L’indépendance nationale à tout prix

FÊTE DU TRÔNE 2021

La moisson diplomatique de l’exercice en passe de s’écouler a été exceptionnelle. Mais l’événementiel dont celui-ci a été témoin garde, ceci dit, un point commun: le Maroc ne permet plus qu’on lui marche sur ses pieds.

Du fait des noises que, depuis bientôt 46 ans, lui cherche la junte algérienne en tentant de le ponctionner de ses provinces sahariennes, chaque exercice diplomatique que connaît le Maroc se trouve émaillé d’un riche événementiel. Et pourtant, depuis peutêtre l’année 2017, au cours de laquelle le Royaume avait fini par retrouver les instances continentales, en l’occurrence celles de l’Union africaine (UA), près de 23 ans après les avoir quittées, on n’avait pas assisté à une telle profusion, à telle enseigne que cela relève de la gageure de ressasser, en quelques mots seulement, un factuel aussi fourni -on essaiera, toutefois.

Par quoi, ainsi, commencer? Par, justement, le Sahara même? Il a, pour ainsi dire, continué donc d’alimenter la chronique nationale, dans la foulée d’une année où on avait notamment vu la diplomatie marocaine engranger les nouveaux succès et obtenir entre autres d’une dizaine de pays africains l’ouverture, à titre d’appui à la marocanité de la région, de consulats. À ces pays, douze autres sont, cette fois, venus s’ajouter: on y retrouve principalement encore des pays du continent -sept, à savoir le Burkina Faso, Eswatini, la Guinée-Bissau, la Guinée équatoriale, la République démocratique du Congo, le Sénégal, la Zambie, auxquels le Malawi vient aussi par ailleurs d’annoncer, ce 10 juillet 2021, qu’il allait se joindre-; au plan arabe, les Émirats arabes unis, Bahreïn et la Jordanie, qui avaient été respectivement précédés, en décembre 2019 et février 2020, des Comores et Djibouti; et dans les Amériques, Haïti et, surtout, les États- Unis.

Ces derniers, dont il est inutile de rappeler le statut de première puissance mondiale, comptent ainsi depuis le 10 janvier 2021 dans la ville de Dakhla, dont le Maroc aspire à faire un hub à destination du reste de l’Afrique, une représentation diplomatique inaugurée en présence du propre sous-secrétaire d’État adjoint US en charge des questions du Proche-Orient, David Schenker, et dont la “vocation” est “essentiellement économique”: ainsi l’avait décrite le communiqué ayant fait suite à l’appel passé le 10 décembre 2020 entre le roi Mohammed VI et le président américain Donald Trump et à l’issue duquel ce dernier reconnaissait au nom de son pays la souveraineté du Maroc sur son Sahara.

Une puissance régionale
Et la passation de pouvoir que le pays de l’oncle Sam a connue le 20 janvier 2021, avec l’installation de M. Joe Biden en lieu et place de M. Trump, n’y a rien fait; au contraire on avait vu le 2 juillet 2021 le porte-parole du département d’État américain, qui tient lieu de ministère des Affaires étrangères des États-Unis, Ned Price, confirmer qu’eu égard à la question du Sahara, “il n’y a pas de changement”, suivi encore ce 28 juillet 2021 par le secrétaire d’État adjoint par intérim pour les Affaires du Proche-Orient, Joey Hood, qui mot pour mot a repris le même propos en réponse à une question qui lui a été posée par les médias à l’issue de l’entretien qu’il venait d’avoir avec le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, à Rabat, où il se trouvait en déplacement dans le cadre d’un tournée arabe qui l’a également mené en Algérie et au Koweït.

Car d’aucuns avançaient qu’une fois aux commandes, M. Biden ferait machine arrière; certains y appelaient ouvertement à l’instar du désormais ex-ministre des Affaires étrangères algérien, Sabri Boukadoum, qui avait profité du déplacement du 7 janvier 2021 de M. Schenker en Algérie pour en toucher un mot, devant la presse, au diplomate américain.

Aussi, il y a eu des voix connues pour être favorables, outre-Atlantique, à la voisine de l’Est, à l’instar de James Baker et Christopher Ross, qui furent de mars 1997 à juin 2004 et de janvier 2009 à mars 2017 envoyés personnels du secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU) dans la région, ou encore l’ancien représentant permanent des État-Unis dans les instances onusiennes, John Bolton, qui, soit dit en passant, avait profité de son temps en tant que conseiller à la sécurité nationale de M. Trump, d’avril 2018 à septembre 2019, pour plaider la cause séparatiste et notamment prévenir la décision du locataire de la Maison-Blanche d’alors relative au Sahara: MM. Baker, Bolton et Ross ont ainsi tous trois pris la plume et multiplié les “happenings” dans les think tanks américains pour arguer de la soi-disant nécessité de retirer le consulat de Dakhla et ne plus reconnaître le Maroc dans son entière intégrité territoriale.

Sauf que M. Biden avait donc, comme on dit en anglais, d’autres “plans” et prenait notamment en considération le fait que son prédécesseur avait d’abord agi afin d’arracher à Rabat le rétablissement, dans le cadre des accords dits d’Abraham, de ses relations diplomatiques avec Israël, plus de vingt ans après les avoir rompues au moment du déclenchement, au début de l’automne 2000, de la seconde intifada palestinienne.

