Gouvernement Akhannouch: Le tiercé gagnant

Comme il était devenu de plus en plus évident, le président du RNI a choisi de se limiter, pour son cabinet, à une alliance avec les seuls PAM et PI, pour une coalition resserrée de trois partis seulement. Les candidats au poste de ministre doivent être incessamment transmis au Palais, avec la promesse de profils réunissant compétence, crédibilité et probité.

Dès le premier jour des consultations pour la formation du gouvernement issu des législatives du 8 septembre 2021, les indicateurs ont abondé dans le sens de la constitution d’une majorité se limitant au parti du Rassemblement national des indépendants (RNI), arrivé, avec 102 députés, en tête des élections, et à ses deux premiers poursuivants que sont le Parti authenticité et modernité (PAM) et le Parti de l’Istiqlal (PI), respectivement 87 et 81 députés. Les secrétaires généraux de ces deux derniers partis, à savoir Abdellatif Ouahbi et Nizar Baraka, avaient en effet parlé, à l’issue des entretiens qu’ils avaient eus le 13 septembre 2021 avec le président du RNI et Chef du gouvernement désigné, Aziz Akhannouch, de “signes positifs” pour le premier, et d’“offre” pour le second, mais malgré cela et malgré la coalition des trois formations au niveau des différents conseils des communes et des régions du Royaume, également élus le 8 septembre 2021, pour en choisir à titre unanime les présidents, on s’était dit qu’il y aurait peut-être, quand bien même, une surprise au bout du compte. Mais cela n’a finalement pas été le cas: réunis ce mercredi 22 septembre 2021 sur l’estrade de la salle de conférence du siège du RNI dans la capitale, Rabat, MM. Akhannouch, Ouahbi et Baraka ont acté la naissance officielle d’une majorité qui sera bel et bien tripartite.

Majorité “compacte” et “efficace”
“Le principe de l’équilibre entre la majorité et l’opposition commande que ne soit pas concentré tout le pouvoir d’un côté sans l’autre,” a légitimé, dans l’allocution qu’il a donnée, M. Akhannouch, qui avait par ailleurs mis l’accent, plus tôt, sur l’impératif d’une majorité qui soit “compacte” et “efficace”. Ce qu’ont également souligné, dans la foulée, MM. Ouahbi et Baraka, également conviés par le député RNI et, pour l’occasion, maître de cérémonie, Mustapha Baitas, à réagir devant les médias présents.

M. Baraka, en particulier, a, dans le sillage du propos qu’il avait déjà tenu à l’issue de ses premières consultations avec M. Akhannouch, formulé le voeu que le gouvernement à venir soit “fort” et “cohérent” et que sa “performance” soit “marquée par l’homogénéité, la coopération, l’efficience, la vision futuriste et la forte volonté de changement et de rupture avec les politiques arrivées à leurs termes”. Ce qui, bien évidemment, nécessitera de faire des choix qui aillent dans ce sens -M. Akhannouch a, à cet égard, insisté sur les critères de “compétence”, de “crédibilité” et de “probité”.

Volonté de changement
En revanche, on l’imagine, la déception doit être de mise au niveau des autres partis qui ne sont pas vu offrir par M. Akhannouch la possibilité de participer à son gouvernement, et l’on pense surtout ici à l’Union socialiste des forces populaires (USFP). Cette dernière avait ainsi fait des mains et des pieds, tout au long de la semaine ayant suivi la rencontre, le 13 septembre 2021, entre son premier secrétaire, Driss Lachguar, et M. Akhannouch, pour que ce dernier lui propose une place, allant jusqu’à tenir, ce 19 septembre 2021, une réunion de son conseil national. Réunion à l’issue de laquelle M. Lachguar avait mis son parti à la disposition de M. Akhannouch, pourvu qu’une “offre convenable” arrive sur sa table. “L’emplacement du parti est d’être dans l’équipe gouvernementale,” avait notamment tonné M. Lachguar.

En même temps, le porte-voix médiatique arabophone de l’USFP, à savoir le quotidien Al-Ittihad Al-Ichtiraki, avait publié dans son édition du 16 septembre 2021 un éditorial fustigeant, sans le nommer, le PAM et son discours de campagne accusant M. Akhannouch de tenter d’acheter les législatives, et se présentant, en gros, comme le véritable allié du RNI. Mais ignoré par M. Akhannouch, l’USFP n’avait d’autre choix que de décider, par le biais de son bureau politique réuni ce mardi 21 septembre 2021, de rallier, au final, l’opposition, à laquelle il s’était également rangé suite à la première place du Parti de la justice et du développement (PJD) aux législatives du 25 novembre 2021.

“Après l’annonce des résultats des élections, nous croyions qu’il y avait déjà une majorité, et après nous avons été surpris par l’émergence d’une coalition tripartite ayant mis fin à tout rôle pour les autres partis,” confiera, amer, M. Lachguar, aux médias, faisant là référence à la majorité sortante à laquelle le RNI ainsi que son parti ont tous deux appartenu.

