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L'inflation alarmante pousse Abdellatif Jouahri à revoir à la hausse le taux directeur

De la poudre aux yeux !

Sans une volonté politique de la part du gouvernement Akhannouch visant à juguler l’inflation, la demi-mesure de M. Jouahri ne peut pas renverser la vapeur.

L’inflation galopante continue de réduire comme une peau de chagrin le pouvoir d’achat d’une très large frange de Marocains, menaçant, ainsi, sérieusement, la stabilité sociale et partant, politique. Une situation alarmante qui pousse Abdellatif Jouahri à changer d’avis et à adopter de nouvelles mesures qui impactent la politique monétaire du pays. La principale d’entre elles est de revoir à la hausse le taux directeur. En effet, après plus de deux ans de statu quo, et trois mois après s’être cramponné à ne pas bouger le taux directeur à 1,5%, le Conseil de Bank Al Maghrib, qui a tenu sa troisième réunion trimestrielle sous la présidence de M. Jouahri mardi 27 septembre 2022, a décidé de relever le taux directeur de 50 points de base pour passer de 1,5% à 2%, «tout en continuant à suivre de près la conjoncture économique, aux niveaux national et international, et en particulier l’évolution des pressions inflationnistes».

Cette décision est une reconnaissance tacite de la part du wali de la banque centrale que le rythme effréné de l’inflation écarte toute spéculation inhérente à sa baisse, même relative, à court ou à moyen termes. M. Jouahri a, d’ailleurs, expliqué que le fait de relever le taux directeur vise à «prévenir tout désancrage des anticipations d’inflation et assurer les conditions d’un retour rapide à des niveaux en ligne avec l’objectif de stabilité des prix».

Le wali de la banque centrale a changé de conviction. En seulement trois mois. Lors de la deuxième réunion de l’année du Conseil de Bank Al Maghrib, mardi 21 juin 2022, il pensait encore, dur comme fer, qu’il faut à tout prix éviter d’augmenter le taux directeur, eu égard à l’origine des tensions inflationnistes qui émanent de l’extérieur, à un moment où les banques centrales du monde notamment la FED (américaine) et la BCE (Union européenne) ont serré la vis face à une inflation ascendante, en révisant à la hausse de manière conséquente leurs taux directeurs respectifs. Un mauvais calcul de la part de Abdellatif Jouahri? Oui et non. D’abord, de bonne foi, il voulait rassurer opérateurs économiques et citoyens sur la non-durabilité de cette hausse des prix vertigineuse. Ensuite, il calculait ses prévisions sur la base de rapports qui ne prenaient pas totalement en compte l’imprévisibilité des évènements liés de près ou de loin à la guerre en cours en Ukraine. Sur ce dernier point, il avait avancé en juin dernier que le maintien du taux directeur inchangé donne «un signal sur la non durabilité de l’inflation et renforce la thèse du phénomène transitoire ». Il s’est trompé.

Aujourd’hui, M. Jouahri abandonne ses anciennes convictions et s’aperçoit que la crise économique et financière du principal partenaire du Royaume, à savoir l’Europe, marquée par la chute de la valeur de la monnaie unique, l’euro, va durer pendant quelque temps encore. Ce qui retarde la reprise de la demande extérieure venant de ce partenaire qui a la part du lion dans les échanges commerciaux avec le Royaume (66% du total des échanges). Cette réalité a été cristallisée par la hausse de la valeur du dollar, ce qui impacte directement et indirectement la facture énergétique du Maroc et les prix à la consommation. La preuve, c’est que M. Jouahri estimait il y a trois mois seulement que le taux d’inflation devait atteindre un pic de 5,3% pour l’ensemble de cette année en cours. Or, il est actuellement à 8%. Et sur l’année, M. Jouahri révise sa projection sur le taux d’inflation, dont il estime désormais qu’il va atteindre 6,3%. Toujours est-il que ce taux demeure une spéculation, fondée sur des méthodes scientifiques, certes, mais ce n’est pas de la science exacte.

