Hassan Najmi : "Attaquer les chikhates revient à attaquer la conscience marocaine"

Entretien avec Hassan Najmi, poète et spécialiste d’art populaire

Origines, amalgames entre art et débauche et pistes pour sa réhabilitation. Des interrogations qui se trouvent au coeur de la polémique actuelle autour du personnage de la chikha et de son art au Maroc. Hassan Najmi, poète et spécialiste d’art populaire, a répondu à nos questions.

Que pensez-vous de la polémique “cheikh contre chikha” qui a éclaté récemment?
Les chikhates existent depuis 8 siècles au Maroc et elles exercent un métier comme les autres. Leur mission consiste tout simplement à générer de la joie. Leurs performances expriment en quelque sorte la conscience collective des Marocains. Attaquer les chikhates revient tout simplement à attaquer une partie de cette conscience. Comme si on attaquait les artistes de Malhoun, de Samaa, de Madih et autres genres musicaux marocains. Monsieur Yassine El Amri à le droit d’avoir un avis personnel et de l’exprimer, mais je ne pense pas qu’il est habilité à aborder un sujet aussi complexe.

Pourtant, celui-ci a été largement soutenu sur les réseaux sociaux …
Paradoxalement, les réseaux sociaux sont plus utilisés par les forces conservatrices que par les progressistes, et puis beaucoup de gens se sentent obligés de cacher leurs pratiques culturelles et affichent un autre visage en public. Le système moral dans notre pays est essentiellement animé par la religion. Certains détracteurs des chikhates font encore pire selon leur propre conception de la moralité si on peut dire. C’est une des formes d’hypocrisie dans notre société.

Pourquoi la chikha traîne-t-elle une réputation négative de nos jours?
Il faut parler de la confusion entre chikha et prostituée. Il faut remonter aux origines des chikhates il y a 8 siècles. À leurs débuts, elles ne percevaient pas de rémunération. Dans les tribus aussi bien amazighes qu’arabes, les femmes participaient aux fêtes comme les mariages, aux côtés des hommes en chantant et en dansant. C’étaient des femmes de la famille et de la tribu. On ne ramenait pas une troupe de chikhates payées, car cela n’existait pas tout simplement.

La chikha qui propose ses services contre de l’argent, entre autres, n’a vu le jour qu’à partir de la fin du 19e siècle avec les incursions coloniales au Maroc et les valeurs capitalistes qu’elles ont apportées avec elles. Ces femmes se produisaient notamment dans les cafés, espaces de loisirs qui ont commencé à pulluler dans les villes marocaines. Donc ce modèle de chikha est le fruit de la modernisation de la société et d’un choc culturel. La confusion entre prostituée et chikha trouve ses origines dans la décision de l’autorité coloniale et du pacha El Glaoui d’organiser certains métiers. Ce dernier a placé les chikhates dans le quartier de Arset El Houta, à Marrakech, qui concentrait également les maisons closes.

Donc, la façon de percevoir notre propre culture a été altérée?
Oui, et cela constitue un problème plus profond qui va au-delà d’une simple polémique. La perception des chikhates est un des résultats de la hiérarchie qui s’est installée dans la culture marocaine. Au cours de mes recherches sur l’art au Maroc, j’ai constaté que les Mérinides ont commencé à jeter les premières bases de l’identité marocaine, alors que l’empire vaste se rétrécissait de plus en plus pour atteindre plus ou moins ses frontières actuelles.

En parallèle, les Morisques ont commencé leur exode de l’Andalousie vers le Maroc. C’étaient des individus plus cultivés qui maîtrisaient les meilleurs métiers, et lorsqu’ils se sont installés dans les villes marocaines, leurs modes de vie (arts, musique, cuisine, vêtements, traditions dans les fêtes) sont devenus la norme de civilisation. Ils sont vite devenus l’élite de l’État makhzenien sous les Mérinides, imposant ainsi leur hiérarchie et leur vision socio-culturelles. D’ailleurs on remarque que nombreux cheikhs et chikhates de aïta ont commencé à imiter un peu les artistes andalous car ces derniers étaient perçus comme supérieurs et un exemple à suivre. Tout cela s’est traduit, entre autres, par l’apparition du discours hautain du citadin “mdini” envers l’habitant de la campagne le «aroubi».

Et ça a la peau dure depuis …
Oui car par la suite, les colons ont consacré ce mépris, comme on le voit par exemple sous le protectorat avec le service des Arts indigènes dirigé par le Français Prosper Ricard, qui a tenté d’imposer à la population l’idée selon laquelle la musique marocaine était une musique andalouse, venue de l’Andalousie et donc de l’Espagne, de l’étranger et que les Marocains n’avaient aucune musique ni civilisation avant. Que les genres musicaux marocains n’étaient que des bruits dénués de beauté et tout aspect artistique. Tout cela pour faire croire que le Maroc était un “pot” vide, un territoire “colonisable” où il fallait nécessairement implanter la civilisation. Et ce problème n’a pas été résolu même avec l’indépendance.

Est-ce qu’il est trop tard pour réhabiliter l’image de la chikha et de son art?
Je reste optimiste car la polémique actuelle sur les chikhates démontre que de plus en plus de Marocains s’approprient leur art et leur musique, et n’hésitent pas à les défendre contre un certain discours qui menace leur identité et leur entité. Les choses ont beaucoup évolué par rapport aux années 1980 et 1990. À l’époque, des amis à moi -des hauts responsables et cadres- me confiaient qu’ils écoutaient l’aïta et les chikhates en cachette car ils avaient honte que cela se sache publiquement. Mais avec les travaux et ouvrages sur ce patrimoine, ils me remerciaient car ils avaient désormais des arguments solides et savants pour défendre leurs goûts.

Que peut-on faire alors?
Nous avons eu de la chance avec la Constitution de 2011 qui est en avance à ce niveau là et représente une rupture avec les précédentes lois suprêmes, car elle évoque clairement toutes les composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie de notre identité, ainsi que ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen. Cela devrait servir de base pour restructurer de fond en comble le système culturel au Maroc. La régionalisation avancée pourrait contribuer à cela aussi pour arriver à ce que j’appelle une démocratie culturelle. Mais il y a du retard, par exemple la loi organique sur l’amazigh n’a été adoptée qu’en 2019, et une partie de la classe politique n’accorde pas assez d’importance à ce sujet pourtant crucial.

D’autant que le Nouveau modèle de développement est en deçà des attentes sur le plan culturel. La commission chargée de sa réalisation était essentiellement francophone. Je ne parle pas du français comme langue d’expression, mais de tout un état d’esprit. Leur tête est à Paris et ils ne sont pas au courant de la réalité culturelle et linguistique du Maroc.

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