Houria Tazi Sadeq : "La question de la sécurité de l’eau peut avoir un impact sur la paix sociale"

Entretien avec Houria Tazi Sadeq, Présidente de COALMA et gouverneur au Conseil mondial de l’Eau

Avocate, professeur universitaire et experte juridique et institutionnel dans les questions de l’environnement et du développement durable, Houria Tazi Sadeq insiste sur la gouvernance de la question de l’eau et sur la pertinence d’une approche globale et holistique pour relever les défis actuels et futurs.

Le Maroc connait un stress hydrique accentué depuis quelques années. Cela va de pire en pis. Doit-on s’inquiéter?
Faut-il s’inquiéter? Oui et non. Le ministère de l’Équipement et de l’Eau a reconnu que nous étions en période de pénurie puis il a alerté devant les parlementaires, en signalant que plus de 50 villes, et non des moindres, risquaient de manquer d’eau potable cet été. Ces déclarations pourraient provoquer de l’inquiétude. Mais le Maroc ne découvre pas cette année la sécheresse et le risque de stress hydrique. En même temps, notre pays a toujours eu une conscience de la valeur de l’eau mais aussi de sa complexité voire les défis que cela induit.

J’espère voir la prise de conscience des défis et des fonctions de l’eau augmenter et se généraliser à tout le monde parce qu’à mon sens, les besoins en 2050 vont évoluer dans le rapport d’évolution de la démographie marocaine entre aujourd’hui et 2050 et des besoins des secteurs d’économie, sans oublier de laisser à la nature sa part. Il s’agit d’agir en urgence selon une approche de gestion de risque et de structurer les actions par paliers en distinguant les actions immédiates, celles à moyen terme et à plus long terme. Cela signifie de ne pas lier les stratégies et programmes aux mandats électoraux. Il me semble, par conséquent, que les déficits pourraient être couverts à travers le développement de l’offre et une meilleure gestion des demandes par la mobilisation des eaux conventionnelles par les barrages, un grand programme est prévu en partie dans le PNAEPI (Programme National pour l’Approvisionnement en Eau Potable et l’Irrigation), le recours aux ressources en eau alternatives et non conventionnelles: dessalement et réutilisation des eaux épurées et l’économie de l’eau, notamment dans l’irrigation.

Parce que les impacts des changements climatiques sont annonciateurs de situations extrêmes, la préservation et la protection des ressources en eau, leur valorisation, la protection contre les inondations et la gestion des catastrophes naturelles doivent être anticipées malgré toutes les incertitudes qu’elles supposent. Il y aurait aussi un axe qui mérite une plus grande attention, c’est celui des données qui ne sont pas actualisées.

Vous n’avez eu de cesse de dire que tout est question de gouvernance. Expliquez-vous…
Depuis que j’ai soutenu ma thèse de Doctorat «Eau, Droit ET Développement durable», je ne cesse de répéter que la question de l’eau en particulier et de l’environnement en général est une question transversale, intimement liée aux questions sociales et économiques. Je considère que sa gouvernance est une question centrale. Il y a eu des avancées juridiques et institutionnelles mais on peut encore faire mieux. L’objectif ultime est de fournir de l’eau à tout le monde et qu’elle soit utilisée de manière parcimonieuse et qu’elle soit réutilisée dans un cercle vertueux pour atteindre l’économie circulaire.

La question de l’eau, comme elle a été relevée dans les discours de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, est une question de sécurité et non pas seulement de sécurité hydrique (Discours du Trône de 2018). La question de la sécurité de l’eau peut avoir un impact sur la paix sociale. Et ce qui s’est passé ces trois dernières années, en termes de grèves de la soif dans certaines régions du Maroc et particulièrement dans le sud et le sud-est, en est l’illustration. Aussi, le Souverain a insisté sur la pertinence de l’approche globale, holistique affirmant que la question de l’eau ne peut pas être traitée par un seul acteur (Conseil Supérieur de l’Eau et du Climat, 2001). Ce qui pourrait être renforcé, ce sont les mécanismes de coordination qui puissent rassembler, fédérer et coordonner les actions de toutes les parties prenantes pour plus d’efficacité. Des mécanismes d’arbitrage, de médiation et de régulation propres au secteur. Il existe certes une commission interministérielle chargée de l’eau mais elle n’intègre pas les autres acteurs; le privé et la société civile s’entend.

L’approche de gouvernance a-t-elle changé?
On a été, après l’indépendance, dans une approche où l’on pensait juste à la généralisation de l’accès à l’eau sans faire participer les autres parties prenantes. C’est ce qu’on appelle une gestion pyramidale. L’évolution s’est opérée avec le gouvernement de l’alternance à travers le lancement du débat national sur l’aménagement du territoire, puis celui sur l’eau. Elle a fait naître la nécessité de l’approche horizontale de la gouvernance de l’eau. Il n’y a pas un seul ministère qui ne soit pas concerné par la question de l’eau. Je déplore la disparition d’un ministère central dédié à l’eau qui soit le pivot et qui coordonne avec tous les autres départements dans une approche transversale.

Inclure l’eau dans un même ministère avec l’Equipement, est-ce la meilleure option? Elle reste une question étroitement inhérente à l’environnement, à l’aménagement du territoire et au développement durable, qui devrait impliquer et offrir des opportunités aux régions, aux services concédés et aux collectivités territoriales. Accélérer la cadence des actions menées et tirer profit de l’expertise des uns et des autres, voilà un nouveau challenge pour une question qui devient capitalistique par le recours aux eaux non-conventionnelles.

La Coalition marocaine pour l’Eau, que vous présidez, a publié, début 2021, un livre bleu, une sorte de guide de bonnes pratiques et d’orientations. Aujourd’hui, quel sort a été réservé aux recommandations que ce livre bleu renfermait?
La Coalition marocaine pour l’Eau (COALMA) est une association à but non lucratif, qui a été créée dans le sillage de la COP21 de Paris et formalisée pour la COP22 à Marrakech, mais qui rassemble l’ensemble des acteurs de l’eau et de l’assainissement (ministères, opérateurs privés et publics, ONEE, Lydec, Veolia, Les eaux de Marseille, Cosumar, OCP, universités, associations professionnelles, experts internationaux…) l’AMEE, pour faire un lien l’énergie et l’efficacité énergétique. Notre objectif premier et principal est de contribuer par des propositions destinées à améliorer la gouvernance.

Le Livre bleu de la COALMA, que nous avons édité, est un travail collectif qui se compose de trois parties. La première est relative aux contributions de nos membres, leurs défis mais aussi leurs engagements. La deuxième est une synthèse d’un certain nombre de conférences internationales organisées et de visites in situ de projets et de leur fonctionnement. La troisième partie, elle, est composée de 9 grandes recommandations et sous-recommandations prêtes à l’emploi.

Nous avons adressé ce Livre bleu au président du Conseil mondial de l’eau, qui a exprimé sa fierté et son entière satisfaction de ce travail et l’a envoyé aux gouverneurs du Conseil mondial qui sont, entre autres, des représentants de grands groupes ou responsables d’organismes internationaux comme la FAO, l’UNESCO, la Banque mondiale, les banques régionales… pour exploiter et tirer bénéfice de ses recommandations pratiques. A l’échelon national, nous l’avons aussi adressé aux ministères concernés par la gestion des ressources en eau, espérant que l’usage qu’il mérite en sera fait.