Hafid Derradji, La taupe d'Alger

Hafid Derradji, journaliste de la chaîne satellitaire bein sports

Insultant envers le Maroc et les Marocains, le journaliste algérien fait désormais l’unanimité à son encontre dans beaucoup de foyers arabes. Mais au-delà de son incivilité, il se retrouve surtout à servir un agenda diplomatique dont on se pose bien la question de savoir si ni lui ni son pays, dont il s’est fait le porte-parole quasiment officiel sur les réseaux sociaux, en mesurent bien les conséquences.

Ils étaient des millions de fanas de foot arabes à suivre, ce mardi 13 septembre 2022, sur la chaîne satellitaire qatari beIN Sports le match Bayern Munich-FC Barcelone comptant pour la phase de poules de la Ligue des champions européenne. Il faut dire aussi qu’un des leurs, en l’occurrence l’international marocain Noussair Mazraoui, se trouvait sur le terrain, où dans le couloir droit de la défense du premier club cité il a réalisé une des meilleures prestations de sa jeune carrière. Mais ce que beaucoup n’ont surtout pas manqué de remarquer, c’est le fait qu’à chaque fois que le joueur touchait le ballon le commentateur de beIN Sports le zappait littéralement: Hafid Derradji, puisque c’est de lui qu’il s’agit, l’a refait tellement systématiquement tout au long des 79 minutes où Mazraoui a été de la partie que c’en est devenu à un certain moment caricatural, et sans doute que l’observateur non-averti a dû de lui-même se poser des questions.

Ceux qui connaissent M. Derradji et suivent depuis quelque temps ses sorties sur les réseaux sociaux avaient, eux, compris: on ne pouvait bien évidemment pas s’attendre à ce qu’il jette des fleurs à un ressortissant du Maroc, lui qui ne passe presque plus un jour sans s’attaquer au Royaume et à ses autorités.

Un diffamateur sous protection
Et même à ses simples citoyens, comme la jeune Maryam, une MRE même pas majeure dont la famille est installée dans la capitale du Royaume- Uni, Londres, l’avait, fin janvier 2022, appris à ses dépens: elle s’était gentiment moquée sur le réseau social Twitter du journaliste suite à l’élimination de son pays, l’Algérie, du premier tour de la dernière Coupe d’Afrique des nations (CAN) et avait reçu en contrepartie une réponse volontairement vulgaire se voulant insultante envers l’honneur des Marocaines et des Marocains, respectivement traités de “p***s” et de “fils de p***s”. M. Derradji avait par la suite nié, assurant que l’échange avait été fabriqué, mais lors de son passage sur l’émission Derby du journaliste Oussama Benabdellah sur sa chaîne sur le site de partage de vidéos YouTube Maryam avait prouvé, téléphone à l’appui, qu’il n’en était rien. La justice qatarie n’avait, toutefois, pas donné suite à la plainte du Club des avocats du Maroc, qui l’avait saisie, et il ne faudrait, in fine, pas en être surpris étant donné que le fait qu’en dépit de tout il continue de ne pas être inquiété laisse à penser qu’il est protégé. “Pour le Qatar, il permet de garder des attaches avec Alger,” commente un connaisseur des rouages diplomatiques dans le Golfe, en rappelant qu’il sont par ailleurs nombreux les journalistes marocains oeuvrant au sein des différents groupes médiatiques du micro-émirat, à l’instar aussi de la célèbre chaîne satellitaire d’informations Al-Jazeera, à bénéficier d’une liberté de parole tout aussi grande: on retient notamment les noms du présentateur Abdessamad Nacir, devenu un des principaux porte-voix du Maroc et de ses causes sur Twitter (dans le respect toutefois, notamment celui des Algériens), ou encore de Jawad Bada, également commentateur sportif auquel on associe désormais souvent la phrase “de Tanger la haute à Lagouira la chère” pour évoquer le prolongement du Royaume entre ces deux villes situées à ses deux extrémités nord et sud et par là même sa souveraineté sur son Sahara.

