LE HIRAK DU RIF, VERSION CNDH

Un rapport qui fait polémique

Le Hirak du Rif n’est pas un épisode glorieux de la vie démocratique nationale. Il a mis à nu les dysfonctionnements des politiques publiques.

Le CNDH vient de publier son rapport sur le Hirak d’Al Hoceima. Un document de quelque 400 pages dont une synthèse est publiée sur le site web du conseil et une rencontre avec quelques journalistes et la présidente de l’institution a eu lieu mercredi 12 mars 2020. Tout d’abord, ceci: enfin! Enfin, ce Conseil remet sa copie trente-deux mois après la fin des évènements d’Al Hoceima. Pas de quoi saluer sa célérité comme si l’on voulait étirer le temps de l’évaluation et minorer la situation exceptionnelle qui a prévalu dans le Rif en 2016-2017.

Autre chose, maintenant: que dit –ou ne dit pas– ce texte? Pour Amina Bouayach, la présidente du CNDH, des motifs de satisfaction sont mis en relief. Elle le présente comme «objectif et impartial» –pouvait-elle le qualifier autrement? Elle avance ses exigences méthodologiques en matière d’investigation et de recoupement des informations et des données tant auprès des manifestants, des familles et des détenus que des autorités.

Le principe du contradictoire aurait donc été respecté. Les développements du Hirak sont appréhendés autour de trois moments successifs: celui des manifestations pacifiques (octobre 2016–mars 2017); celui de l’échange de jets de pierres entre manifestants et forces de l’ordre pour dégager la voie publique (fin mars); enfin, celui de la «violence extrême», à compter du 26 mars 2017 avec l’usage d’armes blanches par les manifestants et la mise à feu d’une caserne des forces de l’ordre.

Tout le monde a encore en mémoire le climat quasi insurrectionnel des premiers mois de cette année-là. Le Conseil donne des indications précises à cet égard: 814 démonstrations, dont 340 avec un encadrement spécial, 60 manifestations dispersées -soit moins de 10%. Nul doute que de tels faits ont provoqué un «traumatisme profond » dans les rangs des forces de l’ordre. L’on y a compté pas moins de 788 membres blessés, dont deux avec des séquelles gravissimes les frappant d’incapacité totale.

L’ordre public devait être rétabli; personne ne peut en disconvenir. La «machine» sécuritaire et judiciaire s’est mise en branle avec beaucoup de retard. Pourquoi une réactivité aussi hésitante durant plusieurs mois? La situation politique durant cette période n’y est sans doute pas étrangère: un Chef du gouvernement désigné le 10 octobre 2016, Abdelilah Benkirane, qui n’avait pas la main ni l’autorité; un ministre de l’Intérieur sans directive, un appareil sécuritaire pâtissant en bout de chaîne de commandement des effets de ces deux paramètres.

Quand l’État a fini par se ressaisir, 400 personnes ont été arrêtées, dont 129 mineurs. La majorité d’entre elles ont soit purgé leur peine soit bénéficié d’une grâce royale lors des fêtes nationales ou religieuses. L’on ne peut que s’en féliciter. Reste le sort de 49 personnes qui purgent encore une peine de prison, vingt ans pour certains d’entre eux, dont Nacer Zefzafi, leader du Hirak. La justice n’a-t-elle pas eu la main très lourde en l’espèce? Nombreuses sont les voix –pas seulement du côté de milieux associatifs militants– qui plaident pour leur élargissement. Ne faut-il pas tourner la page, dans un esprit d’apaisement et de réconciliation?

Cela ne relève pas évidemment de la compétence du CNDH. Mais au vu de son rapport et surtout des réactions qu’il a suscitées dans les rangs associatifs, les critiques n’ont pas manqué quant à son absence de neutralité, à sa lecture sécuritaire des événements et à ses lacunes. Il ne donne pas, par exemple, le nombre des manifestants blessés… Pas davantage, il n’a été convaincant ni crédible à propos des cas de torture, qualifiés d’allégations pour la majorité d’entre eux, exception faite de trois cas. La zone grise, pourrait-on dire, couvre la période allant de l’arrestation par la police à la présentation au Parquet. Et le CNDH tente d’enjamber ce problème en exhortant les autorités compétentes à mener des recherches à ce sujet.

Le Hirak du Rif n’est pas un épisode glorieux de la vie démocratique nationale. Il a mis à nu les dysfonctionnements des politiques publiques, les défaillances des responsables de l’Etat et des partis et consacré l’échec d’une certaine manière de faire la politique. Il a libéré une dynamique sociale devenue contestataire dans des conditions particulières qui n’étaient pas souhaitables compte tenu du solde final. Mais, en même temps, il a imposé la nécessité du réexamen d’un modèle de développement défaillant dans tous ses versants, économique, social et démocratique.


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