LE CHEF DU GOUVERNEMENT FAIT SON BILAN DE MI-MANDAT

HEUREUX QUI, COMME AKHANNOUCH...

En poste depuis 30 mois, Aziz Akhannouch croit en l’action de son équipe gouvernementale et la défend, chiffres à l’appui. D’aucuns contestent. Chiffres à l’appui aussi.


Les observateurs comme les simples citoyens l’auront relevé, en ce printemps 2024, le Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, s’affiche plus que de coutume à la tribune publique. Non qu’il soit à prendre à contre-pied son caractère en lui-même plutôt discret et peu enclin, par ricochet, à l’exposition médiatique, mais c’est parce que, on le devine, les circonstances le lui commandent quelque peu par la force des choses: nommé à la tête de l’Exécutif à la suite de la première place de son parti du Rassemblement national des indépendants (RNI), dont il est le président depuis octobre 2016, aux législatives du 8 septembre 2021 avant d’être officiellement investi un mois plus tard après avoir réussi à constituer son actuelle majorité -avec le Parti authenticité et modernité (PAM) et celui de l’Istiqlal (PI)-, “Ssi Aziz” vient exactement de boucler son trentième mois à la primature, soit exactement la moitié de la période qu’il est censé y demeurer au cours de la présente législature.

L’occasion généralement, au Maroc comme sous les autres cieux propices à la reddition des comptes démocratique si l’on puit dire, de dresser un bilan de ce qui a été fait et de ce qui est en train d’être fait, tout en donnant un aperçu plus ou moins détaillé de ce qui reste à faire et doit être fait,... vaste programme qui, en l’occurrence, a constitué le menu principal des deux grandes sorties auxquelles vient de se livrer Aziz Akhannouch: d’abord, le 24 avril 2024, au Parlement, dont les deux chambres, celle des représentants et celle des conseillers, étaient réunies pour le coup; ensuite le lendemain à la télévision publique, face à nos confrères Sabah Bendaoud d’Al-Aoula et Jamaâ Goulahsen de 2M.

Épreuve de feu suprême
Exercice d’autoévaluation plutôt objectif, chiffres à l’appui, comme l’éditorial de notre précédent numéro l’avait présenté; carrément du tressage de lauriers de très mauvais aloi à sa propre gouverne, selon les voix les plus frontales de l’opposition, à commencer par celle du Parti de la justice et du développement (PJD), d’ailleurs interviewé par nos soins en la personne de Driss El Azami El Idrissi dans le cadre de la livraison que voici: il y a, en somme, à boire et à manger. Mais qu’en pense bien le commun des Marocains? C’est sans doute l’interrogation qui, parmi toutes, tient le plus à coeur à Aziz Akhannouch, pour en revenir à lui, en ce sens qu’il est clair et net, pour ceux qui le suivent de près du moins, que ce qu’il est exactement en train de faire, c’est d’ores et déjà de se projeter dans ce qui constitue pour lui l’épreuve de feu suprême, à savoir les législatives prévues en 2026 et la potentielle reconduction au rang de deuxième personnage de l’État qui pourrait s’en suivre pour lui, si tant est que le RNI se maintient en tête de peloton à la Chambre des représentants.

Certes, il ne le dira jamais ouvertement et se contentera de répéter, à qui veut l’entendre dans les rangs de ceux qui seront désormais de plus en plus nombreux à l’interpeller à ce propos, que son seul objectif à l’heure actuelle est de “maintenir le cap” (son expression fétiche, comme en témoigne souvent son entourage le plus proche), mais il est de toute façon inutile de le faire passer aux aveux pour comprendre de quoi il en retourne dans son esprit. “C’est quelqu’un qui est de nature ambitieux et qui, vous pouvez l’imaginer, fera tout pour que le RNI continue de dominer. Et c’est clairement pour moi dans cette optique qu’il est en train de défendre son bilan de mi-mandat”, commente un de ses anciens collaborateurs, qui a accepté de s’exprimer dans les colonnes de Maroc Hebdo mais à la condition de ne pas être cité nommément. Et notre interlocuteur d’ajouter, après un bref silence: “Et puis, il y a la confiance royale, surtout”.