Ambivalence qatarie
Cette ambivalence, c’est celle-là même qui fait sans doute aussi que d’un côté le Qatar s’aligne justement sur le reste des monarchies du Golfe lorsqu’il s’agit de soutenir l’intégrité territoriale du Maroc de façon parfois même vocale (comme, fin octobre 2021, lors de la dernière assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) par la voix de sa représentante permanente Alya bint Ahmed Al Thani), tandis que de l’autre il ne s’est toujours pas doté d’un consulat dans les provinces du Sud.

Mais il faut néanmoins souligner que M. Derradji n’a pas toujours été cet anti-marocain primaire dont il est aujourd’hui devenu l’extrême incarnation: beaucoup rappellent notamment comment il avait semblé se plaire au Maroc lors du séjour qu’il y avait effectué à l’été 2019 et pendant lequel les Marocains lui avaient fait le meilleur accueil.

L’ayant même reçu à son domicile dans la ville de Casablanca, un des ces Marocains, à savoir le journaliste sportif Hamza Chitoui, s’est ainsi fait indirectement taxer fin juin 2022 d’espion par lui après que lui et huit autres de ses confrères issus de la presse nationale furent expulsés d’Algérie où ils s’étaient rendus pour couvrir les Jeux méditerranéens organisés dans la ville d’Oran (ce que l’ONG Reporters sans frontières (RSF) avait par la suite condamné). “Franchement, il avait été minable sur ce coup,” s’indigne encore un de ses collègues marocains à beIN Sports, qui préfère témoigner sous le sceau de l’anonymat. “Ils ne sont peutêtre pas nombreux à le reprendre en public, mais je peux vous dire que l’estime dont il pouvait il y a encore trois ans se prévaloir s’est étiolée, y compris même auprès de journalistes issus d’autres pays arabes”.

Et un de ces journalistes vient justement de faire beaucoup parler de lui après la volée de bois vert qu’il vient d’asséner sur les réseaux sociaux à M. Derradji: il ne s’agit de nul autre que de Faisal Al-Kasim, présentateur syrien notoire de l’émission “Al-Ittijah al-Moakes” sur Al-Jazeera.

Les hostilités, c’est pourtant M. Derradji lui-même qui les a lancées, après les critiques de M. Al-Kasim envers l’Algérie, qui d’un côté se targue selon lui de vouloir unir les Arabes au sommet qu’elle doit organiser les 1er et 2 novembre 2022, tandis que de l’autre elle s’allie à l’Éthiopie contre l’Égypte sans parler de sa croisade séparatiste depuis le milieu des années 1970 au niveau du Sahara marocain et qui n’a fait que s’accentuer depuis l’investiture du président Abdelmadjid Tebboune en décembre 2020. Sympathie pour un despote “Le plus important est que nous ne nous trahissons pas,” réagira M. Derradji, sous-entendant qu’en s’opposant au régime du président Bachar al-Assad les Syriens avaient fait preuve de félonie; ce qui amènera notamment M. Al-Kasim à reprendre à son encontre le fameux proverbe marocain “li fih l-fezz kayqfez” (qui se sent morveux se mouche, en VF), tandis que d’autres de ses compatriotes le catalogueront, sur un ton beaucoup moins humoristique, de suppôt du totalitarisme.

Ce que démontrera d’ailleurs bien l’opposante syrienne Maysoun Berkdar, qui par le biais d’un canular monté de toutes pièces par ses soins invite, au nom de M. el-Assad “himself”, M. Derradji à se rendre dans la capitale de la Syrie, Damas, ce que le concerné accepte volontiers. Mais au-delà de cette sympathie manifeste avec un dirigeant qui au cours des onze dernières années a fait directement tuer des centaines de milliers d’innocents et en a fait fuir dix fois plus dans le seul objectif de continuer de s’accaparer le pouvoir pris par son père, Hafez el-Assad, au début des années 1970, M. Derradji sert indéniablement un agenda: en partie, on l’aura compris, celui de l’Algérie, dont il faut, soit dit en passant, rappeler qu’elle est le pays arabe qui insiste le plus actuellement pour le retour de la Syrie dans les instances régionales, à commencer par la Ligue arabe (ce qu’en dépit de son intense lobbying elle n’a pas encore été en mesure de faire et a vu Damas renoncer à vouloir se faire représenter au sommet organisé donc par la voisine de l’Est), mais aussi finalement, en partie, de l’Iran, dont le journaliste ne semble toutefois être, comme le fait remarquer un de nos interlocuteurs, “que l’idiot utile médiatique à l’évidence”. “S’il a des contacts, je ne crois pas qu’ils soient directs, même si l’on ne peut bien sûr gager de rien,” nous indique-t-on.

