L'HOMME POST-NUMÉRIQUE

Des marchés vituels

Le 13 janvier 2000 est une date historique méconnue. Ce jour-là, Bill Gates déclara à ses employés par un courriel classé de «haute importance» qu’il avait l’intention de «changer la manière dont les gens travaillent, communiquent et se divertissent». Simultanément, il mettait un terme à un quart de siècle de présidence de Microsoft pour mener à bien cette mission, et se contentait désormais du modeste titre de «directeur de l’architecture logiciels ».

Le maître de quatre ordinateurs sur cinq, le faiseur des «systèmes d’exploitation » et le promoteur des logiciels par lesquels s’écrivent chaque jour des milliards de textes décisifs, des millions de tableaux financiers savants et des dizaines de milliers de transactions commerciales lucratives à l’échelle planétaire, décidait de descendre de son piédestal pour encore mieux répondre aux besoins supposés «des gens». Il a inauguré une nouvelle phase de la révolution numérique. Commencée en 1971 par l’invention du microprocesseur, la mise en réseau d’une vingtaine d’ordinateurs éloignés géographiquement, et surtout la préfiguration d’Internet, devenu opérationnel en 1983.

Vouloir «changer la manière dont les gens travaillent, communiquent et se divertissent» est un projet qui est loin d’être anodin, c’est une ambition planétaire dont chacun peut mesurer aujourd’hui la force. Une ambition qui, dissimulée derrière le voile de la bonté souriante, révèle en filigrane le visage grimaçant de la tyrannie ordinaire que préfigurait la numérisation de la vie, de l’économie et de la société de milliards d’êtres humains.

Cet état périlleux du monde actuel et son rapport au «numérique» sont paradoxalement peu pensés sous l’angle de leurs liens les plus profonds. C’est que la partition des cerveaux, comme celle des ordinateurs, fonctionne bien: elle permet à un projet despotique de se prolonger par d’autres moyens avec une dynamique exceptionnelle. De fait, jamais la colonisation des esprits, des croyances, des imaginaires et des vies n’a été aussi aisée, massive, performante et rentable, entre les mains d’un tout petit nombre: les oligarques.

Face à cela, nous ne sommes même plus capables de séparer le bon grain de l’ivraie, ou de nous intéresser à la quintessence des choses. Le règne de la quantité, de la multitude. La culture n’est plus culture mais foisonnement anarchique d’informations. Nos cerveaux hébétés devant le monde merveilleux du digital n’ont plus la capacité créatrice de concentration.

L’invasion des corps et des cerveaux par la codification numérique a produit un phénomène bien étrange: la privatisation de tout ce qui était public et la «publicisation» de tout ce qui était privé. A titre d’exemple, nos vies ne sont plus privées, elles sont tantôt épiées, tantôt contrôlées, par les gouvernements, par les tiers et par les médias. Alors que l’eau, les relations sociales et bientôt l’air sont de plus en plus privatisés.

Avant l’ère électronique, ce qui caractérisait les marchés boursiers et créanciers traditionnels, c’était une certaine matérialité et aussi une certaine stabilité. La réciproque de cette matérialité, c’était que chacun -même quand l’anonymat était préservé– pouvait être identifié comme investisseur ou comme cible, comme prêteur ou comme débiteur: il y avait des sujets de droit, même dans le secret le plus absolu. Il était possible de rechercher leur responsabilité juridique, s’ils faillissent à leurs missions ou à leurs obligations. Aujourd’hui, les règles ont changé: les titres ont été «dématérialisés », leur apparence physique en papier n’est plus, on a rapidement basculé vers une pure inscription en compte, désormais électronique.

Une nouvelle étape a été franchie avec l’accroissement très rapide des transmissions, de la circulation des informations et des ordres, avec la possibilité ouverte par les TIC d’effectuer des transferts de fonds ou de titres dans des délais très réduits (en nanoseconde). La dématérialisation, dans son mouvement irrésistible, a balayé les règles qui rendaient le marché encore fréquentable pour petits débiteurs et créanciers. Le contrôle des changes n’est qu’une vue de l’esprit et celui de l’argent sale est devenue utopie.

Les créances apparaissent de moins en moins «certaines» –au sens juridique–, et les dettes toujours moins légitimes. Il devient de plus en plus aisé de les répudier, surtout si l’on est riche et puissant.

Les dettes et les créances prennent ainsi une valeur très relative qui ne dépend plus d’un étalon, d’une convention reconnue, mais des circonstances dans lesquelles elles sont évaluées. Simultanément, les entreprises se vendent à des prix qui ne sont plus reliés à une performance économique réelle, historique, mais à une forme de rêverie sur ce que pourraient être leurs revenus et leurs profits futurs. Malgré toutes ces récriminations, je me dois, quand même, de rappeler que la peur est mauvaise conseillère, y compris en matière de transition numérique.

Mais il faut percevoir ses dangers et y faire face avec la science: la seule manière de nous protéger dans l’économie numérique, c’est d’y être puissants et innovants, de faire grandir depuis le territoire national des entreprises dominant leur filière à l’échelle globale, de projeter dans le monde une nouvelle puissance avec des industries avant-gardistes peu énergivores et plus productives. La seule manière de protéger nos données, c’est de les mettre nous-mêmes en culture de partage et de créer, dans notre pays, les grandes plateformes qui organiseront les services du futur. La solution est l’économie de la connaissance qui se multiplie par le partage ...

Bagdad, du temps où elle vendait de la connaissance au monde, s’en sortait infiniment mieux que lorsqu’elle a commencé à vendre du pétrole. La Corée du Sud exporte bien plus que toute la Fédération de Russie aujourd’hui, alors qu’elle n’a aucune matière première à vendre.

Tout l’intérêt de l’économie de la connaissance, c’est que le savoir potentiel est infini, tout ce qui est matériel est fini, mais le savoir potentiel est infini. On ne peut avoir de croissance infinie dans le monde matériel, qui est fini.

Dans le monde immatériel, il faut appliquer le principe de Soudoplatoff qu’il a formulé chez IBM en 1984 en énonçant que: «quand on partage un bien matériel on le divise, quand on partage un bien immatériel, on le multiplie».

La valeur du texte que vous lisez n’est pas dans le papier, mais dans ses mots et la compréhension que vous en aurez, qui produira d’autres connaissances en s’additionnant à d’autres savoirs.

PAR ABDELATIF LAAMRANI


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