Hammouchi et ses hommes se mobilisent pour la coupe du monde

Opération Qatar

Les photos de la visite du directeur général de la DGSN et de la DGST au Lusail Iconic Stadium, qu’il a été le premier responsable non-qatari à visiter, ont beaucoup fait jaser. A quelques mois de la reine des compétitions internationales, Abdellatif Hammouchi met déjà les petits plats dans les grands pour assurer la sécurité de l’événement.

En cette chaude après-midi du lundi 30 mai 2022, ça s’agite de partout sur les bords de la pelouse du Stade Mohammed- V de la ville de Casablanca: policiers, stadiers et bien sûr journalistes, tous sont sur le qui-vive tandis que les travées commencent déjà à se noircir de monde. A 20 heures tapantes doit démarrer la finale de la Ligue des champions africaine de football entre le club du Wydad et celui égyptien d’Al-Ahly en présence notamment du président de la Fédération internationale de football association (FIFA), Gianni Infantino, et celui de la Confédération africaine de football (CAF), Patrice Motsepe, en plus de celui de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), Fouzi Lekjaâ, et de son homologue égyptien, Gamal Allam, mais c’est une autre personnalité qui, à ce moment, est en train d’échanger avec le préfet de police Abdellah El Ouardi qui attire tous les regards: bien que, Covid-19 oblige, masqué et en costume bleu nuit et cravate à pois bien civils, le directeur général de la Sûreté nationale (DGSN) et de la Surveillance du territoire national (DGST), Abdellatif Hammouchi, a été reconnu par tous.

Expertise sécuritaire
Il faut dire que sa silhouette longiligne atypique ne pouvait échapper à personne, de même que le brouhaha ayant accompagné son arrivée sur place, garde rapprochée autour pour tenir fermement à distance les (trop) curieux. Car en dépit de sa tenue, ce n’est nullement en spectateur mais bien en “premier flic du Maroc” que M. Hammouchi s’est rendu dans l’enceinte casablancaise pour s’assurer personnellement des derniers préparatifs pour ce qui constitue sans doute un des événements sportifs majeurs du continent.

Et qui, dans un coin de sa tête, a certainement aussi servi de répétition générale à l’orée d’une autre compétition non moindre, si ce n’est la plus grande si l’on fait exception des Jeux olympiques d’été: la Coupe du monde de football. Prévue du 21 novembre au 18 décembre 2022 au Qatar, la reine des compétitions footballistiques internationales comptera ainsi beaucoup, comme d’aucuns l’auront relevé, sur l’expertise sécuritaire marocaine, après que le roi Mohammed VI eût proposé en février 2020 au pays du Golfe d’en disposer au cours d’un échange téléphonique avec l’émir Tamim ben Hamad Al-Thani, le chef d’État qatari.

C’était à un moment où le Qatar était encore en froid avec l’Arabie saoudite, Bahreïn et les Émirats arabes unis en raison des accusations de soutien aux Frères musulmans à son encontre de la part de ces trois États qui lui sont voisins et où le Maroc voulait marquer sa “neutralité constructive” dans ce qu’on avait appelé dans la presse internationale la “crise du Golfe”, mais en même temps le fait est que, comme l’avait alors souligné le ministère de l’Intérieur à l’issue de l’accueil d’une délégation qatarie de haut niveau dans la ville de Rabat, le Royaume jouit d’une “expérience cumulée par ses services de sécurité, relevant de la Sûreté nationale et de la Gendarmerie royale, dans le domaine de la gestion et de la sécurisation des grandes manifestations sportives internationales”.

Violence périsportive
A cet égard, on peut notamment sans doute citer la Coupe du monde des clubs de football, accueillie à deux reprises par le Maroc en décembre 2013 et décembre 2014, et c’est peu dire que le succès avait été au rendez- vous et ce de la propre bouche du président de la FIFA de l’époque, Sepp Blatter, qui avait alors invité le Royaume à tenter sa chance pour l’organisation de la Coupe du monde de 2026 après que celles de 2018 et de 2022 eurent déjà été attribuées à ce moment.

L’émir Tamim s’était d’ailleurs empressé d’accepter la proposition de Mohammed VI en lui exprimant ses “remerciements” lors de la réception qu’il avait accordée quelques jours plus tard au conseiller du Roi, Fouad Ali El Himma, lors d’une tournée que ce dernier avait alors effectuée dans le Golfe, et point là de tact diplomatique, tant s’en faut: en fait, le Qatar a été tellement emballé que la majorité des policiers étrangers qui devraient être employés à la Coupe du monde seront marocains -quelque 6.000 selon différentes sources médiatiques, bien loin devant les 3.250 agents de sécurité turcs annoncés en janvier 2022 ou encore les 200 gendarmes français dépêchés au titre de l’accord France-Qatar signé début mars 2021.

Symbole qui ne trompe pas, M. Hammouchi a été, le 27 mai 2022, le premier responsable non-qatari à avoir l’heur de visiter le tout nouveau Lusail Iconic Stadium, stade de 80.000 places situé comme son nom l’indique dans la ville qatarie de Lusail, à une trentaine de kilomètres de la capitale, Doha. C’est le Premier ministre et ministre de l’Intérieur du Qatar, Khaled ben Khalifa ben Abdelaziz Al-Thani lui-même qui lui a fait faire le tour du propriétaire, après que les deux hommes ainsi que le directeur général de la Sécurité publique qatarie, Saad ben Jassem Al-Khelaïfi, se sont longuement entretenus en marge de la participation de M. Hammouchi, du 24 au 26 mai 2022, à la quatorzième édition de Milipol Qatar, un événement annuel dédié à la sécurité intérieure et à la défense civile au Moyen-Orient.

