Le gouvernement durcit les mesures restrictives pendant Ramadan

La crise sociale s'amplifie

Au lieu de ne plus laisser du tout les gens circuler, n’aurait-il pas été possible d’imposer des seuils dans les lieux de socialisation habituels que sont, notamment, les mosquées et les cafés, avec bien évidemment obligation de porter le masque et de respecter une distance d’au minimum deux mètres entre les individus?

Que les autorités marocaines s’inquiètent d’une recrudescence de la situation épidémique relative à la pandémie de Covid-19 est sinon à saluer, du moins la moindre des choses. Et il faut donc s’attendre à ce qu’elles cherchent à limiter les dégâts, de sorte à ne pas engorger un système de santé national qui, pour le moins, est loin d’être performant -à peine un lit d’hôpital par 1.000 habitants, soit trois fois moins que la moyenne mondiale et mieux seulement que la Mauritanie au Maghreb. Mais fallait-il en arriver jusqu’à interdire, à partir du 1er Ramadan, tout déplacement de 20h à 6h? Car il faut le dire, la mesure est par trop forte, et ce à tous les niveaux.

Parer à la promiscuité
Psychologiquement d’abord, les Marocains sont sans doute à bout, si l’on se réfère en tout cas à l’abondante littérature scientifique publiée depuis le début de la Covid-19 et qui a démontré que dans tous les pays où des mesures de confinement ont été décrétées, la détresse a été, sur ce plan, de mise -l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait notamment établi, à l’issue d’une enquête internationale rendue publique le 5 octobre 2020, que dans 130 pays répartis sur six régions “la pandémie [avait] fait augmenter la demande de services de santé mentale”.

Et dans ce sens, il ne faut pas avoir passé beaucoup d’années au Maroc pour comprendre l’impact positif qu’a le Ramadan sur le vécu de la population, en ce qu’il favorise davantage la cohésion sociale, et le mois sacré était donc l’occasion pour tout un chacun d’enfin souffler un peu. Ce que les autorités ne doivent elles-mêmes bien sûr savoir que trop bien, elles dont le principal souci semble justement avoir été de parer à la promiscuité sous-tendant en général cette cohésion sociale et de là à s’éviter une montée en flèche des contaminations, d’autant plus que des variants plus contagieux du SARS-CoV-2, le virus responsable de la Covid-19, sont désormais en circulation -le variant britannique avait notamment été, au 29 mars 2021, détecté chez une quarantaine de personnes à Dakhla, ce qui avait amené la wilaya à faire fermer la ville du Sahara marocain.

Mais au lieu de ne plus laisser du tout les gens circuler, n’aurait-il pas été par exemple possible d’imposer des seuils dans les lieux de socialisation habituels que sont, notamment, les mosquées et les cafés, avec bien évidemment obligation de porter le masque et de respecter une distance d’au minimum deux mètres entre les individus?

Renflouer les caisses
Ou, pour les mosquées en particulier puisque c’est ce à quoi de nombreux citoyens semblent le plus tenir, au moins laisser les personnes déjà vaccinées librement y accéder -ce qui pourrait en même temps encourager certains récalcitrants à se laisser administrer le vaccin une fois celui-ci disponible? Et fallait-il, en fin de compte, nécessairement mettre en place une seule et même règle dans tout le pays? Car personne n’ignore que la situation épidémique n’est jamais la même partout dans le Royaume, et, partant, rien ne légitime que les autorités s’y prennent de la même façon à tous les endroits.

Surtout que l’impératif économique, et c’est là un autre point non moins essentiel, sinon fondamental, est en jeu: le Ramadan est aussi, comme chacun le sait, un mois de consommation par excellence, et où donc l’économie tourne généralement à plein régime. On a par exemple cité plus haut les cafés, et on se demande bien comment ces derniers vont encore résister alors que la nouvelle décision des autorités tout simplement les condamne.

Tout-à-fait justifiée a d’ailleurs été la décision de leurs propriétaires, réunis au sein de l’Association nationale des cafés et restaurants au Maroc (ANCRM), de tenir le 9 avril 2021 une grève nationale de 24 heures, d’autant plus qu’ils s’estiment lésés par le Comité de veille économique (CVE), mis en place en mars 2020 au niveau du ministère de l’Économie pour identifier les mesures appropriées en termes d’accompagnement des secteurs impactés par la Covid-19. Ils avaient notamment accusé, dans un communiqué rendu public le 31 mars 2021, le gouvernement Saâd Eddine El Othmani de “manque d’envie de corriger les déficiences que connaît l’arsenal juridique auquel est soumis le secteur”.

Et ce qu’il faut savoir, c’est que si l’on inclut également les restaurants et les snacks, le nombre de commerces concernés se monterait à pas moins de 250.000, lesquels feraient vivre jusqu’à deux millions de personnes. Ce qui ne peut donc que laisser songeur.

