Vers la naissance d’une holding de l’audiovisuel public

RÉFORME DU SECTEUR DE L’AUDIOVISUEL

Le principal challenge du nouveau pôle audiovisuel public est de plaire et répondre aux attentes des jeunes d’aujourd’hui, qui représentent l’audience de l’avenir.

Le ministre de la Culture, Othmane El Firdaous, a présenté, le mardi 25 mai 2021, devant la Commission de l’enseignement, de la culture et de la communication, les détails du nouveau pôle audiovisuel public. Après avoir listé les raisons ayant conduit à la naissance de ce projet, notamment les difficultés rencontrées par les chaînes nationales, il a présenté ses objectifs, et les principaux changements qui vont s’opérer.

Pour le ministre El Ferdaous, ce projet national doit être porté par tous les Marocains. «Ce n’est pas seulement un projet du département de la communication, ou un partenariat entre les secteurs de la communication et de la finance. Son principal challenge est de plaire et répondre aux attentes des jeunes d’aujourd’hui, qui représentent l’audience de l’avenir», a-t-il souligné. Ce pôle audiovisuel public aura de nombreux avantages, notamment la création de nouvelles synergies pour améliorer les ressources financières, techniques et humaines. Cette amélioration se fera notamment à travers la formation continue, pour des compétences spécialisées, et l’entretien des moyens techniques.

Médias de proximité
Autre point important relevé par El Ferdaous: le nouveau pôle va mutualiser les achats de programmes, la télédiffusion, ainsi que la commercialisation des espaces publicitaires dans le cadre de la réforme du système des appels d’offres. Pour ce qui est de la transformation digitale, les besoins en termes de bande passante, de gestion de bases de données, et autres, nécessitent un budget colossal, que chaque chaîne nationale ne pourra pas supporter à elle seule. Il sera ainsi supporté par le pôle public. Il y aura, par ailleurs, une complémentarité des lignes éditoriales et de la programmation des trois chaînes nationales, tout en gardant l’ADN propre à chacune d’entre elles. «On ne doit pas tomber dans le piège de rendre toutes ces chaînes similaires. L’ADN de chacune est ce qui garantit leurs parts d’audiences respectives».

Quant à la stratégie publicitaire, pour qu’elle soit intelligente, le pôle doit s’offrir les moyens de connaître davantage son public ainsi que l’évolution des modes de consommation. «Nous allons aussi encourager la fuite des cerveaux mais de manière inversée, le but étant d’intégrer au Royaume, dans le cadre de ce projet, les Marocains à l’étranger qui ont de l’expérience dans le domaine».

La feuille de route 2024 s’articule sur cinq principaux axes, dont le premier est l’organisation du pôle audiovisuel public. La SNRT va ainsi absorber les deux chaînes 2M et Médi 1 Tv, et deviendra une holding. «La première étape de cette organisation est l’opération accordéon, qui a consisté en la réduction de capital pour absorber les pertes, suivies d’une augmentation de capital permettant l’entrée de SNRT. Cette opération a déjà été réalisée à Soread 2M et à Médi 1 TV. Aujourd’hui, le capital de Médi 1 TV est détenu à 100% par CDG Investissement, qui transmettra toutes les actions à la SNRT dans une seconde étape».

La seconde étape est l’entrée dans le capital de la SNRT de la Radio Médi 1 et de Régie 3, qui est une filiale à 100% de Radio Médi 1. «Elles seront ensuite intégrées dans ce pôle public, après une opération de due diligence, réalisée par des experts indépendants, pour connaître leurs situations financières». Et probablement les évaluer. La troisième étape de cet axe est la nouvelle dénomination commerciale de la SNRT, pour accompagner les nouvelles ambitions de ce pôle. Cette dénomination n’a pas été dévoilée. Actuellement, le bouquet de 2M et de la SNRT comprend 9 chaînes. Ce nombre sera porté à 10, avec l’intégration de Medi 1 TV, en tant que chaîne nationale d’informations en continu, axée sur le Maroc.

