Les hommes de Gaïd Salah

CINQ CANDIDATS RETENUS POUR LA PRÉSIDENTIELLE ALGÉRIENNE

En dépit des protestations, le général Gaïd Salah maintient coûte que coûte l’organisation de présidentielles le 12 décembre.

Droit dans ses brodequins, Ahmed Gaïd Salah ne l’est, à 80 ans bientôt passés -le 13 janvier prochain-, physiquement plus vraiment. Politiquement, c’est une autre paire de manches: le chef d’état-major de l’armée algérienne est bien décidé à ce que, comme il le prévoit, des présidentielles se déroulent le 12 décembre 2019, et ce en dépit du rejet clairement exprimé par la rue. Pour le trente-septième vendredi consécutif, cette dernière a encore manifesté le 1er novembre, qui a coïncidé avec le soixante-cinquième anniversaire du déclenchement de la révolution algérienne de 1954, et rien ne dit que la contestation va faiblir au cours des semaines à venir. Elle a d’autant plus de raisons maintenant de poursuivre son mouvement de protestation, qu’on appelle en arabe le «Hirak» (mouvance, dans la langue de Moutanabbi), qu’en plus de lui imposer des élections, M. Gaïd Salah semble également vouloir prolonger, indéfiniment, l’accaparement par les militaires du pouvoir qui prévaut dans le pays depuis son indépendance en juillet 1962, par le biais de candidats complètement aux ordres. Ainsi, des cinq personnalités, sur un total de vingt-trois, ayant vu leurs dossiers entérinés par l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE), aucun ne provient d’en dehors du système que vomissent tant les Algériens.

Pis, tous ont, à un moment ou un autre, exercé des postes de responsabilités sous l’ancien président Abdelaziz Bouteflika, dont les velléités d’un cinquième mandat ont, pour rappel, été derrière le déclenchement du Hirak le 16 février 2019, et deux ont même été ses premiers ministres, à savoir Ali Benflis et Abdelmadjid Tebboune.

L’homme du général
Azzedine Mihoubi est, lui, depuis le 19 juillet secrétaire général du parti du Rassemblement national démocratique (RND), soutien de M. Bouteflika tout au long de ses quatre mandats, après avoir successivement été secrétaire d’Etat chargé de la Communication, ministre des Relations avec le parlement et ministre de la Culture; quant à Abdelkader Bengrina et Abdelaziz Belaïd, le premier a également été ministre, en l’occurrence du Tourisme et de l’Artisanat, et préside depuis sa création en mars 2013 le mouvement islamisant d’Al-Binae al-Watani (construction nationale, en arabe), et le deuxième est secrétaire général du Front El Moustakbal, une scission du Front de libération nationale (FLN), le parti hégémonique en Algérie.

Mais c’est bien évidemment MM. Benflis et Tebboune qui sont les favoris non seulement du fait de leur pedigree on ne peut plus prestigieux, mais aussi parce que c’est eux qui jouissent du plus de soutiens au sein de l’armée, et ce depuis belle lurette. Il se dit même, dans les salons algérois, que le dernier cité est avant tout un homme de M. Gaïd Salah, avec lequel il entretient une relation sinon d’amitié, du moins de raison depuis plus de trente ans: à la fin des années 1970, il avait été désigné par l’ancien président Houari Boumédiène wali de l’Adrar, dans le Sud-Ouest de l’Algérie, tandis que l’actuel général dirigeait la troisième région militaire algérienne, qui comprend une partie de ladite wilaya.

Un semblant de crédibilité
Quant à M. Benflis, tout le monde se rappelle qu’il a été personnellement coopté par l’ancien général et directeur de cabinet de M. Bouteflika, Larbi Belkheir, pour devenir Premier ministre, et que c’est son ambition de présider aux destinées du pays aux présidentielles qui lui avait valu sa mise à l’écart de la primature en mai 2003. Depuis, il s’est contenté de jouer un rôle de comparse, recueillant notamment plus de 12% des suffrages exprimés aux élections du 17 avril 2014, et d’aucuns affirment que c’est en connaissance de cause puisqu’il aurait eu pour seul rôle de donner un semblant de crédibilité au scrutin: il en serait, selon le bruit qui court, également de même en ce qui s’agit de son opposition avec M. Tebboune, puisqu’il se dit que les dés seraient d’ores et déjà pipés en faveur de ce dernier.

Le spectre de la "décennie noire"
Un tel entêtement de la part de M. Gaïd Salah n’est bien évidemment pas pour ne pas inquiéter la communauté internationale, puisque seule la maturité des Algériens a permis pour l’heure que les protestations ne basculent pas dans la violence. En sera-t-il éternellement de même, toutefois, si l’armée continue d’ignorer ses revendications de transition politique? Rien n’est moins sûr et, dans les mémoires, commencent à revenir avec insistance les souvenirs de la décennie noire des années 1990, où jusqu’à 250.000 personnes ont pu trouver la mort lors de la guerre civile ayant opposé plus de dix ans durant les militaires et les islamistes: c’est le risque que fait aujourd’hui peser M. Gaïd Salah sur son pays même si, bien sûr, ni les Algériens, ni plus largement les Maghrébins ne le souhaitent.

Les propos que le président par intérim, Abdelkader Bensalah, a tenus à Vladimir Poutine en marge du sommet Russie-Afrique organisé du 22 au 24 octobre à Sotchi, en Russie, sur la situation qui serait selon lui «sous contrôle» ont été révélateurs du fait que même un allié aussi fidèle que le président russe n’est plus aussi confiant sur la continuité du système actuellement aux commandes et doit être rassuré -on se doute, toutefois, qu’il va davantage se fier aux rapports de ses services de renseignement qu’aux affirmations du locataire du palais d’El-Mouradia. Dans son message de félicitations pour la commémoration du 1er novembre, le président français Emmanuel Macron a carrément préféré ignorer le pouvoir et s’est adressé directement au «peuple algérien», lui faisant part de ses «voeux les plus sincères». Les connaissant, pas sûr, toutefois, que cela suffise à refroidir M. Gaïd Salah et les généraux qui l'entourent...


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