Houda Abadi, fondatrice et DG de Transformative Peace

Houda Abadi : "Le texte de la nouvelle Moudawana ne doit pas laisser de place aux ambiguïtés"


Experte internationale dans l’approche genre, Dr Abadi met l’accent dans cette interview sur, d’une part, l’importance qu’il y a à réformer l’actuel code de la famille, en citant les différents changements sociaux et sociétaux observés au sein de la société marocaine. Mais aussi, d’autre part, sur celle de mettre fin au flou juridique qui peut entraver une mise en application efficace et effective de la loi.

Vous êtes, on le sait, une experte de ce que l’on appelle l’approche genre. En s’appuyant sur cette approche, comment faudrait-il selon vous s’y prendre pour réformer la Moudawana?
En tant que praticienne et spécialiste ayant travaillé plus de 18 ans sur l’inclusion et la promotion du processus de paix dans différentes régions du monde, j’ai été témoin de la façon dont l’exclusion mène à l’instabilité, au sous-développement et aux conflits. Même s’il existe de nombreux progrès en faveur des droits des femmes, nous devons avoir un réel débat sur les défis et les obstacles entravant la parité des sexes. Certains de ces défis comprennent les obstacles à caractère sociétal et structurel, dont l’analphabétisme, l’exclusion économique, les menaces pour la sécurité physique, la violence sexiste et la stigmatisation.

Les femmes rurales sont souvent confrontées à des défis plus importants, tels qu’un taux d’analphabétisme plus élevé, le mariage précoce et le taux de mortalité maternelle. Souvent, l’exclusion des femmes est liée aux valeurs, aux mentalités et pratiques traditionnelles patriarcales. Le Maroc est donc confronté à un besoin urgent de remédier aux divergences dans la mise en oeuvre de la Moudawana, en tenant compte des disparités régionales et les vulnérabilités socio-économiques. Aussi, les structures familiales traditionnelles évoluent et les femmes assument de plus en plus un rôle principal dans la famille, le code doit s’adapter pour refléter de manière authentique ces transformations sociétales.

Mais comment procéder de façon pratique?
A mon sens, une attention urgente doit être portée à la révision de l’approche de la Moudawana en matière de la tutelle et de la garde des enfants. À l’heure actuelle, le code n’accorde pas aux parents des droits égaux sur leurs enfants, perpétuant un système qui accorde la garde à la mère après le divorce, puis au père puis à la grand-mère. Il est alarmant de constater que le remariage d’une femme met en péril son droit de garde des enfants, car seules quatre conditions étroitement définies garantissent son droit, comme dans les cas où un enfant souffre d’une maladie grave ou d’un handicap qui rend la garde difficile à toute autre personne que sa mère.

Ces dispositions véhiculent des messages implicites à la société et contribuent à perpétuer la stigmatisation et mettent un fardeau sociétal sur la femme marocaine. De telles lois nécessitent une réévaluation urgente pour favoriser une société plus équitable et plus juste. Simultanément, le cadre juridique actuel accorde aux pères l’autorité principale en matière de tutelle concernant leurs enfants, leur accordant ainsi le pouvoir de décision ultime sur des aspects importants de la parentalité tout en limitant l’autonomie de la mère. Cette iniquité se manifeste dans de nombreux aspects de la vie quotidienne, où la capacité d’une mère à agir dans le meilleur intérêt de ses enfants dépend du consentement du père. Qu’il s’agisse de tâches banales telles que l’inscription d’un enfant à l’école ou de décisions cruciales comme l’obtention d’un passeport, l’action de la mère est systématiquement subordonnée à l’approbation du père.

À ce déséquilibre s’ajoute la dure réalité selon laquelle certains pères sont totalement absents de la vie de leurs enfants, incapables de contribuer symboliquement ou financièrement à leur bien-être. Pourtant, ils persistent à exercer un pouvoir et un contrôle disproportionnés sur la mère, perpétuant un système qui porte atteinte aux droits des femmes et à la cohésion sociale. Cette injustice systémique perpétue non seulement la stigmatisation et l’impuissance, mais porte également atteinte aux principes d’égalité et d’équité au sein de la société marocaine.