Des secteurs condamnés
On peut se demander d’ailleurs si la décision d’interdire toutes les sorties nocturnes pendant le Ramadan a vraiment été collégiale, car on peut se rappeler par exemple l’opposition qu’il y a eu dans les premiers mois de l’état d’urgence sanitaire et plus précisément à la veille de l’Aïd es-Séghir 2020 entre d’un côté le ministre de la Santé, Khalid Aït Taleb, et en soutien celui de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, pour qui le plus important était de garder des indicateurs épidémiques au vert quand bien même l’économie nationale en souffrirait, tandis que le ministre de l’Industrie, Moulay Hafid Elalamy, et surtout celui de l’Économie, Mohamed Benchaâboun, appelaient à tenir également compte de la donne économique.

Ce dernier, au cours d’une intervention en mai 2020 à la Chambre des conseillers, avait même contredit M. El Othmani, qui venait pourtant de s’exprimer un jour avant lui à la tribune de la Chambre des représentants, au sujet de la réouverture de l’économie, s’inquiétant notamment du fait que chaque jour de confinement supplémentaire revenait à un milliard de dirhams de pertes financières au Maroc (lire n°1349, du 22 au 28 mai 2020).

Il y a lieu de voir donc ce qu’en pense M. Benchaâboun et si, dans les jours ou semaines à venir, il s’exprimera de façon aussi forte, lui qui doit notamment rendre des comptes aux nombreuses institutions financières auprès desquelles il a contracté, depuis avril 2020, une dizaine de milliards de dirhams de crédits pour renflouer les caisses de l’État et l’aider à maintenir un déficit budgétaire acceptable -l’objectif avait été fixé, dans le projet de loi des finances rectificative (PLFR) adopté le 20 juillet 2020 par le parlement, à -7,5% du produit intérieur brut (PIB).

Et, dans le sillage de M. Benchaâboun, le wali de Bank Al-Maghrib (BAM), Abdellatif Jouahri, est également attendu, quoique ce dernier eût, au cours d’un point-presse tenu le 22 septembre 2020, directement jeté la pierre aux “gens” qui, selon lui, “ne sont pas disciplinés”, étant donné que “la majorité des cas de contamination sont des cas contacts, et cela montre que toujours il y a quelqu’un qui ne respecte pas les mesures de précaution et favorise les contaminations”. “A chaque occasion, Aïd, Achoura, il y a un relâchement nuisible sur le plan économique,” avait-il fustigé.

En tout cas, tous secteurs confondus, ce sont quelque 20.000 entreprises qui, au cours de l’année 2020, auraient à en croire la Confédération marocaine des très petites entreprises (TPE) et des petites et moyennes entreprises (PME) fait faillite, et le jusqu’au-boutisme des autorités ne sera sans doute pas pour arranger les choses. Et à cet égard, il y a lieu de rappeler que du fait de la pénurie de vaccin, due à l’accaparement par les pays producteurs des doses sortant de leurs usines, le Maroc est bien loin encore de sortir de l’auberge de la Covid-19, et qu’il faudra donc nécessairement s’adapter, au risque que le Royaume plonge dans une crise non seulement économique, mais également sociale qui pourrait lui être fatale. Ou, pour le dire plus clairement, rien n’empêche que demain apparaissent des mouvements de protestation encore plus massifs que celui que mènent par exemple actuellement les enseignants contractuels demandant leur intégration à la fonction publique et dans lequel, comme on l’a vu, l’approche purement sécuritaire a montré ses limites.

Ainsi, dans un document publié le 24 mars 2021 sur l’évolution du niveau de vie des ménages et l’impact de la pandémie sur les inégalités sociales, le Haut-Commissariat au plan (HCP) avait relevé que “dans le contexte de la crise sanitaire, l’incidence de la pauvreté s’est multipliée par près de 7 à l’échelle nationale, passant de 1,7% avant cette crise à 11,7% au temps du confinement”. “De même”, toujours selon le HCP, “le taux de vulnérabilité a plus que doublé, passant de 7,3% avant le confinement à 16,7% pendant le confinement”. Ce qui fait que “dans ces conditions, les inégalités sociales se sont détériorées et ont dépassé le seuil socialement intolérable (42%)”.

Et même si, comme l’a souligné l’institution, “les aides publiques ont réduit l’incidence de la pauvreté de 9 points de pourcentage, la vulnérabilité de 8 points et les inégalités de 6 points”, il n’en reste pas moins qu’il faudra sans doute que les autorités se montrent plus flexibles à l’avenir, au lieu de céder à une gestion somme toute unidimensionnelle et, il faut le dire, périlleuse à bien des égards...

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