Le deuxième axe est la mise en place d’un contrat-programme en coordination avec le ministère des Finances, et l’actualisation du cahier des charges du secteur. «Ce nouveau pôle public a besoin d’un contrat programme équilibré. Pour ce faire, l’État débloquera les moyens financiers nécessaires, mais les nouvelles synergies doivent être développées». «Pour ce qui est du cahier des charges, nous devons lever certaines restrictions économiques », précise M. El Ferdaous.

Partage des risques
Le troisième axe est relatif à la réglementation. El Ferdaous annonce que «des changements seront apportés à la loi organisationnelle du secteur, ainsi que sur le système fiscal pour ce secteur, le but étant d’encourager les PME, notamment sur le marché publicitaire télévisé, marqué par une hyper concentration des grandes sociétés (80% détenu par 10 grandes entreprises), dont le nombre est limité». Le quatrième axe est la transformation digitale.

«2M et SNRT disposent de nombreux canaux digitaux. On va y ajouter une plateforme SVOD (vidéos à la demande), qui va remplacer la chaîne Aflam TV. Ce sera le modèle freemium, en partie payant». Le ministre plaide aussi pour une convergence technologique entre les jeux vidéo et le cinéma, avec la mise en place d’une zone d’accélération économique centrée autour d’institutions de formation et de recherche. Le but est de lancer des projets innovants, afin d’améliorer la compétitivité de la production nationale, pour l’exporter.

Le cinquième axe est le développement du secteur privé. «On ne peut pas abandonner le secteur privé. On doit utiliser ses moyens financiers pour créer un pôle public, et en faire profiter les annonceurs qui pourront par la suite s’exporter à l’international».

Ce projet est en gestation depuis quelque temps, notamment dans le but de pallier les difficultés financières auxquelles font face les chaînes nationales. El Ferdaous a ainsi listé les nombreuses raisons qui ont encouragé le lancement de ce projet. Il s’agit, d’abord, de la digitalisation de l’offre audiovisuelle; ainsi que l’intensité de la pression concurrentielle, notamment des chaînes étrangères qui ciblent le Maroc; l’évolution du comportement de consommation des jeunes et des familles marocaines, vient en troisième lieu. «84% des Marocains utilisent Whatsapp, le pourcentage d’équipement en smartphones dépasse les 70% rien que dans le milieu rural, et 15 millions de Marocains sont sur Instagram. Le pôle public doit donc prendre en considération ces indicateurs. Il ne peut pas stagner sur le modèle actuel».

En quatrième lieu, le pôle public doit aussi tenir compte du fait que durant la pandémie, les Marocains ont renoué avec les chaînes nationales, considérées par 90% de la population comme étant la meilleure source d’information. «Cette relation de confiance est un acquis sur lequel on devrait capitaliser», souligne-t-il. Parmi les autres raisons, il y a, dit-il, la nette évolution de la production nationale, avec 100% pour Al Aoula durant Ramadan 2021, et 88% pour 2M. Quant à la baisse des revenus publicitaires télévisés, elle vient en sixième lieu. «Dans ce domaine, les plus grands concurrents de la TV sont les plateformes internationales (GAFA).

Au Maroc, la TV représentait 37% du marché publicitaire en 2018, un taux qui ne cesse de baisser». Vient, ensuite, la hausse des investissements publicitaires sur le digital et la baisse des investissements en faveur de la production nationale. «En 2011, ils étaient de 500 millions de dirhams, pour baisser à 200 millions de dirhams en 2014. À présent, ils sont de 328 millions de dirhams. On a donc fait un effort dans ce sens, malgré la dégradation de la situation du marché. Certes, on n’a pas encore atteint le niveau de 2011, mais on a dépassé de deux fois le niveau de 2014». Il y a également une baisse du nombre de sociétés de production, vu la complexité du système actuel. La barrière à l’entrée aux PME est très élevée.

Reste une dernière raison qui prend en considération le déséquilibre dans le partage des risques financiers, qui sont, en grande partie, supportés par les chaînes nationales. «Un dialogue doit donc s’ouvrir avec les producteurs nationaux dans ce sens», dit-il en substance.