Hajar Raissouni et son procès pour avortement

UNE VIE BRISÉE

Hajar Raissouni, à son corps défendant, voit aujourd’hui à son crédit cet acquis: la relance de la réforme de loi sur l’avortement.

Quelle histoire! Pas glorieuse en tout cas: avait-on besoin de cette affaire de la journaliste Hajar Raissouni, poursuivie depuis le lundi 2 septembre 2019 pour avortement illégal? Qu’a donc fait cette jeune femme de 28 ans?

Le dossier médical est entre les mains de la justice. Et pour l’heure, elle est placée en détention préventive. Quelle va être la sentence judiciaire? Reste le fond. Et tout d’abord ceci: pourquoi un tel emballement médiatique et politique? Qui en fait, pour l’instant, les frais? Hajar Raissouni. Personne ne prend la peine de s’interroger sur l’état de cette inculpée, sur les suites qui ne manqueront pas de la marquer longtemps comme au fer blanc, sur les stigmates qui vont bouleverser sa vie. Durablement. Une vie brisée; il lui faudra une forte dose de résilience et de travail sur elle-même pour tenter de se reconstruire... Elle est victime, victime aussi d’une «machine» qui broie toujours en pareil cas et qui l’a happée le 31 août. Pourquoi elle? Ne faisait- elle pas l’objet d’un «suivi» personnalisé pour toutes sortes de bonnes ou de mauvaises raisons? Le parquet a récusé et réfuté cette lecture-là, invoquant que la poursuite judiciaire en cours n’a rien à voir avec sa qualité de journaliste. Chacun optera pour telle ou telle explication.

Dans l’oeil du cyclone actuel, voilà Hajar qui plonge, malgré elle, dans un ouragan qui l’emporte telle un fétu de paille et qui conduit à des débordements médiatiques et politiques qui n’en finissent pas, se nourrissant pratiquement d’une dynamique propre. A un premier niveau d’analyse, le procès du Code pénal actuellement en vigueur retrouve de l’actualité. L’avortement est interdit par la législation marocaine; pas moins de dix articles (449 à 458) sont consacrés par le Code pénal à l’interruption de la grossesse.

Avec l’affaire Hajar Raissouni, la question de l’avortement illégal reprend un débat récurrent sans doute mais qui s’était surtout polarisé dans les premiers mois de l’année 2015. Le Roi avait pris alors en mains le dossier et présidé une réunion, le 16 mars 2015, avec les ministres de la Justice (Mustapha Ramid), des Habous et des Affaires islamiques (Ahmed Toufik) et le président du CNDH (Driss El Yazami). Un délai d’un mois a été fixé pour proposer la réforme de la loi sur l’avortement.

Le 15 mai 2015, sur la base d’éléments présentés dans ce rapport, un communiqué royal tranche comme suit: le recours à l’avortement devrait être autorisé pour «des grossesses (qui) résultent d’un viol ou de l’inceste», ou encore en raison de «graves malformations et maladies incurables que le foetus pourrait contracter». Il faudra cependant attendre huit mois pour que le gouvernement Benkirane adopte, en janvier 2016, un projet de loi en la matière. Trois ans après, où en est ce texte? Il s’agit-là d’un débat de société complexe, embarrassant et tellement clivant! Hajar Raissouni, à son corps défendant, si l’on ose dire, voit aujourd’hui à son crédit cet acquis: la relance de la réforme de loi sur l’avortement. Elle aurait bien aimé ne pas cristalliser sur elle ce problème juridique, judiciaire et même sociétal. Mais, enfin, le fait est là: il faudra bien que le gouvernement et l’ensemble des acteurs, politiques et autres, se découvrent, sortent de l’ambiguïté et prennent position au grand jour. Oui à la sacralité de la vie humaine et à l’intégrité du corps humain, Mais faut-il pour autant évacuer le droit de disposition de son corps?

Une liberté individuelle fondamentale relevant de la vie privée; avec ce corollaire: la liberté et le droit de procréer ou non. Le statu quo n’est pas tenable pas plus qu’il n’est recevable ni plaidable. L’approche répressive ne saurait être poursuivie en l’état. Elle doit s’insérer dans une véritable politique de la santé publique prenant en charge une offre démocratisée assurant l’accès pour tous aux moyens de contraception.

Le débat national ne doit pas être biaisé et réduit à des modifications de la législation pénale. Et les politiques publiques doivent également considérer et assumer les arbitrages et les décisions nécessaires. En attendant, vivement la liberté pour Hajar !


Laisser un commentaire