Édito de Wissam El Bouzdaini : Le rêve menacé de Kawtar

Depuis le début de l’année scolaire, pas moins de 7 millions d’élèves marocains subissent les grèves incessantes des enseignants.

Kawtar est bachelière. En juin 2024, elle doit, en principe, passer l’examen national qui pourrait peut-être ouvrir à cette ambitieuse jeune fille scolarisée dans un lycée public de la ville de Sala Al Jadida la porte d’une des deux facultés de médecine dentaire dont dispose le Royaume, son principal objectif. Depuis plus d’un an, elle travaille dur pour cela, ayant notamment réussi à décrocher haut la main une mention très bien à l’examen régional qui ponctue la première année du baccalauréat et qui comptera pour 25% dans sa note finale. Et Kawtar espère bien pouvoir reproduire la même performance dans à peu près six mois.

Sauf qu’à mesure que l’échéance fatidique approche, la confiance quasi insolente qui l’animait encore à la fin de l’été tend à se contracter et à céder la place à un sentiment d’incertitude mêlé d’un fatalisme difficile à chasser, surtout que celui-ci est également le lot de la vingtaine de ses camarades de classe qui, comme elle, s’apprêtent à boucler les douze ans qu’a duré leur formation initiale pour, éventuellement, embrasser le niveau supérieur. Depuis le début de l’année scolaire, son lycée fait partie des quelque 12.000 établissements répartis sur l’échelle du territoire national où les grèves sont désormais devenues la norme, ne lui offrant plus la possibilité de fréquenter les bancs de l’école que deux fois par semaine, les jeudis et samedis, à raison de quatre heures de cours grand maximum. Et encore: souvent, il lui arrive de se retrouver en pleines “vacances” inopinées, essayant tant bien que mal de rattraper ellemême, ou, de temps à autre, avec l’aide des enseignants que ses parents se sont attachés pour qu’ils lui dispensent des cours de soutien, le programme qu’elle doit avoir assimilé. Au total, ce sont pas moins de 7 millions d’élèves qui sont dans le même cas de Kawtar. Une calamité “massive”, pour le moins.

Au départ, beaucoup de nos concitoyens, si ce n’est peut-être la plupart, s’étaient solidarisés avec le corps enseignant. Quand David affronte Goliath, ou ce que l’on croit être David et Goliath, on tend, de façon générale, naturellement, et c’est parfois un des faibles malencontreux de l’homme, à vouloir que le premier finisse par prendre le dessus sur le second. Sauf que la vraie histoire n’a, en tout état de cause, rien à voir avec le récit biblique et qu’elle présente plutôt des personnages parfaitement marocains dont il s’est avéré avec le temps que pour eux seul comptait qu’ils puissent entretenir un statu quo qui leur est largement favorable et auquel le statut unifié des fonctionnaires du département de l’Éducation nationale, approuvé le 27 septembre 2023 en conseil de gouvernement, menace résolument de mettre fin. En l’espèce, David est d’ores et déjà Roi.


De l’autre côté, le gouvernement s’est, lui aussi sans doute, rendu coupable de bien des impairs. Avant que son chef, en l’occurrence Aziz Akhannouch, ne se décide fin octobre 2023 à prendre les choses en main, il les a laissées de longues semaines durant traîner pour s’envenimer et amener à mettre en péril l’ensemble de l’année scolaire, que l’Exécutif risque bien à tout moment, si la situation se perpétue sur la durée, à décréter année blanche, euphémisme pour dire une année perdue. M. Akhannouch croyait-il que, comme le veut le fameux adage arabe, le dossier des enseignants pouvait être réglé en le délaissant (“kam hâjatan qadaynâhâ bi tarkihâ”)? Si c’est le cas, il n’aura pas vu juste.

Une autre interprétation, soutenue notamment dans son entourage le plus proche, est qu’il aura voulu laisser toute sa chance à son ministre de l’Education nationale, Chakib Benmoussa, cependant que le costume a finalement pris une taille qui dépassait de loin la largeur de ses frêles épaules de technocrate peu rompu aux joutes politiques. Quoi qu’il en soit, la sagesse en la matière aurait plutôt voulu que l’on ne confiât pas un chantier aussi lourd à un seul responsable ministériel. Comme on pourrait le dire aussi, l’éducation de nos enfants est une chose trop grave pour être laissée entre les seules mains d’un ministre de l’Education nationale.

Avec le gel, acté le 27 novembre 2023, du statut unifié, davantage voie de sortie provisoire que solution de long terme pour mettre fin au conflit actuel entre le gouvernement et les enseignants, on espère bien sûr que les élèves pourront reprendre leurs cours le plus normalement du monde et rêver, encore, à un destin fleuri, quoique le non-retrait officiel du texte fait que de nombreuses coordinations menacent de continuer de faire grève. Eu égard à ses aspirations, Kawtar mériterait bien sa pleine chance, comme les millions d’autres écoliers de par le Maroc...

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