Signature de l’accord social entre gouvernement,
syndicats et patronat. Rabat, le 29 avril 2024.


Culture du résultat
Et en effet, ce point de l’appréciation dont se prévaut Aziz Akhannouch auprès du roi Mohammed VI revient souvent dans les bouches quand il s’agit de faire l’évaluation de son mandat gouvernemental, étant donné que c’est un élément fondamental à même de permettre d’éclairer aussi bien sa façon de conduire les choses que son avenir politique à terme. Proche du Souverain, qui, insigne honneur, s’était même rendu en famille à son domicile au quartier de Californie à Casablanca pendant le mois de Ramadan 2016 pour le ftour, celui qui fut, avant, près de quatorze ans durant, un quasi vizir à la tête du ministère de l’Agriculture (octobre 2007-octobre 2021) a, au fil des années, eu le temps de parfaire sa connaissance des us du Méchouar, et en l’espèce sa façon de travailler.

Le premier de ces us, Aziz Akhannouch l’a, en lui, déjà intrinsèquement, c’est, comme on l’a dit plus haut, son aptitude à faire profil bas, sans verbiage inopportun (défaut qui, soit dit en passant, avait valu en son temps à un de ses prédécesseurs, à savoir l’actuel secrétaire général du PJD, Abdelilah Benkirane, d’être un peu moins apprécié, pour ainsi dire). Mais il y a aussi, en dehors de cela, la culture du résultat, et cela se traduit, très concrètement, par le recours à des indicateurs clés; comme le savent ceux des responsables publics qui ont eu à se retrouver en réunion avec lui, Mohammed VI a l’habitude d’en réclamer à chaque fois qu’il souhaite des réponses sur les chantiers qui sont menés.

Données chiffrées
Et cela est d’ailleurs aussi pour expliquer, selon les confidences que nous avons pu recueillir, l’inclination de Aziz Akhannouch à invoquer des données chiffrées pour étayer la politique de son gouvernement; certes, ce n’est certainement pas le moyen le plus efficace pour faire rêver les masses, mais cela a au moins le mérite, opposeront d’aucuns, de ne pas vendre du rêve, au sens négatif s’entend bien. “C’est aussi de cette façon que l’on fait désormais de la politique ailleurs, dans les grandes démocraties. Je trouve, au contraire, injuste qu’on lui reproche de procéder de la sorte, alors qu’il n’y a pas mieux en termes de transparence”, insiste un actuel conseiller de Aziz Akhannouch, avec qui Maroc Hebdo a pu brièvement échanger au lendemain du passage de ce dernier au Parlement.


Mais ces données chiffrées, au final, est-ce qu’elles parlent en faveur du principal concerné? Et, en d’autres termes, sont-elles susceptibles de convaincre les électeurs, faute donc de pouvoir faire l’unanimité au sein de la classe politique nationale? Ce que nous avions soulevé dans notre avant-dernier éditorial, c’est le fait que le gouvernement Aziz Akhannouch soit entré en fonction dans une conjoncture à tout le moins exceptionnelle, avec à la fois la relance post-Covid-19 (qui, en elle-même, a fait bondir l’inflation dans le monde entier, du fait de la masse de liquidités qui s’est subitement fait jour dans les économies de la planète), la guerre en Ukraine, en plus de la sécheresse qui s’abat annuellement sur le Maroc depuis l’exercice 2017 et du séisme que vient de connaître, le 8 septembre 2023, la province d’Al-Haouz, réclamant à lui seul un effort de reconstruction de 120 milliards de DH (MMDH) sur cinq ans.

Par ailleurs, le Maroc s’est vu octroyer, le 4 octobre 2023, la coorganisation avec l’Espagne et le Portugal de la Coupe du monde de football de 2030, précédée, dès 2025, par la Coupe d’Afrique des nations (CAN) du même sport -deux compétitions internationales majeures qui impliquent de nombreux investissements sur le plan des infrastructures notamment. Et pour couronner le tout, l’État s’est depuis plusieurs années déjà engagé, dans le cadre du nouveau modèle de développement (NMD) adopté en mai 2021, dans un large projet d’élargissement de la couverture sociale.

