Guerre en Ukraine : L'onde de choc atteint le Maroc

Le gouvernement suit de très près la situation en Ukraine qui a des répercussions sur l’économie nationale. La diplomatie, elle, veille sur l’opération d’évacuation des ressortissants marocains bloqués dans un pays en guerre.

Jeudi 3 mars 2022. Le spectre de la mort plane sur l’Ukraine au huitième jour de l’invasion russe. Les forces russes poursuivent leur offensive sur plusieurs villes. L’armée de Vladimir Poutine affirme s’être emparée de la ville portuaire de Kherson et de nouvelles frappes touchant Kharkiv, la deuxième plus grande ville ukrainienne, fait l’objet d’intenses combats. Les scènes transmises par les chaînes de télévision et les vidéos amateurs sur les réseaux sociaux sont macabres.

Des civils, par dizaines, font partie des victimes d’une guerre sans merci livrée par une puissance militaire incontestable détenant une grande réserve d’armes nucléaires. Après plusieurs semaines de menaces et d’exercices militaires sur les bordures frontalières, le président russe Vladimir décide d’envahir l’Ukraine pour, précise-t-il, défendre les pro-russes séparatistes dans l’est de l’Ukraine et se prémunir contre les missiles pointés en direction de son pays par un régime ukrainien pro-Occident.

Une guerre destructrice
Sauf que sur le terrain, ce qui s’apparentait au début à une opération militaire de dissuasion s’est transformée en une guerre destructrice des infrastructures de l’Ukraine au cours de laquelle des messages sont adressés aux Européens et aux Etats-Unis qui donnent une idée de ce que serait la riposte russe pour tous ceux qui menacent la sécurité de la Russie. Mais la guerre brûle tout sur son passage. Les images sont choquantes. Au siège des Nations-Unies, mercredi 2 mars, une Assemblée générale s’est tenue, consacrée à cette guerre en cours.

Elle a adopté une résolution déplorant dans les termes les plus énergiques «l’agression» commise par la Russie contre l’Ukraine et exigeant que la Russie retire immédiatement ses forces militaires du territoire ukrainien. Le texte a été adopté par 141 votes pour, 5 votes contre (Russie, Bélarus, Erythrée, Corée du Nord et Syrie) et 35 abstentions. La résolution, qui était co-parrainée par 96 Etats membres, nécessitait une majorité des deux-tiers pour être adoptée. Elle n’est pas contraignante. Ce vote intervient quelques jours après que la Russie a opposé son veto à un projet de résolution du Conseil de sécurité qui déplorait également l’agression de l’Ukraine par la Russie.

A ce vote, le Royaume du Maroc n’a pas participé. La non-participation du Maroc au vote est une décision souveraine. Elle ne peut être interprétée comme «un désalignement stratégique» ou comme «une position contre le droit international et l’intégrité territoriale des Etats», souligne le ministère des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger.

Cette position ne peut être analysée que dans le cadre d’un ensemble qui inclut le premier communiqué du 26 février et le deuxième communiqué du 2 mars. Dans ces deux communiqués, le ministère souligne que le Maroc suit avec inquiétude l’évolution de la situation entre la Russie et l’Ukraine, réitère son soutien à l’intégrité territoriale et à l’unité nationale de tous les Etats membres de l’ONU, rappelle l’attachement du Maroc au principe de non recours à la force pour le règlement des différends entre Etats et encourage toutes les initiatives et actions favorisant un règlement pacifique des conflits.

En sus de cela, la position du Maroc est adossée à des intérêts et des principes. Le Royaume a une cause nationale qui détermine ses positionnements. Sachant qu’il est face à des membres permanents du Conseil de sécurité, en l’occurrence les Etats-Unis et la Russie. Ce positionnement sage confirme que, pour le Maroc, les anciens comme les nouveaux partenaires stratégiques comptent.

La diplomatie mobilisée
La diplomatie marocaine a toujours adopté cette posture, celle d’un pays qui ne s’immisce pas dans les calculs stratégiques de ses partenaires tout en défendant l’intégrité territoriale des Etats membres de l’ONU. En temps de guerre, l’Ambassade du Royaume en Ukraine a décidé, en guise de solidarité avec les Ukrainiens et pour accompagner les ressortissants marocains, de rester ouverte.

Elle a changé d’adresse lorsqu’il était devenu impossible de rester à Kiev, où les bombardements menacent la vie du corps diplomatique, composé de 28 personnes. Notre diplomatie s’est mobilisée davantage pour faire évacuer les ressortissants marocains d’Ukraine et les rapatrier. Trois vols en provenance de Varsovie et de Bucarest ont atterri, mercredi 2 mars, à Casablanca. Le ministère des Affaires étrangères s’est très tôt attelé à la tâche, avant même l’invasion de l’Ukraine. En l’espace de deux semaines, près de 7.000 ressortissants marocains (majoritairement des étudiants) ont quitté le pays. Leur nombre sur place était estimé entre 10.000 et 12.000, dont près de 9.000 étudiants.

