Hachimi Alaoui Hassan : "La chute de l’euro face au dollar va amplifier les tensions inflationnistes que subissent les ménages marocains"

Interview de Hachimi Alaoui Hassan, professeur universitaire

L’euro est tombé à son plus bas niveau depuis 20 ans, atteignant ainsi la parité exacte avec le dollar. Comment cela impactera-t-il l’économie marocaine, déjà fragilisée après deux ans de crise? Hassan Hachimi Alaoui, économiste et professeur universitaire, répond à nos questions.

L’euro a atteint la parité avec le dollar, une situation inédite depuis 20 ans, l’année de la mise en circulation de la monnaie unique européenne. Quels sont les raisons de cette chute brutale de l’euro?
Nul doute que cette situation est inédite dans la vie de l’euro. Le monnaie commune en Europe vient de frôler la parité avec le dollar américain et les acteurs des marchés de change, investisseurs et analystes, ne s’en étonnent point. Il y a lieu de rappeler que cette parité fait suite à une tendance baissière de l’euro/dollar, qui s’est amorcée depuis le début de l’année. Néanmoins, la chute survenue ces derniers jours est décidément plus rapide que prévu et indique que nous sommes face à un mouvement stochastique et non linéaire du taux de change bilatéral entre ces deux devises. Si le différentiel d’inflation entre la zone euro et les États-Unis était à l’origine de la tendance lourde de l’euro/dollar, la brutalité de sa chute récente renvoie néanmoins à des facteurs explicatifs purement financiers. Le fait est que ce raccord de l’euro et du dollar autour d’une parité exacte reflète une rupture de la parité des taux d’intérêts entre les deux rives de l’Atlantique. À la rigueur de la politique monétaire américaine et au déterminisme de la Réserve Fédérale dans sa lutte contre l’inflation, on peut opposer l’attentisme de la Banque centrale européenne et la mollesse de sa stratégie monétaire. Cette différence des politiques monétaires s’est littéralement traduite par un différentiel des taux d’intérêt entre ces deux grandes économies, avec un afflux massif de capitaux vers le côté américain, un achat massif du dollar sur les marchés de change et une appréciation conséquente de sa contre-valeur en euro.

La parité dollar/euro finira-t-elle par déprécier le dirham? Si oui, quelles conséquences peut-on prévoir?
Aujourd’hui, et malgré ce processus progressif et graduel de flexibilisation du taux de change, les fluctuations du dirham font ressortir un effet panier qui continue de dominer l’effet liquidité inhérent aux forces du marché. Ce que nous observons aujourd’hui, selon les derniers chiffres publiés par Bank Al-Maghrib, c’est que, vu que la valeur de l’euro diminue face au dollar, la valeur du dirham diminue par rapport à la valeur du dollar mais augmente par rapport à la valeur de l’euro.

Par ailleurs, et c’est ce qui rend la situation actuelle d’autant plus inédite, nous assistons à une appréciation du dollar, juxtaposée à un renchérissement des matières premières et de l’énergie, notamment le pétrole. Il va sans dire que le Maroc a longuement profité de cette corrélation négative entre le cours du baril du pétrole et le cours du dollar. L’effet compensatoire qui en découlait permettait de neutraliser, quoique partiellement, l’alourdissement de la facture énergétique réglée en dollar américain. À présent, cet effet compensatoire tend à s’estomper, puisque nous témoignons d’une remontée du dollar par rapport au dirham, conjuguée à une hausse vertigineuse du coût des intrants énergétiques. La conjonction de ces deux effets aurait certainement des répercussions sur l’économie marocaine, à travers l’amplification des tensions inflationnistes que subissent de plein fouet les ménages marocains.

L’économie européenne est au ralenti. Et l’on sait que le gros de la demande étrangère provient du Vieux Continent. La balance commerciale et de paiement du Maroc en pâtira-t-elle?
Effectivement. La modération des perspectives de croissance, en résonance avec le choc énergétique et le conflit armé entre la Russie et l’Ukraine, font surgir un semblant de stagflation en Europe. Ce qui explique, en grande partie, la mollesse de la politique monétaire européenne, en vue d’arbitrer entre, d’un côté, une économie qui opère au-deçà de son potentiel de production et, d’un tout autre côté, une inflation qui dépasse de loin sa valeur cible de 2%. Cette situation en Europe est ce que l’on qualifie de choc externe pour le Royaume du Maroc, dont l’économie peut être impactée à travers les transactions courantes de sa balance des paiements. Néanmoins, en éclatant le compte courant et en analysant l’évolution récente de ses principales sous-composantes, force est de constater que les soldes nets de la balance des services et des transferts personnels demeurent positifs, alors que les soldes de la balance de biens et du revenu primaire ne cessent d’afficher des valeurs négatives. En somme, le Maroc est un exportateur net de services et un importateur net des biens, sachant qu’il bénéficie des transferts personnels, qui redressent continuellement le compte courant. C’est dire que la récession qui traque les pays de la zone euro, principaux partenaires commerciaux du Maroc, conjuguée à l’appréciation du dirham par rapport à l’euro, n’est pas en mesure de couvrir le déficit structurel de notre solde courant.

