Dr. Hachem Tyal: "A force d'être dans du factice sur Instagram, nous nous éloignons de nous-mêmes"

Entretien avec Dr. Mohamed Hachem Tyal, psychiatre-psychanalyste

Pourquoi Instagram suscite autant d’intérêt chez les adolescents? Quel est l’impact de ce réseau social sur leur santé mentale? Quel devraitêtre le rôle des parents pour protéger leurs enfants de ces dérives ? Eléments de réponses avec Dr. Hachem Tyal psychiatre-psychanalyste.

Une enquête interne de Facebook, qui a fuité, révèle un impact négatif d’Instagram sur la santé mentale des adolescents, notamment l’estime de soi. Avez-vous fait le même constat?
Effectivement. On ne peut pas considérer que le recours à Instagram chez les jeunes soit inoffensif. Ceci est lié au modèle d’Instagram qui repose son activité sur la manipulation de l’image. Et à partir du moment où on sait que les représentations sont un élément important de l’équilibre de l’adolescent qui est en train de se construire, il est évident que cette manipulation de l’image, dès lors qu’elle ne sera pas bien utilisée et bien intégrée par le jeune aura, à n’en pas douter, un impact. Elle pourra, en particulier, perturber l’image et l’estime de soi chez ce jeune.

Cette situation peut avoir plusieurs conséquences, comme des troubles du comportement alimentaire, des troubles de l’estime de soi, des troubles dépressifs, etc., que nous constatons durant les consultations psychiatriques et pédopsychiatriques.

Cela peut même pousser certains de ces internautes à être dans une situation intenable, les poussant parfois à passer à l’acte suicidaire, dans les cas extrêmes, à s’isoler ou à être dans un mal-être insupportable, dans d’autres cas.

Beaucoup de jeunes et d’adultes y publient des photos retouchées avec des filtres pour susciter l’admiration. Comment expliquer ce phénomène?
Il y a en fait une certaine représentation qui est une forme d’image idéale. Cela ressemble au comportement des artistes, des stars, qui se doivent de donner une image d’eux-mêmes à laquelle tout le monde pourrait s’identifier.

On a l’impression, avec Instagram, qu’on change de paradigme, puisque c’est devenu le fait de tout un chacun, confronté que l’on est à une certaine représentation qui se veut universelle parce que véhiculée non seulement par des artistes, mais aussi par un certain nombre d’influenceurs très efficaces. Et en essayant de se rapprocher de cette image, on va lisser et enlever toutes les imperfections de notre corps, de notre visage, voire de notre environnement, pour donner à l’autre une image épurée, la plus proche possible de la représentation idéale, même si elle est très éloignée de ce que nous sommes.

Ceci est extrêmement problématique parce qu’on perd, à travers cela, toute notre spontanéité, notre naturel et des choses qui font notre fonctionnement, qui font ce que nous sommes. A force d’être dans du factice, nous nous éloignons de plus en plus de nous-mêmes. Ceci est encore plus grave chez des personnes qui sont dans une période où elles doivent construire leur image et leur représentation, et un certain idéal de soi pour atteindre une certaine harmonie et un équilibre.

Quel devrait être le rôle des parents pour protéger leurs enfants de ces dérives?
Il faut que les parents soient suffisamment vigilants à ces problèmes. Il est essentiel qu’ils prennent sur eux d’expliquer et de ré-expliquer à leurs enfants, dès leur plus jeune âge, avec un discours adapté à leur âge, autant de fois que nécessaire, que ces images véhiculées sur les réseaux sociaux à travers les filtres sont impossibles à atteindre et ne doivent pas être recherchées.

Ils doivent trouver les bons mots pour leur faire entendre que la meilleure image de soi reste celle qu’on a naturellement de soi. A partir du moment où on leur fait comprendre que les différences entre les individus se doivent d’exister, que la beauté est une notion très subjective et qu’elle n’est pas tout à fait celle que nous percevons, on les pousse à prendre des distances par rapport à ces représentations.

Il est nécessaire aussi d’interagir directement avec l’autre, élément fondamental. En effet, chez l’enfant et l’adolescent, tout est censé se construire à travers la relation réelle avec l’autre, et non la relation virtuelle à cet autre. C’est dans cette interaction que se construisent, dans leur système représentationnel, leurs schémas sur l’actuel et leurs projections sur ce qui va venir, éléments qui se doivent d’être le plus en adéquation possible avec eux-mêmes.

C’est de cette manière qu’ils auront le maximum de chances d’avoir une bonne estime d’eux-mêmes et une paix intérieure, conditions indispensables pour optimiser leur fonctionnement et rentrer ainsi dans l’âge adulte avec tous les voyants au vert.

Outre les adolescents, on constate aussi que même des femmes mariées les suivent régulièrement et appliquent à la règle leurs conseils pour gérer leur ménage ou prendre soin de leurs enfants…
C’est un phénomène assez particulier que l’on observe chez beaucoup de femmes. Des mères de famille qui donnent leur vie en spectacle telles des story-tellers, en nuançant à peine et en renvoyant souvent des choses qui intéressent les mamans dans leur gestion de leur quotidien.

Sauf que cela reste un idéal qui ne correspond pas à la réalité, à leur vraie vie. Le fait de chercher à se rapprocher de ce type de comportement sans y arriver peut entrainer des sentiments d’impuissance qui pourraient engendrer une symptomatologie psychiatrique parfois légère, d’autres fois particulièrement grave. Il est pourtant tellement important d’être soi.

N’oublions pas que l’essentiel de ce que nous donnons à nos enfants pour qu’ils se construisent se fait de manière non pensée, non réfléchie, dans notre spontanéité naturelle et non en se basant sur ce que nous avons appris dans les livres, et encore moins de ce que nous transposons de la réalité virtuelle sur notre vie de tous les jours.

Soyons nous-mêmes et gérons nos enfants et notre famille avec ce qui fait notre force, à savoir notre accord avec nous-mêmes, notre spontanéité. C’est comme cela qu’on va pouvoir donner toute sa place à notre humanité et récuser ce formatage forcé et destructeur par les réseaux sociaux, qui est juste abominable.

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