UN HÉRITAGE EMPOISONNÉ

Les enseignants contractuels multiplient les mouvements de protestation

Depuis début mars 2021, les enseignants dits contractuels sont en grève. S’agit-il d’une revendication légitime qui remonte à l’époque du gouvernement Benkirane ou d’une surenchère alimentée par certains syndicats ? Pendant ce temps, des milliers d’heures perdues pour les élèves.

Le dossier des enseignants contractuels est donc de nouveau venu rebondir au devant de l’actualité, mais malheureusement pas de la façon dont on l’aurait espéré. Violences aussi bien physiques que verbales à l’encontre des concernés; aussi, l’affaire du soi-disant moqaddem qui n’en est en fait pas encore un et aujourd’hui entre les mains de la justice après avoir été filmé en train de participer à ces violences: l’on était, en fin de compte, loin de l’essentiel. Car ce dont il doit normalement être question, ce qui doit véritablement être discuté, c’est plutôt les tenants de ce feuilleton presque aussi long désormais qu’une telenovela turque -son début remonte, pour rappel, à l’année 2016- et qui, tant s’en faut, ne sert ni le pays ni ses citoyens, et cela à plusieurs niveaux.

Au plan de l’image bien sûr, le Maroc n’a rien à gagner à voir, régulièrement, des milliers de ses enseignants défiler et, au surplus, avoir quasi systématiquement à faire face aux coups de matraque, alors même qu’il s’agit pour le Royaume de s’afficher en tant que havre de droits humains pour notamment gagner des points sur la question cruciale de son intégrité territoriale.

On serait peut-être, instinctivement, tenté de fustiger les forces de l’ordre, comme d’aucuns l’ont fait sur les réseaux sociaux pour exprimer leur révolte -compréhensible-, mais il faut rappeler que ces dernières, quand elles interviennent, c’est après que toute solution politique ait été en principe épuisée ou déclarée épuisée, et que donc le problème réside ici moins dans le sécuritaire que dans le politique. Ou, pour le dire autrement et plus clairement, c’est dans l’autorité politique qu’il faut chercher le coupable, pas en prenant à parti tel homme ou ou telle femme qui n’ont au final, qu’on le veuille ou non, fait qu’exécuter des ordres qui leur ont été donnés -c’est leur travail.

Un problème politique
Et plus clairement encore: il faut, particulièrement, pointer la responsabilité du Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani. Facile? Non, du tout. Car s’il avait pris soin de traiter, à temps, ce dossier que lui a légué son prédécesseur, Abdelilah Benkirane, à l’origine du système de contractualisation des enseignants en lieu et place de leur admission dans la fonction publique, on n’en serait, à la base, pas arrivés là.

Ainsi, en près de quatre ans maintenant qu’il dirige la primature, M. El Othmani s’est tout au plus contenté de donner, en mars 2019, des instructions à son ministre de l’Education nationale, Saaid Amzazi, pour ouvrir le dialogue avec lesdits enseignants, comme si c’était vraiment de son ressort: pas besoin, au vrai, d’être connaisseur pour savoir que toute décision économique, puisque c’est de cela que relève au final le dossier des enseignants contractuels, se fait de façon collégiale, par le biais de la loi des finances, au niveau du gouvernement et qu’elle ne dépend pas seulement du bon vouloir d’un département donné.

Vide dangereux
Ce qui veut dire que M. Amzazi agit, de fait, pieds et poings liés, que tout ce qu’il peut faire c’est continuer à défendre bec et ongles le système de contractualisation et qu’en vérité M. El Othmani n’a fait que lui refiler la patate chaude au lieu de prendre ses responsabilités et de contribuer vraiment au règlement du problème.

Ce dont, au passage, il ne faudrait pas être surpris, puisqu’il faut par exemple rappeler qu’il avait agi de même en mai 2020 pour rejeter la responsabilité de la gestion de la pandémie de Covid-19 sur les seuls ministères de l’Intérieur et de la Santé (lire n° 1347, du 8 au 14 mai 2020) ou encore pire, au moment des mouvements de protestations d’Al-Hoceima et de Jerada au cours des années 2017- 2018, en laissant entendre que les dossiers lui échappaient -ce qui contredit, au passage, l’article 92 de la Constitution, qui le charge notamment des questions d'actualité liées aux droits de l'Homme et à l'ordre public.

Et l’on ne peut manquer, ici, de renvoyer au discours du Trône du 29 juillet 2017, où le roi Mohammed VI avait regretté que “la renonciation des partis politiques et de leurs représentants à remplir leur rôle (...) a rendu la situation plus précaire encore” -le Souverain avait également, à la même occasion, en faisant référence au mouvement de protestation d’Al Hoceima, relevé que c’est “devant ce vide regrettable et dangereux” que “les forces publiques, qui [s’étaient] trouvées face à la population”, étaient alors intervenues, ce qui n’est pas sans rappeler la situation actuelle.

Bien sûr, certains vont se demander ce que M. El Othmani peut, au juste, bien faire, et ils n’ont pas tout-à-fait tort: l’économie marocaine est, on le sait, exsangue; elle ne produit pas assez comme peut en témoigner l’évolution par trop faible du produit intérieur brut (PIB) en dépit d’un taux d’investissements parmi les plus importants au monde -lire, à ce propos, le mémorandum économique “Le Maroc à l’horizon 2040”, publié fin avril 2017 par la Banque mondiale- et, conséquence, elle doit faire avec de nombreuses contraintes pour maintenir des équilibres macroéconomiques soutenables aux yeux des institutions financières internationales telles le Fonds monétaire international (FMI), auprès duquel le pays souscrit une ligne de précaution et de liquidité (LPL) depuis fin juillet 2012 en échange de l’adoption d’une série de réformes économiques au niveau de la gouvernance étatique.

