Entretien avec Hassan Hammouche, président de la fédération marocaine des troupes du théâtre professionnel

"Notre secteur se trouve complètement paralysé"

La Journée mondiale du théâtre a été célébrée le 27 mars 2021. Prétexte pour braquer les projecteurs sur la scène théâtrale marocaine, très impactée par la crise sanitaire, avec Hassan Hammouche, président de la Fédération marocaine des troupes du théâtre professionnel.

La pandémie de Covid-19 a affecté plusieurs secteurs d’activités. Quels sont ses impacts économiques sur le secteur du théâtre au Maroc?
Il est évident que la pandémie a eu des répercussions catastrophiques non seulement sur le secteur théâtral, mais sur toute l’économie culturelle qui reste encore très vulnérable. Notre secteur, qui est associé au public et interagit directement avec lui, se trouve complétement paralysé par la fermeture des salles à cause de la pandémie. Cette situation a eu, bien sûr, des conséquences directes sur les différents opérateurs de ce secteur, à commencer par l’interruption des subventions et des aides, forçant tous les artistes à l’arrêt, les mettant ainsi dans de réelles situations de fragilité économique et sociale. Il est donc certain que le théâtre vit la plus grande crise de son histoire.

Concrètement, quelle est la situation sociale des professionnels qui vivaient de cet art?
Bien avant la pandémie, le statut des artistes était déjà précaire, aujourd’hui à cause de la pandémie, c’est tellement d’incertitudes et d’inquiétude que nous pouvons exprimer devant une situation aussi dramatique. D’où une grande part de responsabilité de l’Etat et en particulier les administrations concernées, qui, en plus de la crise structurelle que vit ce secteur, ont tendance à oublier que l’artiste qui a autant besoin que d’autres d’une vie décente, est parmi les citoyens les plus défavorisés. On a tendance à oublier que l’action des artistes entre dans le même contexte que les actions publiques contribuant ainsi à la construction des valeurs de notre pays.

Plusieurs lieux de rassemblement tels que les salles de sports et les hammams ont été autorisés à reprendre leurs activités; contrairement aux théâtres, qui restent toujours fermés. Qui est-ce qui explique selon vous cette réticence des autorités?
Seules des personnes comme Eugène Ionesco sauraient comprendre un comportement aussi absurde. Il est clair que pour les responsables la culture ne fait pas partie des choses essentielles dans cette société. Il est certes plus essentiel pour les responsables d’ouvrir les cafés, d’autoriser des rassemblements politiques et des souks hebdomadaires, caractérisés par l’absence totale de mesures de préventions, que d’ouvrir des salles de spectacles. Nous réalisons encore une fois qu’avec l’absence d’une stratégie culturelle dans ce pays, beaucoup de lacunes verront le jour.

Avez-vous saisi votre ministère de tutelle pour solliciter une réouverture?
Dès l’avènement de la pandémie, nous avons sollicité une rencontre avec l’ancien ministre de la culture Hassan Abyaba, en lui présentant une plateforme détaillant un certain nombre d’observations, de remarques et de propositions concernant le secteur théâtral, pour travailler ensemble en étroite collaboration, afin de trouver des solutions qui permettront d’atténuer l’impact de la crise et ses répercussions économiques, sociales et psychologiques sur les artistes.

Nous avons aussi rencontré le ministre de la Culture, de la Jeunesse et des Sports, Othman El Ferdaous, à qui nous avons fait plusieurs propositions permettant la mise à niveau des troupes théâtrales et leur qualification de manière à leur permettre d’accompagner toute évolution. Nous avons aussi posé le problème de l’ouverture des salles, dont la responsabilité incombe plus au ministre de l’Intérieur. Nous lui avons également demandé de mettre en place un agenda de la saison théâtrale, la création d’un cadre de réflexion sur l’après Covid-19, ainsi qu’une évaluation de la politique de soutien du ministère entre 1998 et 2020, ce qui nous permettra d’avoir une approche globale pour faire de notre secteur une véritable industrie de la création.

Des icônes du théâtre marocain, à l’image de Hassan Lamnii, Ahmed Baddouj ou encore Abdeljabbar Louzir, ont tiré leur révérence en 2020. Comment comptez-vous faire pour vulgariser les oeuvres de ces grandes personnalités, notamment auprès des générations futures?
Le départ de ces hommes de valeur est une grande perte pour le mouvement artistique, vu ce qu’ils ont apporté à notre monde, sauf qu’il est de notre intérêt et celui de notre pays que ces personnes ne sombrent pas dans l’oubli, car tous leurs apports seront perdus. C’est notre rôle et surtout celui des responsables qui devront être soucieux de la continuité de ce travail, qui depuis l’aube de l’indépendance et bien avant, a su surmonter tous les obstacles devant lui.

Il serait judicieux aujourd’hui que les universités et les chercheurs se penchent sur ces expériences créatives et les transmettent à d’autres générations. Ainsi, tout hommage à ces hommes et femmes ne doit pas se limiter à donner leurs noms à des espaces culturels, mais aussi à initier des travaux de recherches et une étude plus approfondie de ces expériences créatives pour maintenir une vraie passerelle entre différentes générations culturelles.

Quelles sont, selon vous, les solutions à mettre en oeuvre pour permettre au théâtre marocain de survivre à cette crise économique et continuer à rayonner sur les scènes nationales et régionales?
Au sein de la Fédération marocaine des troupes du théâtre professionnel, nous avons toujours appelé à revoir la Loi de 2016 sur le statut de l’artiste et les professions artistiques, la révision structurelle du cahier de charges et la séparation complète du professionnalisme et de l’amateurisme. Nous souhaitons aussi que le théâtre soit intégré dans les programmes éducatifs et pratiqué dans les établissements scolaires, mais aussi la transformation des théâtres en structures productives et non pas uniquement des structures d’accueil délabrées.