Immersion au coeur d’un séjour "forcé"

MAROCAINS BLOQUÉS EN TURQUIE

Ayoub Taoussi, un trentenaire de Casablanca, bloqué avec sa femme à Istanbul à cause de la fermeture des frontières marocaines, ne s’attendait pas à vivre l’une des expériences humaines les plus enrichissantes de sa vie. Pendant plus de trois mois, il est passé par plusieurs épreuves, découvertes, déceptions mais surtout par des instants de bonheur qu’il nous livre sans modération. Immersion au coeur d’un inédit et beau voyage «forcé» dans l’une des villes les plus mythiques de la Méditerranée.

12 mars 2020, Istanbul. Dans le Grand Bazar, des foules de touristes et non touristes animent cet emblématique marché de la ville. Déambulant dans ces sentiers, les senteurs des épices, les cris des marchands et les rires des enfants, Ayoub Taoussi, avant sa longue promenade le long du Bosphore, profite du moment, de ce voyage sensoriel, avant de se rendre à la mythique et imposante Mosquée Bleue. Un parcours qu’il a le bonheur de parcourir à chaque fois qu’il visite cette métropole qui fait rêver, où les vestiges du passé côtoient majestueusement une modernité surprenante. Ce trentenaire, employé d’un organisme financier à Casablanca, ne se doutait pas que ce séjour touristique de 9 jours allait durer «une éternité», 108 jours. Plus de trois mois dans un pays étranger, mais des mois pleins de rebondissements, d’attente, de frustration, de colère parfois et même de désespoir, mais aussi et surtout de rencontres humaines, d’instants de joie et d’euphorie, de stupéfaction et de solidarité qui «resteront à jamais gravés dans sa mémoire», nous confie-t-il. Des moments qui l’ont fait surement grandir et qui lui ont permis une véritable découverte de soi. Flashback. Nous sommes le 9 mars 2020. Notre jeune Casablancais, accompagné de sa femme, et un autre couple, atterrissent à Istanbul. «A notre arrivée en Turquie, on ne se sentait point inquiets. La vie était très normale et aucune menace ne nous guettait», se rappelle Ayoub. Mais tout a été chamboulé lors de la fermeture des frontières marocaines le 15 mars.

Vol Istanbul-Casablanca: Cancelled
Pris de court, ils ont contacté la compagnie Turkish Airlines pour changer la date de leurs billets. «Nous sommes partis le 15 mars à l’aéroport et avons récupéré nos Boarding Pass pour un vol le lendemain. Ils nous ont rassurés quant au maintien des vols le 16 mars. Le jour J, à 6h du matin, nous avons fait nos valises et pris la route pour regagner notre pays». A leur grande déception, le tableau des vols affichait dans la case Istanbul-Casablanca «Cancelled». Sans mots, choqués, désabusés, ils ne savent plus à quel saint se vouer. Personne n’avait de réponse, ni les agents d’informations, ni les agents au sol de Turkish Airlines et le Consulat général du Maroc à Istanbul ne décrochait pas. Ils n’étaient pas les seuls à vivre ce cauchemar, mais près de 400 Marocains. Vent de panique, des cris et pleurs, femmes, vieux, enfants… de la détresse, de l’inquiétude et une manifestation improvisée qui a vite dégénéré. Des agents d’autorité turcs sont entrés en ligne et ont contacté le consulat du Maroc. Les esprits semblent s’apaiser. Quelques minutes plus tard, 4 fonctionnaires de la représentation diplomatique marocaine, dont 2 Turcs, sont sur place. La situation est vite maîtrisée. Les centaines de concitoyens ont été répartis au niveau de trois hôtels.

