Alger, le 28 décembre 2023.


Relations dents de scie
En tout cas, le Niger a fait partie des pays qui ont vu le gouvernement algérien décider, le 31 décembre 2023, la fermeture des comptes de prêt dont ils disposaient auprès de l’État algérien, alors même que son ouverture datait du mois de février 1975 déjà: concrètement, cela implique que l’Algérie s’est volontairement privée de tout moyen de lui consentir un emprunt, ce qui, dans le cas d’espèce, revient à une mesure de rétorsion économique pure et simple.

Une interprétation qui semble d’autant plus pertinente à faire que dans le lot des autres pays concernés, on trouve le Burkina Faso, dont le compte de prêt était actif depuis février 1975 aussi, mais également le Mali, dont ce sont… trois comptes de prêt qui ont été clôturés à la fois! Mais il faut dire aussi que du point de vue algérien, le cas du Mali est autrement spécial: depuis le 20 décembre 2023, les pays sont en conflit ouvert après que l’Algérie a pris langue d’elle-même, sans en référer à Bamako, avec les belligérants touaregs du Nord-Mali, en vue de relancer le processus des accords d’Alger qui, depuis la fin de l’été 2015, était censé encadrer le dialogue entre eux, mais sans jamais enregistrer le moindre succès sur le long terme.

Convoqué par le ministère des Affaires étrangères malien, l’ambassadeur d’Algérie, El Haoues Riache, avait par la suite été rappelé, le 22 décembre 2023, par sa hiérarchie. Ce n’est que ce 7 janvier 2024 qu’il a réintégré ses fonctions, en même temps que l’ambassadeur du Mali à Alger, Mahamane Amadou Maiga, également revenu temporairement au bercail en réaction vis-à-vis de l’Algérie. Mais les relations algéro-maliennes restent clairement en dents de scie, d’autant plus qu’entretemps, le colonel Assimi Goïta, qui préside depuis mai 2021 la Transition malienne, avait pris la décision forte le 31 décembre 2023, par le biais de son discours du Nouvel An à la nation malienne, de sortir totalement son pays des accords d’Alger au profit d’une “appropriation nationale du processus de paix en donnant toutes ses chances au dialogue direct intermaliens pour la paix et la réconciliation nationale afin d’éliminer les racines des conflits communautaires et intercommunautaires”.


Des allures d’ingérence
Dans une allocution qu’il avait donnée en octobre 2020 au ministère de la Défense national algérien, le président algérien Abdelmadjid Tebboune avait assuré que l’Algérie était “le seul pays au monde qui connaît parfaitement le Mali” -il en avait aussi profité pour égratigner indirectement le Maroc, clamant que “des parties qui n’ont même pas de frontières avec le Mali manoeuvrent et conspirent”. Mais si ce temps a jamais existé, il est désormais bel et bien révolu. “L’Algérie ne connaît pas du tout l’ensemble du Sahel et pas seulement le Mali, ou si elle le connaît, c’est à travers des grilles de lectures très éculées. Qu’elle se prenne le bec avec à la fois le Mali et le Niger dans un intervalle de temps aussi réduit, pour moi c’est très parlant”, décrypte une de nos sources. Une autre de nos sources de mettre aussi en avant le décalage qu’il y a entre la perception des choses qu’a l’Algérie et la volonté réelle des peuples de la région. Point qui, selon elle, a été systématiquement perceptible lors des putschs qui se sont déroulés au cours des dernières années.

Ainsi, à chaque fois, elle s’est empressée de condamner les changements de régime, alors que la suite des événements finissait toujours par démontrer que les nouveaux pouvoirs s’appuyaient sur une assise populaire affirmée, sans laquelle ils ne seraient de toute façon jamais parvenus à se maintenir aussi longtemps aux commandes. En même temps, le légalisme dont l’Algérie aime se prétendre prenait, dans la manière dont il était exprimé, des allures d’ingérence, dont le rejet est pourtant le leitmotiv de la plupart des coups d’État. En contrepartie, le Maroc laissait aux seules populations le soin de trouver la voie idoine pour sortir des crises où ils se trouvaient. “Le Maroc fait confiance à la sagesse du peuple et des forces vives du Niger pour préserver les acquis, maintenir son rôle régional constructif important et oeuvrer à la réalisation des aspirations du peuple frère du Niger”, soulignait notamment le 28 juillet 2023, lors de la réunion du Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union africaine (UA) sur la situation au Niger, le représentant permanent du Royaume, Mohamed Arrouchi.

En août 2020, à l’issue du putsch à l’encontre du président malien, Ibrahim Boubacar Keïta, qui était pourtant considéré comme un grand ami, le Maroc était même le premier pays à prendre l’attache, via son ambassadeur, Hassan Naciri, du colonel Assimi Goïta, tellement la volonté primordiale était d’abord de pouvoir mieux saisir la situation sur le terrain, là où la première réaction de la diplomatie algérienne, par la voix de son chef de l’époque, Sabri Boukadoum, était de… condamner. Et pourtant, Abdelmadjid Tebboune aura quelques semaines plus tard le culot de déclarer que “la solution au Mali sera à 90% algérienne”. On l’aura bien vu. “Pour les Maliens, la perception qu’on a aujourd’hui de l’Algérie, c’est la même que vous avez chez vous au Maroc. C’est celle d’un pays qui cherche ouvertement, en invoquant de façon très discutable le droit international, à atteindre à l’intégrité territoriale de ses voisins. Les ingrédients sont de toute façon quasiment les mêmes, avec aussi bien au Mali qu’au Maroc des groupes séparatistes (touaregs dans le Nord-Mali, le Front Polisario au Sahara marocain) qui sont appuyés dans une sorte de jeu trouble dont le seul objectif est que l’Algérie puisse s’établir en tant que seule et unique puissance régionale. Ce n’est pas très crédible ni pour le pouvoir malien, ni encore moins pour la population malienne”, décrypte, pour Maroc Hebdo, un observateur averti.


SM le Roi accompagné de Ibrahim Boubacar Keita, président malien à l’époque,
procède au lancement des travaux de construction d’une cimenterie
dans la région de Bamako. Le 21 février 2014.


Phénomène du jihadisme
Avec la participation massive des pays du Sahel à la réunion de Marrakech, la volonté semble, en contrepartie, claire que le Maroc puisse s’investir davantage dans la région. Ce dernier n’a, quoi qu’il en soit, pas le choix: si le Sahel ne se stabilise pas, il pourrait en subir directement les contrecoups avec notamment le phénomène du jihadisme, qui trouve désormais sa pleine base à Tindouf, en Algérie, où le Polisario a aussi, par ses truchements iraniens, réussi à mettre la main sur différents types d’armements qui lui permettent de viser au-delà du mur de défense marocain, comme cela s’était produit dans la nuit du 28 au 29 octobre 2023 à Smara, faisant un mort civil. Ce qui est somme toute aussi dans l’intérêt d’Alger: une raison, une autre, pour entraver l’aboutissement de l’initiative royale...

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