La guerre en Ukraine ravive le spectre de la sécurité alimentaire au Maroc

Le rêve de l’autosuffisance

Le Maroc a occulté la nécessité de garantir la souveraineté alimentaire quant aux besoins en céréales. Bon an mal an, le Royaume dépend de l’étranger en important la moitié de ses besoins en céréales. Un constat porteur de hauts risques avec l’actuelle guerre en Ukraine.

Sécurité alimentaire en Afrique et au Maroc en particulier. Le terme revient sur toutes les lèvres ces derniers jours. Les effets impromptus et dévastateurs de la guerre en Ukraine y sont pour quelque chose. Pénurie des approvisionnements et hausse incommensurable des matières premières et des céréales en particulier le justifie. Le Maroc, comme nombre de pays africains, en subit les conséquences.

Autant économiques que sociales. Intervenant lors de la cérémonie inaugurale du 2ème Congrès de l’Union des ingénieurs agronomes africains, tenu les 28 et 29 mars 2022 à Rabat sous le thème «la sécurité alimentaire en Afrique face aux défis des changements climatiques et de la croissance démographique», le ministre de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et Forêts, Mohamed Sadiki, a déclaré que la sécurité alimentaire dans le continent mérite que l’on s’y intéresse aujourd’hui plus que jamais, d’autant plus qu’elle «intervient dans une conjoncture économique mondiale particulière et sous l’influence des changements climatiques et des phénomènes que connaissent certaines régions, notamment l’Afrique, qui se manifestent par la sécheresse, la désertification, les catastrophes naturelles et les conflits».

Le jour même, le ministre Sadiki, a pris part à Paris, à une réunion des ministres de l’Agriculture et des hautes personnalités invitées à la 58ème édition du Salon International de l’Agriculture de Paris. Il s’est entretenu avec le ministre français de l’Agriculture, Julien Denormandie, sur la conjoncture mondiale qui a un impact sur les prix des produits alimentaires au niveau international. Mais également sur un certain nombre d’équilibres en termes d’échange, d’export, d’import et de marchés qui touchent la région méditerranéenne de manière globale.

Mauvaise campagne agricole
C’est dire que cette question de sécurité alimentaire taraude plus que jamais l’esprit du gouvernement Akhannouch. Au-delà de la subvention des importations des céréales, l’inquiétude est beaucoup plus liée à la question de la disponibilité sur le marché international. Le gouvernement a pris ses précautions en important l’équivalent de la consommation de cinq mois de blé. Il a importé, en janvier 2022, 805.000 tonnes de blé, contre 338.000 tonnes à la même période en 2021, soit plus que le double. Cette augmentation intervient suite à la mauvaise campagne agricole enregistrée au Royaume et caractérisée par de faibles précipitations, ce dont résultera une baisse significative de la production céréalière nationale.

La Russie et l’Ukraine sont deux parmi les grands producteurs et exportateurs de céréales. Ils accaparent, à eux seuls, 29% des exportations mondiales de blé (17% pour la Russie, 12% pour l’Ukraine). L’Ukraine vend en outre la moitié de l’huile de tournesol mondiale. Le Royaume comptait sur leur quota pour compléter ses importations et répondre à ses besoins. Les importations marocaines de céréales et blé d’Ukraine s’élèvent à seulement 26%. Le Maroc a importé en 2021 l’équivalent de 1,2 milliard de dirhams de blé, de 113,5 millions de dirhams d’orge et de 83,5 millions de dirhams de maïs et 14,8 millions de grains de céréales (sauf du riz). De la Russie, il a importé, durant l’année écoulée, 380,6 millions de dirhams de blé.

Pour cette année 2022, le Maroc s’est déjà approvisionné en la matière. Il dispose d’un stock en céréales et blé tendre (farine) jusqu’à septembre 2022. Le Maroc ne dépend pas que de l’Ukraine en matière d’importation de blé et céréales. Il dispose d’autres partenaires et pays exportateurs, notamment le Brésil, l’Argentine, les États-Unis en ce qui concerne le blé tendre (farine), puis la France, le Royaume- Uni et le Canada pour le blé dur. Mais que se passera-t-il après l’épuisement du stock en septembre 2022? Comment le Maroc va-t-il faire pour combler les 26% d’importations de blé et céréales d’Ukraine si la guerre persiste? Le Maroc a réduit sa dépendance de l’Ukraine en diversifiant ses sources d’importations de blé pour ne pas justement dépendre d’un pays ou d’un seul partenaire.

Le problème qui se pose, c’est que la situation de rareté accouplée aux effets du changement climatique a poussé nombre de grands pays exportateurs comme l’Argentine ou le Brésil à limiter leurs exportations à cause de la situation climatique dans ces pays mais aussi en prévision de pénuries locales. La Russie a déjà introduit des restrictions aux exportations vers quatre républiques ex-soviétiques sur les céréales, dont elle est une exportatrice majeure, afin d’éviter des pénuries et une explosion des prix.

Une dépendance exacerbée
Si le Royaume a d’ores et déjà constitué une réserve de blé, cette réserve ne sera pas suffisante si la guerre en Ukraine dure encore. Et puis, ce n’est pas le cas concernant l’orge et le maïs ou encore les composants alimentaires destinés à l’alimentation des bovins, ce qui pose un sérieux problème aux éleveurs (voir l’entretien de Abderrahmane Mejdoubi, président de l’ANOC). Dans son programme d’urgence, le gouvernement a prévu 900.000 quintaux au profit des éleveurs, dont 86% ont déjà été atteints au niveau de la première tranche, soit 546.000 quintaux et dans une deuxième et troisième étapes, 200.000 et 130.000 quintaux. Mais les besoins sont grands et la pénurie mondiale et la montée des prix rend la tâche encore plus difficile pour les éleveurs qui cherchent à compenser le manque par l’importation.

La conjoncture actuelle nécessite une remise en question profonde. De tradition, le Maroc est un grands pays consommateur de céréales. Les céréales en général et le blé, en particulier, qui sert à produire du pain et autres mets de première nécessité, sont intimement inhérentes à notre sécurité alimentaire.

Le Plan Maroc Vert (2008-2020) et la stratégie Génération Green (2020-2030) visent à faire de l’agriculture dans une perspective productiviste de modernisation, un pilier du développement économique et social. En accordant une importance particulière aux exportations de produits agricoles à forte valeur ajoutée, ces deux plans sectoriels ont occulté la nécessité de garantir la souveraineté alimentaire quant aux besoins en céréales. Bon an mal an, le Royaume dépend de nombre de pays en important la moitié de ses besoins en céréales. Au Maroc, la filière céréalière constitue une des principales filières de la production agricole au Maroc.

Elle totalise, à elle seule, près de 71% de la Surface Agricole Utile (SAU) totale et génère 20% du chiffre d’affaires agricole global avec des fluctuations selon les campagnes agricoles. Entre 2015 et 2019, le Maroc a produit quelque 80 millions de quintaux de céréales, contre 64 millions de quintaux entre 2003 et 2008, rapporte le ministère de l’Agriculture. Malgré cela, seulement 55% des besoins marocains en céréales sont couverts par la production locale. Le Maroc a donc toujours recours à l’importation.

Autre postulat flagrant: le Maroc demeure fortement dépendant de la pluviométrie. Sur ce point, rien n’a changé depuis 2008. Sans oublier le fait que la nature de plusieurs biens agricoles exportés (agrumes…) fait fi du stress hydrique dont souffre le Maroc. Et la sécheresse actuelle ne fait qu’exa-cerber cette dépendance.