Notre couple est logé au Vision Deluxe Hôtel, un établissement touristique réputé propre, calme et jouissant d’un très bon emplacement, dans un quartier shopping assez animé. La nuitée est généralement facturée entre 500 et 800 dirhams, selon la saisonnalité. «Le consulat nous a pris en charge. Nous étions en demi-pension», précise Ayoub. Le séjour dure un mois. Ils sont ensuite transférés dans un autre hôtel, La Quinta by Wyndham Istanbul Gunesli. Un 5 étoiles dont la nuitée est facturée à partir de 700 dirhams, mais que le consulat a pu négocier à moitié prix. Motif de changement: le risque de contamination au Covid-19 est élevé car l’ancien hôtel est situé dans une zone très animée, leur explique le consulat. «Je tiens à témoigner un énorme respect et remerciement au Consulat du Maroc à Istanbul, qui n’a pas lésiné sur les moyens pour que nous nous sentions en sécurité.

Ils ont tout fait pour essayer de répondre efficacement à nos moindres doléances, alors qu’ils n’étaient que 5 ou 6 fonctionnaires à gérer des milliers de cas. Ils ont été aux petits soins malgré l’énorme pression qu’ils subissaient. Nous avions un médecin sur place pour suivre régulièrement notre état de santé. Ceux qui étaient atteints de maladies chroniques recevaient chaque jour leurs médicaments gratuitement, on nous ramenait même des laits pour nourrissons et des cigarettes pour ceux qui fumaient. Tout a été pris en charge par les services consulaires. Même ceux qui n’étaient pas dans une situation légale en Turquie, ils ont été pris en charge et hébergés avec nous», tiens à souligner Ayoub, qui nous confie que le Consul les a accueillis trois fois pour les rassurer, les tenir informés de l’état d’avancement de la situation au Maroc et leur témoigner son soutien. A terme, ils étaient 4.700 marocains concernés par ce dispositif d’accompagnement et de soutien.

Concernant les vidéos qui ont circulé sur les réseaux sociaux, décriant le travail du Consulat, «il s’agit de cas de résidents en Turquie. Ils n’étaient pas concernés par ce dispositif qui a ciblé les Marocains de passage en Turquie, bloqués à cause de la fermeture des frontières marocaines», nous explique Ayoub. En tout cas, malgré cette situation de crise et le mal du pays, notre jeune couple a continué de vivre et de profiter des richesses et de la beauté d’Istanbul. «Nous avons effectué beaucoup de sorties et nous avons eu le plaisir de découvrir de plus près la grandeur de ce pays, sa culture, ses imposants sites historiques et surtout son peuple. Des gens tolérants et extrêmement accueillants», se rappelle Ayoub, un brin nostalgique. Car il faut savoir que la Turquie n’a pas opté pour un confinement total, le pays ne l’ayant instauré que les samedis et dimanches.

La vie continue, malgré les incivilités…
Et ceux qui tenteraient de l’enfreindre, sont sommés de payer une amende de 7.500 dirhams. D’ailleurs, deux jeunes Marocains des 350 logés à La Quinta ont enfreint, par inadvertance, cette règle. Un drone les a filmés et des agents d’autorité se sont vite rendus sur place, mais le consulat a dû intervenir pour régler le problème. Et les interventions, elles étaient multiples et surtout épuisantes pour un staff consulaire débordé, surtout Latifa, qui faisait preuve d’une disponibilité à toute épreuve, 24h/24. Malheureusement, et malgré l’esprit de famille qui régnait dans l’hôtel, des bagarres et altercations ont émaillé le quotidien des occupants de l’établissement.

On pouvait assister à des scènes ahurissantes où des occupants jettent de la nourriture sur les réceptionnistes, ne la trouvant pas à leur goût, d’autres veulent tout bonnement changer de chambre, et puis il y avait ceux qui ne se souciaient guère des règles établies par l’hôtel, notamment celles relatives aux horaires de prière, des piscines et de distanciation sociale. Le pire, c’était les cas de vols de téléviseurs! Ceci n’a pas empêché un personnel et des forces de l’ordre, désabusés certes, de faire preuve de patience et de compréhension. Des cadeaux, gâteaux et du chocolat ont même été offerts aux Marocains à l’occasion de Aïd el-Fitr ou pendant le mois de Ramadan. «Je n’oublierai jamais Serdar, un réceptionniste qui nous a invités à prendre le ftour avec sa famille. Nous avons pu échanger pendant des heures sur nos cultures respectives et m’a appris énormément sur une Turquie méconnue des guides de tourisme. Nous n’étions pas de simples clients, mais une famille.