Un mauvais calcul
D’ailleurs, le wali de BAM a souligné, lors du point de presse de mardi 27 septembre 2022, que cette inflation continue d’être alimentée par des pressions d’origine externe, mais aussi interne. A ce propos, il a entièrement raison. Car ce sont non seulement les produits importés qui connaissent une envolée mais aussi les produits locaux. Et à ce propos, l’absence de contrôle des services gouvernementaux laisse le terrain libre à nombre d’opérateurs économiques qui trouvent dans cette incertitude et cette volatilité des marchés internationaux un alibi pour justifier des hausses disproportionnées et injustifiées et souvent non transparentes de leurs prix et tarifs. D’ailleurs, voici un exemple édifiant. Le gouvernement Akhannouch vient d’accorder aux transporteurs routiers une aide supplémentaire sans une contrepartie. Ces derniers ont reçu des milliards de dirhams sans les impacter sur le prix ou le tarif public. Une aberration qui renseigne sur une politique qui vise uniquement à s’épargner la grogne des opérateurs économiques.

Voici une autre anomalie qui dure encore. «La diffusion de la hausse s’élargit. Sur les 116 sections de produits et services qui composent le panier de référence de l’indice des prix à la consommation, 60,3% ont connu une augmentation de plus de 2% en août contre 42,2% en janvier 2022 et 23% en moyenne entre 2018 et 2019», a expliqué M. Jouahri à l’issue du conseil de Bank Al Maghrib. De prime abord, l’indicateur de l’inflation sousjacente est en grande partie trompeur. Il est commandé au Haut-Commissariat au Plan. Ses résultats, eux, sont publiés et commentés par la banque centrale. Le hic, c’est que le panier des produits et biens qui permettent le calcul de cet indicateur exclut les produits à prix volatils et les produits à tarifs publics. Aussi, quand on adopte cet indicateur d’inflation sous-jacente, il est, en principe, accompagné d’une politique de subventions des prix à la consommation. Or, la politique de compensation, on la réduit au minimum. Seuls le gaz, la farine et le sucre sont encore subventionnés. Le malheur, c’est qu’ils profitent en grande partie et beaucoup plus aux grands fellahs (pompes à gaz) et aux gros industriels (boissons gazeuses sucrées, chocolatiers, confiseries…) qu’aux ménages. Une chose est sûre: Cette inflation sous-jacente cache mal le désarroi des ménages qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts avec des salaires qui ne sont pas corrélées au coût de la vie.

Une solution de façade
S’il y a une vérité irréversible, c’est que la décision prise par la banque centrale n’aura aucun impact direct, réel et immédiat sur le pouvoir d’achat des citoyens. Le relèvement du taux directeur a un avantage certain sur l’activité économique. Mais c’est à double tranchant. Le taux directeur étant un plancher ou une ligne rouge à ne pas franchir pour les banques commerciales. Ce qui va ainsi inciter les banques à revoir à la hausse leur taux d’intérêt pour les placements à vue et pour les crédits (de consommation et d’investissement) afin de prévenir la perte de clients et un manque à gagner. Pour ce qui est des crédits à la consommation, l’encours va logiquement augmenter. Les ménages endettés, n’arrivant pas à s’en sortir, vont prendre de nouveaux crédits qui amplifieront la situation d’impasse dans laquelle ils se trouvent. C’est donc une solution de façade, qui va résoudre le problème momentanément. En vérité, elle va en créer davantage. Les ménages vont avoir beaucoup de difficultés à honorer leurs prêts à court terme.

Concernant les crédits à l’investissement, l’inflation des matières premières et la hausse des taux des crédits bancaires vont finir par ralentir les projets d’investissements. Une situation de stagnation s’en suivra, donnant naissance à la stagflation. Sans une volonté politique gouvernementale de freiner l’inflation, la demi-mesure de M. Jouahri ne peut pas renverser la vapeur, même en y mettant de sa bonne foi et de son franc-parler habituels.

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