Quels secteurs d’activité tireront avantage de cette situation et quels autres secteurs en subiront un coup dur?
Théoriquement, les entreprises tournées vers l’export et exposées au dollar devraient voir leurs exportations augmenter, encore que cette élasticité de la balance commerciale au taux de change demeure hypothétique au Maroc. Dans le sillage de cet effet volume, la situation actuelle du taux de change du dirham est d’autant plus avantageuse pour les entreprises marocaines qui facturent leurs exportations en dollar et dont les importations sont libellées en euro. Toutefois, un effet prix, moins nuancé et plus immédiat, devrait surgir chez les entreprises qui importent des intrants payés en dollar et qui devraient répercuter cette hausse des coûts sur leurs prix de vente, tant à l’international qu’à l’échelle nationale. Enfin, cette appréciation du dollar/dirham devrait inciter les opérateurs touristiques à se pencher davantage sur le segment étatsunien, en vue de drainer plus des recettes et compenser l’effet volume induit par la dépréciation de l’euro contre le dirham.

Quel impact cela aura-t-il sur le pouvoir d’achat des consommateurs marocains?
Malheureusement, l’impact de cette conjoncture se ferait ressentir chez le consommateur marocain. En glissement annuel, les prix des carburants et lubrifiants affichent un taux de croissance de 46,9% en avril 2022, selon les données statistiques publiées par le Haut-Commissariat au Plan et les calculs effectués par les équipes de Bank Al-Maghrib. La contribution des carburants et lubrifiants dans le taux d’inflation du mois d’avril 2022 s’élève donc à 1,2%, ceci en dépit de la diminution des cours du Brent. Quoique cette envolée des prix à la pompe est liée à l’envolée des marges de profit et à la hausse des coûts de transport, la dépréciation du dirham par rapport au dollar américain devrait certainement aggraver la situation. La persistance de l’inflation importée au Maroc s’en trouverait accrue, eu égard à cette conjoncture inédite. Si le dollar continue de grimper et que le pétrole maintient son trend haussier, les Marocains devraient payer plus à la pompe. Il n’en faudrait pas davantage pour que le consommateur marocain ressente les répercussions de cette flambée des prix à la pompe sur le niveau général des prix, eu égard au poids de la division transport dans l’indice des prix à la consommation et au vu de sa contribution dans l’inflation au Maroc. Tout compte fait, le consommateur marocain fait face aujourd’hui à une imbrication de chocs énergétique, géopolitique et économique, quand bien même la menace de la crise sanitaire continue de planer. De ce fait, une prise de conscience quant à nos habitudes de consommation s’impose.

Que peut-on entreprendre pour juguler l’impact de cette parité sur l’économie marocaine en général et les consommateurs en particulier?
Le régime de change actuellement en vigueur au Maroc permet à l’effet panier de dominer l’effet liquidité. De sorte que cette appréciation du dollar/euro est à même d’apprécier le dollar/dirham et de déprécier l’euro/dirham. Néanmoins, cela se fait au détriment de nos réserves de change, qui demeurent le principal amortisseur des chocs externes.

Que faut-il faire, alors, concrètement?
Tout bien considéré, je pense qu’il convient d’accélérer le passage de notre politique monétaire vers une stratégie de ciblage explicite de l’inflation, avec une valeur numérique du taux d’inflation optimal, officiellement annoncée comme cible par Bank Al-Maghrib. L’adoption d’une telle stratégie rime avec un régime de change flottant ou, du moins, nécessite plus de flexibilisation du dirham, en élargissant davantage sa bande de fluctuation. Certes, cette mesure amplifierait certainement les chocs d’offre (les chocs exogènes issus d’un cost-push) et induirait une inertie de l’inflation importée. Néanmoins, le taux de change y serait le principal amortisseur des chocs externes, plutôt que nos avoirs en devises, et une discipline de marché serait à observer. De surcroit, et à mon humble avis, le soutien qu’assure Bank Al-Maghrib au dirham contribue à maintenir des habitudes de consommations nuisibles à l’économie marocaine. Si l’énergie importée par le Maroc est coûteuse et relativement peu fructueuse, une prise de conscience chez les Marocains s’impose. Dès lors, tant mieux si la flexibilisation du dirham et la chute de sa contre-valeur en devises permettent de réduire et/ou rationaliser la consommation de l’énergie au Maroc.

Quels actions les consommateurs peuvent-ils entreprendre pour se protéger à leur niveau?
Au demeurant, des restrictions sur l’éclairage nocturne, la prohibition de la climatisation à porte ouverte dans les points de vente, l’encouragement du covoiturage, la réduction du transport de personnel, les incitations au télétravail, la régulation de la vitesse de conduite, bref la chasse au gaspillage de l’énergie, est le maître mot du contexte actuel. À plus forte raison, un taux de change fixe ne peut en aucun cas corriger nos habitudes de consommation.