Des positions hostiles
D’ailleurs, le fait que la nouvelle administration tienne un discours on ne peut plus clair au sujet du Sahara, après avoir près de six mois durant entretenu le suspense serait, à en croire des affirmations du 30 juin 2021 du média électronique américain Axios, intervenu suite à un échange qu’auraient eu le coordinateur du conseil national de sécurité pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, Brett McGurk, avec M. Bourita, au cours duquel ce dernier se serait au nom du Maroc engagé à accélérer le pas de la “normalisation” avec l’État hébreu et à, concrètement, passer à l’étape de la mise en place d’ambassades respectives en lieu et place des bureaux de liaisons inaugurés au début de l’année 2021.

Pour ainsi dire, la question du soutien à Israël continue de revêtir aux États-Unis, du fait de l’influence des lobbies, une dimension importante, en dépit de la volonté du pays de se désengager plus généralement du Moyen-Orient pour davantage se focaliser sur l’océan Pacifique et sa compétition avec la Chine, et le Maroc a donc bien su en jouer. Ce dernier a, surtout, réussi à faire montre d’un grand savoir-faire diplomatique, puisqu’en même temps le Royaume continue de jouir, au niveau du monde arabe, de son statut de champion de la cause palestinienne: alors que l’on disait sa marge de manoeuvre désormais réduite, le Maroc avait par exemple, au contraire, été le premier pays arabe à réagir aux violences perpétrées au mois de mai 2021 par les autorités coloniales israéliennes dans la partie orientale d’Al-Qods à l’encontre des populations palestiniennes de la ville sainte. Le 14 mai 2021, Il avait aussi fait envoyer, sur instructions du roi Mohammed VI, une aide humanitaire d’urgence au profit de la population palestinienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Il ne faudrait, ceci dit, pas en être surpris: souvent taxé, par ses ennemis, d’être un simple agent des puissances occidentales dans le monde arabe et en Afrique, le Maroc a, en fait, davantage prouvé au cours de l’année qu’il était bel et bien autonome dans ses décisions et même une puissance régionale, et ce envers et contre même lesdites puissances.

Rupture consommée
L’Espagne, notamment, est en train de l’apprendre à ses dépens, elle qui, à partir du 18 avril 2021, avait choisi d’accueillir, et ce en le cachant aux autorités marocaines, le secrétaire général du mouvement séparatiste sahraoui du Front Polisario, Brahim Ghali, pour l’hospitaliser après son atteinte de la Covid-19, et cela se traduit depuis lors par une crise diplomatique que le remplacement, le 12 juillet 2021, de la ministre des Affaires étrangères espagnole Arancha Gonzalez par José Manuel Albares n’a que quelque peu encore estompé.

Même topo aussi avec l’Allemagne, dont l’Institut des affaires internationales et de sécurité (SWP) avait appelé, en novembre 2020, à “contrecarrer” ce qu’il avait qualifié d’“ambitions hégémoniques” du Maroc et avec laquelle la rupture est également, depuis le 6 mai 2021, consommée, en dépit du fait qu’elle soit, avec la France, le fer de lance de l’Union européenne (UE). “La République fédérale d’Allemagne a multiplié les actes hostiles et les actions attentatoires à l’égard des intérêts supérieurs du Royaume du Maroc,” avait dénoncé, dans un communiqué, le ministère des Affaires étrangères, qui en avait aussi profité pour officialiser le rappel de l’ambassadrice Zohour Alaoui.

Cela n’est toutefois pas sans valoir au Maroc des positions hostiles, comme celle du 10 juin 2021 du parlement européen qui avait accusé le Royaume d’avoir instrumentalisé à l’encontre de l’Espagne des mineurs au cours de l’afflux migratoire qu’avait connu le mois précédent le préside occupé de Sebta, ou encore même, assure Rabat, la campagne de dix-sept médias internationaux qui assurent en ce mois de juillet 2021 que les services marocains auraient utilisé le logiciel espion israélien Pegasus pour infiltrer quelque 10.000 téléphones, y compris celui du président français Emmanuel Macron ou même du roi Mohammed VI.

Mais fallait-il encore éternellement continuer de courber l’échine? Et, plus précisément, courber l’échine face à des alliés qui, dans les temps décisifs, prouvent qu’ils n’en sont pas? Il était par exemple assez ironique de voir Mme Gonzalez, et ce dans le sillage de la diplomatie algérienne, elle-même demander à M. Biden d’invalider le décret sur le Sahara de M. Trump, alors que depuis sa nomination en janvier 2020 elle laissait entendre que son pays était un “partenaire” que seul le soi-disant scrupule du droit international empêchait de reconnaître qu’il avait bel et bien rétrocédé, en novembre 1975, la région au Maroc.

Qui s’est tenu aux côtés du Maroc lorsque, au cours de l’automne, des milices du Polisario s’étaient mises à bloquer, au niveau de la frontière maroco-mauritanienne, la circulation des biens et des personnes, en dehors d’appels au calme à tout le moins hypocrites? N’a-t-il pas finalement fallu que les Forces armées royales (FAR) interviennent pour régler le problème -non sans bien sûr essuyer les accusations de colonialisme habituelles? En son temps, l’ancien président français Charles de Gaulle disait que “les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts”: dans l’intérêt du Maroc aussi de savoir en découdre seul...