Selon des informations de l’hebdomadaire français Jeune Afrique, qui cite “une source sécuritaire marocaine haut placée”, la contribution du Maroc à la sécurisation de la Coupe du monde au Qatar devrait principalement toucher le maintien de l’ordre, la police cynotechnique et la protection rapprochée. Le journal ajoute que par ailleurs une délégation qatarie aurait suivi un séminaire à l’Institut de police de la ville de Kénitra au sujet des “dispositifs de sécurité nécessaires pour l’organisation des matchs selon les normes de la FIFA, l’encadrement du public et la lutte contre la violence périsportive, la gestion des foules, la protection rapprochée des hautes personnalités et la gestion des renforts des services de police déployés dans les dispositifs de sécurité”, et, surtout, les responsables qataris auraient été grandement convaincus par le niveau d’organisation au plan sécuritaire de la demi- finale de la Ligue des champions du 13 mai 2022 entre le Wydad et le club angolais de l’Atlético Petróleos de Luanda au Stade Mohammed-V, auquel certains d’entre eux avaient été conviés pour l’occasion. Sentiment qui aurait sans doute été également le leur à l’issue de la finale, qui s’est finalement déroulée comme sur des roulettes en dépit de l’atmosphère électrique due au complotisme d’Al-Ahly, dont le comité de direction avait tout au long des jours précédents laissé entendre que la CAF favorisait le Wydad en faisant jouer le match à Casablanca (alors que tout simplement la Fédération égyptienne de football (EFA) n’avait pas candidaté pour organiser le match).

Une ambition affichée
Ce qui n’était pas nécessairement gagné, car comme on l’a vu en France avec la finale du 28 mai 2022 de la Ligue des champions européenne entre le club anglais de Liverpool et celui espagnol du Real Madrid dans la ville de Saint-Denis, même des pays autrement développés peuvent échouer dans l’organisation de manifestations sportives d’envergure.

Certes, le risque zéro n’existe pas, comme l’ont illustré les violences du mois de mars 2022 dans la ville d’Agadir, lors du match entre le club local de la Hassania et le Fath de Rabat, et surtout dans la ville de Rabat où 160 personnes furent, quelques jours avant, arrêtés après l’envahissement de la pelouse du Complexe sportif Prince-Moulay-Abdellah par des supporters des FAR à l’issue de la défaite (0-2) de leur équipe face au Maghreb de Fès en huitième de finale de la Coupe du trône, mais dans l’un et l’autre cas on ne peut pas dire que la police marocaine n’a pas été exemplaire en arrivant rapidement à reprendre le contrôle, en dépit de vidéos sur internet où l’on voit certains policiers s’enfuir et qui ont été diffusées sans que le contexte précis de leur filmage ne soit exactement connu -sachant faire la part des choses, les responsables qataris n’ignorent de toute façon pas cela.

En tout cas, pour le Maroc, la participation à l’organisation de la Coupe du monde est sans doute pour l’aider à gagner davantage d’expérience au plan de la sécurité des grandes manifestations sportives en vue d’accueillir lui-même un jour la compétition, comme c’est d’ailleurs une ambition affichée au plus haut sommet de l’État dès après qu’en juin 2018 la FIFA eut décidé d’attribuer l’édition de 2026 au Canada, aux États-Unis et au Mexique au dépens du Royaume.

Relais diplomatiques
Sans compter qu’au niveau diplomatique, qu’on ne peut bien évidemment pas évacuer tellement il a été prégnant depuis le début, les relations maroco-qataries devraient certainement en sortir renforcées, à un moment où le Maroc cherche à faire surtout l’unanimité autour de sa souveraineté sur son Sahara.

Sans avoir encore franchi le pas des autres pays du Golfe que sont Bahreïn et les Émirats arabes unis, le Qatar n’a, certes, pour l’heure, pas encore inauguré de consulat dans les provinces du Sud, mais au vu de ses positions aussi bien au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG) qu’à titre individuel par le biais de ses différents relais diplomatiques favorables à l’intégrité territoriale du Royaume, on peut croire que cela ne saurait tarder.

Au demeurant, le Maroc cherche aussi à attirer davantage d’investissements qataris, ce qui avait d’ailleurs fait l’objet d’échanges entre la ministre de l’Économie, Nadia Fettah Alaoui, et son homologue qatari Ali ben Ahmed Al-Kuwari, le 31 janvier 2022 à Doha où la responsable marocaine s’était visiblement déplacée exprès pour ce faire. C’est dire l’importance que représente donc non seulement pour le Qatar, mais aussi pour le Maroc, la réussite de la Coupe du monde; ce à quoi, perdu à un moment dans ses pensées au Lusail Iconic Stadium comme l’avait illustré une photo partagée par la suite sur les réseaux sociaux, devait sans doute en partie réfléchir M. Hammouchi...