Opérations d’évacuation
Le 12 février, soit 12 jours avant l’invasion de l’Ukraine, l’ambassade du Maroc à Kiev recommande aux ressortissants marocains de quitter le pays. «A la lumière de la situation actuelle, l’Ambassade du Royaume du Maroc à Kiev recommande aux citoyens marocains se trouvant en Ukraine de quitter le pays pour leur sécurité via les vols commerciaux disponibles. L’Ambassade appelle également les citoyens marocains désireux de se rendre en Ukraine à reporter leur voyage à l’heure actuelle», lit-on dans le communiqué de la représentation diplomatique du Royaume.

La diplomatie marocaine leur vient alors en aide en négociant avec la RAM des vols à tarif préférentiel au départ de l’Ukraine. En quelques jours, près de 3.000 Marocains parviennent ainsi à rejoindre le Royaume directement de l’Ukraine (vols exceptionnels) ou bien via la Turquie. Cette opération a été chamboulée à partir du 24 février, jour de l’invasion du pays par la Russie.

Rabat mobilise alors son appareil diplomatique et consulaire pour discuter avec les ambassades du Royaume en Ukraine, Pologne, Hongrie, Roumanie et Slovaquie, tout ce qu’il est possible de mettre en place pour évacuer les Marocains toujours bloqués. Les ambassadeurs ou leurs représentants se rendent sur les postes frontaliers pour fluidifier les opérations d’évacuation en demandant aux autorités des pays limitrophes de l’Ukraine de faciliter la circulation de leurs ressortissants sans justifier d’un visa Schengen. Près de 3.000 Marocains sont parvenus à fuir l’Ukraine en moins d’une semaine. Ce sont en grande majorité des étudiants. Royal Air Maroc a participé à cet élan de mobilisation et de solidarité et a programmé des vols depuis les pays limitrophes à des prix symboliques (750 dirhams).

Retombées négatives
Au Maroc, plusieurs familles sont effondrées. Elles ont peur pour leurs enfants (étudiants) qui cherchent toujours un moyen de transport pour se rendre aux postes frontaliers. Dans certaines villes, c’est risqué. Notamment dans la ville de Soumy, au nord-est de l’Ukraine. Le gouvernement suit de très près l’opération d’évacuation mais aussi la situation sur le terrain et son impact sur l’économie nationale. La crise ukrainienne est une belle leçon pour ceux qui doutent encore que le monde est devenu un village planétaire ou un village global (en anglais Global Village), pour reprendre l’expression de l’intellectuel canadien Marshall McLuhan, tirée de son ouvrage The Medium is the Massage, paru en 1967.

Ce qui se passe à l’autre bout du monde a, à coup sûr, des incidences et des répercussions sur le reste du monde. Cette crise russo-ukrainienne a provoqué une hausse des cours internationaux du pétrole et du gaz, ce qui n’a pas manqué de se répercuter sur les prix à la pompe au Maroc. Sur un plan économique, au vu de cette flambée des prix à l’international, les prévisions d’achat des hydrocarbures dans le cadre de la loi de finances 2022 sont en deçà des prix réels. Cette crise a également contribué à renchérir significativement les prix des matières premières et des céréales, notamment le blé. L’on sait que, bon an mal an, le Maroc importe du blé tendre et dur pour compenser sa faible production.

Et l’Ukraine et la Russie font partie des principaux fournisseurs du Royaume en blé tendre et dur, aux côtés de la France et du Canada, entre autres. La hausse des cours internationaux du blé et de l’énergie implique une perte importante des réserves en devises du pays. Cette crise a ravivé les craintes des retombées négatives sur des économies importatrices des énergies fossiles et des matières premières comme celle du Maroc.

La loi de finances au titre de l’exercice 2022 a été élaborée sur la base des hypothèses d’un prix moyen du gaz butane de 450 dollars la tonne et un prix moyen du baril de pétrole de 80 dollars. A cela s’ajoute le fait que sur les marchés mondiaux, les prix des céréales et des hydrocarbures flambent.

Flambée des prix
Au gré du développement de la guerre en Ukraine, les marchés énergétiques et agricoles ont été soumis à une très forte volatilité des prix avec l’agitation de l’épouvantail d’une rupture des approvisionnements. Le prix du baril de Brent poursuit son ascension folle. Jeudi 3 mars, il atteint 118 dollars, une première historique depuis 2013. Des prévisions qui inquiètent pour le porte-monnaie des Marocains. Certains analystes envisagent une flambée jusqu’à 150 dollars du baril, dans les semaines à venir si les combats se poursuivent en Ukraine et que l’approvisionnement se complique.

Parler d’un impact négatif sûr sur les finances publiques ne veut pas dire que le Maroc entrera dans une grande crise économique. Il est vrai que les recettes fiscales et non fiscales se rétrécissent depuis quelques années déjà, et que le gouvernement devra compenser encore plus la hausse des prix à l’international, mais cette guerre en cours en Ukraine fera l’effet d’une forte vague passagère. Sauf si la guerre dure longtemps...