Outre la Syrie, où l’on sait que c’est effectivement le régime iranien qui a permis de garder M. el-Assad aux commandes dans l’objectif avoué de mettre en place un arc chiite qui lui permettrait de réaliser son vieux rêve d’“exporter la révolution islamique”, il y a bien évidemment tous les pays qui ont normalisé leurs relations avec Israël, et donc le Maroc. C’est d’ailleurs exactement après que le Royaume a repris langue, sous l’égide des États-Unis, avec l’État hébreu en décembre 2020 que M. Derradji a vraiment commencé à sortir du bois, laissant par exemple entendre lors de la Coupe arabe de décembre 2021 au Qatar qu’en triomphant de la sélection nationale en quart de finale de la compétition, c’est la Palestine que l’Algérie avait fait triompher.

La porte de la catastrophe
Un motif de propagande qui veut, de façon très pernicieuse, que le Maroc ait troqué la cause palestinienne contre son Sahara et qu’il l’ait vendue et abandonnée, ce que reprendra d’ailleurs aussi notamment le journaliste palestinien d’Al-Jazeera, Jamal Rayyan, qui fait désormais des autorités marocaines et particulièrement du ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, une de ses cibles privilégiées (et qui fait de lui-même une cible privilégiée des internautes nationaux).

Au vrai, le rapprochement avec Israël et plus spécialement la signature, fin novembre 2021, de l’accord de coopération sécuritaire avec lui semble inquiéter l’axe algéro-iranien dénoncé en août 2021 par l’actuel Premier ministre israélien, Yaïr Lapid -ce qui fera dire au ministre des Affaires étrangères algérien, Ramtane Lamamra, que celui-ci avait menacé son pays-, ce que des sources militaires algériennes avaient justement elles-mêmes reconnu dans des confidences au quotidien français L’Opinion (l’Algérie se verrait ainsi dans les trois ans dépassée militairement par le Maroc et c’est pour cela qu’elle voudrait lui faire la guerre aussitôt que possible dans l’espoir de la gagner).

Pour l’Iran en particulier, son objectif de trouver une porte d’entrée au Maghreb par le biais du Sahara marocain, chose qui avait au passage amené à rompre début mai 2018 les relations diplomatiques, se voit contrarié.

Et il faut donc s’attendre à ce que la campagne à l’encontre du Maroc prenne de l’ampleur, même si aussi bien dans le cas de M. Derradji que plus généralement de son pays, l’on ne semble pas avoir pleinement conscience d’une implantation iranienne en Afrique du Nord-Ouest; dans les faits, les deux semblent tellement aveuglés par leur passion anti-marocaine que c’est bien la porte de la catastrophe qu’ils sont en train d’ouvrir, encore pire que celle du wahhabisme également venu d’Orient et qui près d’une décennie durant avait mis l’Algérie elle-même à feu et à sang, faisant des dizaines de milliers de morts sans compter les blessés et les disparus.

En donnant la possibilité à ce message de se propager dans les foyers arabes, le Qatar a sans doute également de son côté une responsabilité en dépit du fait que l’on puisse comprendre qu’au nom du voisinage et des intérêts (notamment gaziers) communs il est dans une certaine mesure condamné à s’entendre avec l’Iran: en l’état, c’est, pour le moins, jouer avec le feu (on rappellera, à cet égard, que la principale raison pour laquelle l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn avaient rompu avec le Qatar début juin 2017 avait été l’Iran). Tout bien considéré, le jeu en vaut-il vraiment la chandelle?.