Certes, le Maroc peut jouir de l’appui des institutions financières internationales, étant donné la maîtrise qui se prolonge des équilibres macroéconomiques (le déficit budgétaire s’est, à titre d’exemple, stabilisé à 4,4% du produit intérieur brut (PIB) au cours de l’année fiscale 2023, après avoir frôlé les deux chiffres au tout début de l’épisode pandémique), de même que des pays amis comme les Émirats arabes unis continuent de mettre la main à la poche à titre de rescousse. Mais pour n’importe quel gouvernement, face à la série de “chocs” susmentionnés relèverait de la gageure inextricable. Et pourtant, Aziz Akhannouch réussit tant bien que mal à tirer son épingle du jeu. Sur le front social notamment, celui sur lequel il s’était le plus appuyé lors de sa campagne électorale victorieuse de 2021 -avec, essentiellement, le triptyque santé-éducation-emploi-, il est parvenu à tenir la cadence, avec pas moins de 5,3 millions de familles marocaines, sur les quelque 7,3 millions que compte le Maroc, qui ont pu bénéficier des différents programmes sociaux mis en oeuvre.


Accord social
Et alors que l’échéance du 1er mai s’approchait, les partenaires sociaux, qui incluent, en plus du gouvernement, le patronat et les syndicats les plus représentatifs de la classe ouvrière -Union marocaine du travail (UMT), Union générale des travailleurs du Maroc (UGTM) et Confédération démocratique du travail (CDT)- ont réussi à entériner, à J-2, un accord, dont un des principaux points est la hausse des salaires à hauteur de 1.000 DH dans le public -500 DH à partir de juillet 2024, et 500 autres DH à partir de juillet 2025-, et par ailleurs de 10% dans le privé à titre de renégociation du SMIG et de SMAG, les salaires minimum agricole et non-agricole.

“Le document signé ce 29 avril 2024 est important dans notre processus de défense des intérêts des salariés”, a notamment déclaré à ce propos, dans une interview accordée à la plateforme web de Maroc Hebdo, Abdelkader Amri, membre du bureau national de la CDT. Pour Aziz Akhannouch, cet accord social est particulièrement important parce qu’il pourra peut-être enfin lui permettre de conquérir un territoire qui continue sans doute de lui échapper, à savoir celui de la classe moyenne citadine.

Franche hostilité
Exclue, du fait de ses revenus, des programmes sociaux tout en subissant comme tout le monde les affres de l’explosion des prix, cette classe est, pour le moins, loin de constituer l’électorat de base du RNI, qui d’ailleurs en 2021 s’était principalement appuyé sur le rural pour rafler la mise. Si les sondages étaient de nouveau autorisés au Maroc, nul doute que l’on verrait alors s’exprimer, de sa part, une franche hostilité à l’égard du Chef du gouvernement. Il faut dire aussi que pour l’heure, c’est elle qui a le plus trinqué pour pouvoir renflouer les caisses publiques, là où certains, notamment à gauche, auraient plutôt préféré voir les entreprises sortir le chéquier (les grandes firmes du pays devraient même voir l’impôt sur la société (IS) qui les vise baisser quasiment de moitié à l’horizon 2026, passant de 37% à 20%, mesure censée profiter selon le gouvernement et aussi le patronat, qui la soutient bien évidemment, au climat des affaires).

Au Parlement, le 24 octobre 2023, Aziz Akhannouch avait lui-même reconnu qu’il fallait que son cabinet en fasse plus, évoquant déjà, alors, la nécessité d’un nouvel accord social… “Si la classe moyenne suit le RNI, j’imagine bien une razzia aux prochaines élections”, pronostique notamment un de nos interlocuteurs. Mais d’ici là, il faudra à Aziz Akhannouch soutenir ses efforts, et peut-être même passer, entretemps, par la case d’un remaniement ministériel (lire encadré). Histoire de relancer la machine et essayer de devenir le premier Chef du gouvernement à se maintenir en poste à l’issue de deux législatives consécutives: depuis l’indépendance du Maroc, personne n’y a jamais réussi...

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