Et en plus est venue s’ajouter, il y a désormais plus de treize mois, la Covid-19, qui a causé la plus grande récession de l’histoire du Maroc indépendant -recul d’au moins 7% du PIB, à en croire par exemple le Haut-Commissariat au plan (HCP). Dans ces circonstances, difficile, en effet, d’augmenter les recrutements d’enseignants dans la fonction publique, et il y a ici à saluer le fait que le gouvernement El Othmani ait augmenté, en dépit du recul des recettes de l’État, de près de 4 milliards de dirhams le budget de l’Éducation nationale.

Gérer les affaires courantes
Mais là n’est pas le grief que l’on fait à M. El Othmani -et aussi à M. Benkirane, qui doit lui aussi assumer la responsabilité-, puisqu’économiquement donc la chose est entendue: c’est, on le répète, la gestion politique de la chose. D’abord, la réforme a été imposée, sans passer par le dialogue social, dont le roi Mohammed VI a pourtant, dans son discours du Trône du 29 juillet 2018, souligné le fait qu'il soit “un devoir et une nécessité”. Et dès lors, l’on comprend que les syndicats montent sur leurs grands chevaux, eux qui, généralement, ont été invariablement ignorés par les gouvernements Benkirane et El Othmani comme l’illustre par exemple le fait que la loi organique devant fixer les conditions et les modalités de l’exercice du droit de grève n’ait jamais véritablement figuré dans leurs agendas.

Ensuite, aucune négociation n’a vraiment été entamée: car si les enseignants n’ont pas nécessairement raison de demander à être des fonctionnaires et que le système de recrutement par le biais des académies régionales d'éducation et de formation (AREF) est sans doute le plus en phase avec le Maroc d’aujourd’hui et le chantier de la régionalisation avancée, il n’en reste pas moins qu’ils méritent tous leurs droits sociaux.

Ils méritent une situation économique et financière stable, et donc non des contrats qui par exemple ouvrent la voie à ce que les AREF se séparent d’eux quand simplement ils le voudront, et ce de plus sans leur octroyer la moindre indemnité. Ils méritent de bénéficier d’une retraite en bonne et due forme. Et à ce niveau, le gouvernement El Othmani n’a jamais donné l’impression d’être prêt à faire la moindre concession.

Manque de vision
Au final, on a l’impression que le Parti de la justice et du développement (PJD), dont sont issus MM. Benkirane et El Othmani, agit en espérant compter que son référentiel islamiste lui fera passer même les réformes les plus impopulaires, sans se soucier vraiment de couper la poire en deux. Et ceux qui le taxent de manquer tout simplement de vision n’ont sans doute pas tort: tout ce qu’il fait depuis plus de neuf ans, et cela on peut l’extrapoler à tous les secteurs et pas uniquement le limiter à celui de l’éducation, c’est de gérer les affaires courantes. Les seuls sujets sur lesquels on voit ses représentants se cabrer sont de portée subsidiaire, tel par exemple la légalisation du cannabis qui n’en est même pas vraiment une -il s’agit seulement de la culture et de l’usage médical et non de l’utilisation récréative de la plante- ou le changement du calcul des voix aux élections dans un sens qui lui est défavorable, mais rien lorsqu’il s’agit de penser le Maroc de demain.

Au niveau de l’éducation en particulier, il s’est tout au plus contenté d’appeler par la voix de son ancienne ministre de la Solidarité, Bassima Hakkaoui, à la “compétition libre entre les écoles” -début septembre 2014, au Comité des droits de l’enfant (CRC) dans la ville suisse de Genève-, ou de débattre du maintien de l’arabe comme langue d’enseignement, sans toutefois soumettre de projet, le seul véritable programme sur la table étant plutôt à mettre sur le compte du Conseil supérieur de l'éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS), à savoir le projet de loi-cadre sur la réforme de l'éducation, de la formation et de la recherche scientifique -adopté le 22 juillet 2019 avec en plus la résistance du PJD.

Or, il doit s’agir là de la grande priorité des années à venir. À ce propos, le rapport de la Banque mondiale mentionné plus haut martelait ceci: “Le Royaume du Maroc doit mettre l’éducation au coeur de ses réformes s’il veut accélérer son développement économique. La démarche doit relever d’une forme de “thérapie de choc” destinée à remédier aux principales entraves qui pèsent sur le système éducatif”.

Un constat que rejoint notamment l’économiste Youssef Saâdani, que le roi Mohammed VI a nommé en décembre 2020 au sein de la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD) et qui au cours d’une récente intervention en ligne avait fait remarquer qu’“aucun pays ne s’est développé sans avoir, initialement, une base éducative de qualité”. “Avant même de se développer, [le Japon, la Corée du Sud et Taïwan] avaient un niveau éducatif supérieur à celui des Etats-Unis. On a déjà un indice qui montre que le niveau éducatif est une condition initiale,” a-t-il illustré. MM. Benkirane et El Othmani ont-ils vraiment fait quelque chose pour ce faire?

Ont-ils essayé de mettre en place, même au risque d’échouer, une Charte nationale d’éducation et de formation (CNEF) ou un Programme d’urgence (PU)? Ou vont-ils dire (encore) qu’on les en a empêchés? C’est dire qu’en fin de compte, ce qui se passe actuellement avec les enseignants contractuels n’est que le fruit d’un laxisme gouvernemental vieux de près d’une décennie, et qu’il ne faut pas se tromper de cible. Au lieu de continuer de se terrer derrière M. Amzazi ou les forces de l’ordre, M. El Othmani se doit plus que jamais de sortir du bois.