Les chambres étaient toujours ouvertes et tout le monde se connaissait », se remémore Ayoub. En dépit des quelques incivilités, l’ambiance était globalement à la convivialité et à la solidarité. Pour ceux qui étaient dans le besoin à cause de dépenses exceptionnelles ou une urgence, une caisse commune leur a été dédiée, initiée par les occupants de l’hôtel, en plus des dons qu’effectuaient régulièrement des Marocains établis en Turquie. Si l’employeur d’Ayoub a continué de lui verser son salaire, il faut savoir que plusieurs ont eu des réductions ou ont été carrément mis au chômage. «J’ai été très touché par cette solidarité exemplaire. Je me rappelle toujours de Hicham, un Marocain altruiste établi aux États-Unis. On ne tarissait pas d’éloges à son égard grâce à sa générosité sans faille. Il a aidé énormément de gens dans le besoin», déclare Ayoub.

Hajja Mbarka et son fameux thé sahraoui
Malgré les milliers de kilomètres séparant le Maroc de la Turquie, l’ambiance ramadanienne a bel et bien été au rendez-vous. Ftours collectifs, danses et chants, distribution de cadeaux, préparation de mets traditionnels marocains, de Rfissa et cette Harira que préparait Hajja Mbarka, «un vrai délice».

Avec l’aide de trois jeunes femmes, Hajja Mbarka, une Sahraouie venue à Istanbul pour des raisons de santé, préparait plusieurs spécialités locales succulentes. Après les Tarawih, aucune excuse n’est valable pour ne pas déguster le fameux thé sucré sahraoui que seule Hajja Mbarka savait faire. Et des Rfissa, Ayoub s’en est régalé. Trois belles naissances ont eu lieu lors de ce séjour, toutes réussies et prises en charge par le consulat, notamment en ce qui concerne les papiers administratifs. En 108 jours, Ayoub en a vu de toutes les couleurs. Solidarité, ambiance bon enfant, fierté, joie et émotion mais aussi de la frustration et des pleurs. Le 19 juin, il figure parmi la deuxième opération de rapatriement de Marocains bloqués en Turquie. Si certains étaient en liesse, beaucoup étaient en pleurs. De tout âge et de tout horizon, malgré la séparation de leur famille, ils ont vécu de purs moments de joie et de bonheur, de découvertes, des naissances, d’espoir, des histoires humaines et une générosité hors norme.

Bloqué en Turquie, tu pleures deux fois…
«Cette expérience te fait pleurer à deux reprises, la première face au choc de l’annulation des vols à destination du Maroc et l’inquiétude qui en a suivi, la deuxième lorsque tu quittes la Turquie et cette belle aventure humaine».

En tout cas, Ayoub s’en rappellera longtemps. «Cela peut sembler ironique, mais même si ma famille m’a énormément manqué, je ne vous cache pas que j’ai ressenti une certaine amertume à l’idée de devoir quitter la Turquie. Je garde de bons souvenirs et je ne remercierais pas assez l’effort fourni par le Consul général du Maroc à Istanbul, en plus du Gouverneur de la province de Berkane, la Gendarmerie Royale, la Sûreté Nationale, les Forces Auxiliaires, le Croissant rouge et le personnel de Royal Air Maroc. Tous les intervenants ont été à la hauteur de cette situation de crise. Ce fut une véritable réussite», nous lance-t-il. De retour au Maroc, Ayoub est mis en quarantaine pour 9 jours, dans une suite avec sa femme, au Meliá Saïdia Golf Resort. Une quarantaine où il a été «choyé», selon ses dires. Son employeur lui proposant quelques jours de repos, Ayoub a préféré reprendre son boulot, délivré certes de cette expérience, mais se sentant déjà nostalgique d’une Turquie qui ne quittera pas de sitôt son coeur.


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