Il y a ce que vous appelez les cadres juridiques ambigus. Cela veut dire quoi, exactement?
Les cadres juridiques ambiguës ou contradictoires constituent une menace importante pour l’efficacité des lois destinées à protéger les droits des femmes. Par exemple, l’incapacité de définir clairement des termes tels que “mariage forcé” dans le code juridique et dans d’autres lois pertinentes laisse les enfants et les femmes adultes vulnérables à la coercition. De plus, le pouvoir discrétionnaire conféré aux juges pour interpréter et appliquer les lois peut involontairement s’écarter des objectifs de réformes prévus. Il peut potentiellement perpétuer des inégalités non prescrites par la loi. Par conséquent, il est primordial d’insister sur la nécessité de lever toute ambiguïté et d’introduire une plus grande spécificité dans les dispositions juridiques, car cela est crucial pour prévenir les dommages involontaires et garantir la juste application de la loi.

Enfin, la mise en place de mécanismes de responsabilisation solides est primordiale pour garantir l’équité et la mise en oeuvre effective des lois, tout en assurant une cohérence entre la volonté politique, les lois et la constitution marocaine. Même si les dispositions juridiques et constitutionnelles constituent une base essentielle, elles ne suffisent pas à elles seules. En favorisant une participation inclusive, la sensibilisation du public et les échanges et débats ouverts sur l’interprétation et la mise en oeuvre des lois, des progrès doivent être réalisés pour promouvoir les droits des femmes et assurer leur protection.

Le débat est plus focalisé actuellement sur les questions liées à l’héritage et à la polygamie. Considérez-vous cela comme essentiel?
L’examen des droits et des lois en matière de l’héritage revêt une importance capitale en raison de ses profondes implications sociétales. Malheureusement, les discussions autour de cette question sont souvent devenues politisées et controversées, voire même très simplistes, conduisant à un manque de dialogue constructif et à une incapacité à trouver un terrain d’entente. Par conséquent, des considérations essentielles telles que les responsabilités financières des hommes envers les membres féminins de leur famille sont souvent négligées, faussant ainsi le débat et négligeant une évaluation complète de la question.

Dans ce contexte, il est impératif de reconnaître que les principes de Maqasid de la Charia fournissent des informations précieuses sur cette question complexe et multiforme. Ce concept transcende en effet la focalisation étroite sur les règles et réglementations localisées de la Charia qui peuvent être enracinées dans des traditions et des cultures spécifiques. Au coeur des Maqasid de la Charia se trouvent les intentions et les valeurs primordiales de la Charia, qui sont profondément liées à la sauvegarde de la dignité humaine et à la promotion des droits humains. Par conséquent, les questions relatives à l’héritage et à la polygamie doivent être abordées sous l’angle des droits humains, en reconnaissant leurs implications plus larges pour les droits individuels et la dignité dans le cadre de la jurisprudence islamique.

On comprend donc que vous êtes pour une évolution dans ce domaine?
À mesure que la société évolue, les rôles traditionnels de genre subissent une transformation significative, remettant en question la perception historique selon laquelle les hommes sont les seuls à subvenir aux besoins de leur famille. Avec un nombre croissant de femmes assumant le rôle de principal soutien de la famille, le contexte conventionnel et les obligations décrites dans certaines lois sur l’héritage ne reflètent plus fidèlement la réalité contemporaine. Par conséquent, il devient impératif de remettre en question la validité des lois qui positionnent intrinsèquement les hommes comme les garants exclusifs de la sécurité économique et les protecteurs de la famille et du foyer.

En outre, la dynamique des familles élargies a également changé, rendant les critères traditionnels d’héritage inadéquats et inéquitables. Dans les cas où les soeurs n’ont pas de frères, les lois en vigueur ne tiennent pas compte de ce scénario. Il est primordial de souligner la nécessité d’une approche plus nuancée et plus spécifique à chaque cas plutôt que d’une application universelle fondée sur des réalités dépassées.

En examinant l’évolution des lois inspirées de la Charia, il est évident que certaines lois ont été placées sous moratoire en raison de l’évolution socio-économique. Par exemple, la mise en oeuvre des “hudud”, tels que l’amputation punitive en cas de vol, a été reconsidérée par les érudits musulmans à la lumière des circonstances actuelles caractérisées par la corruption, les opportunités socio-économiques limitées et la pauvreté généralisée. Il est donc raisonnable de se demander pourquoi des considérations similaires ne peuvent pas être étendues au domaine des lois d’héritage, sachant que le contexte dans lequel elles ont été établies a considérablement évolué.

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