Coalition dans la coalition
Car ce n’est pas complètement à tort que l’USFP a cru qu’il pouvait figurer dans le gouvernement Akhannouch; avec aussi le Mouvement populaire (MP) et l’Union constitutionnelle (UC), qui se retrouvent également de fait, désormais, dans l’opposition, un front de quatre partis avait représenté une sorte de coalition dans la coalition gouvernementale menée, au cours de la précédente législature, par le PJD. C’est ainsi que ce front avait lié son sort au moment de négocier avec l’ancien secrétaire du PJD, Abdelilah Benkirane, que le Roi avait chargé, suite à la victoire de son parti aux législatives du 7 octobre 2016, de mener les discussions avec les autres formations.

Il avait, début janvier 2017, signé un communiqué conjoint défendant le “renforcement de l’alliance gouvernementale”, alors que M. Benkirane ne voulait pas de l’USFP dans son cabinet, de sorte à ne pas se retrouver en minorité dans sa propre majorité. Et c’est grâce à son rapprochement avec le RNI que l’USFP avait fini, au passage, par rafler, en la personne du président de sa commission administrative, Habib El Malki, la présidence de la Chambre des représentants.

De là, il fallait comprendre les sous-entendus de M. Lachguar quand, après son entrevue du 13 septembre 2021 avec M. Akhannouch, il avait mis “en avant les efforts déployés par le RNI et l’USFP (...) en vue de servir le pays” et s’était dit “toujours prêt à donner davantage pour faire aboutir le nouveau projet de développement du Royaume”. Mais aussi sa déception et celle du MP et de l’UC, qui eux aussi avaient fait part de leur intérêt à continuer dans le gouvernement -“Nous avons oeuvré de concert à plusieurs occasions et nous sommes disposés à poursuivre notre engagement avec le RNI, quelles qu’en soient la position ou les responsabilités qui nous semblent correspondre à cette étape,” avait notamment déclaré le secrétaire de l’UC, Mohamed Sajid, avant, visiblement, de comprendre que son voeu ne serait pas exaucé et de se mettre d’accord, le 16 septembre 2021, avec le Mouvement démocratique et social (MDS) pour mettre en place un seul et même groupe parlementaire, alors que c’était avec le RNI que le parti du cheval l’avait fait au cours des cinq précédentes années.

Grands chantiers
Pour M. Akhannouch, cela semble toutefois le prix nécessaire à payer pour que voie le jour le gouvernement le mieux à même de “mettre en oeuvre les grands chantiers et stratégies de Sa Majesté le Roi, ainsi que les futurs programmes gouvernementaux”, comme il l’avait promis dès après sa nomination, le 10 septembre 2021 au palais royal de la ville de Fès, par le roi Mohammed VI. Le PI, notamment, avait mis comme condition sine qua non de ne pas se retrouver dans une majorité pléthorique comme celle avec laquelle Saâd Eddine El Othmani avait pris, début avril 2017, ses fonctions, avec pas moins de six partis. Et il se dit aussi que le roi Mohammed VI a une préfèrence particulière pour les gouvernements resserrés, puisqu’à l’issue de son discours du Trône du 29 juillet 2021 il était -entre autres- intervenu pour réduire le nombre de départements ministériels de trente-huit (!) à vingt-quatre seulement.

Autre avantage aussi que présente le triumvirat RNI-PAM-PI: la proximité des “principes”, des “programmes” et des “idées”, soulignée par M. Akhannouch, exception faite du “différend démocratique” (dixit M. Ouahbi), au moment de la campagne, entre le RNI et le PAM relatif à la soi-disant utilisation de l’argent par le premier parti. Cette proximité, elle est surtout patente au niveau économique, puisque pour sortir de la crise touchant, depuis le recensement des premiers cas de Covid-19 début mars 2020, le Maroc, les trois partis privilégient une approche keynésienne, du nom de l’économiste britannique John Maynard Keynes, pour qui la relance ne passe pas par la rigueur budgétaire mais plutôt par la dépense.

Ce qui trancherait avec la politique menée sous le PJD, même si d’aucuns ne manquent pas de signaler qu’au cours de la présence de la formation islamiste à la tête du gouvernement, c’est le PI et le RNI qui ont eu la charge du ministère de l’Économie: le premier avec M. Baraka lui-même, et ce jusqu’au retrait, en 2013, du parti de la balance de l’Exécutif, et le deuxième avec Mohamed Boussaïd et Mohamed Benchaâboun.

“Coup de pierres”
Sauf qu’il faut dire que, d’une part, le tournant néolibéral du PJD n’allait véritablement commencer qu’avec le départ de M. Baraka -exception faite de la fameuse décision de début avril 2013 d’arrêter l’exécution de 15 milliards de dirhams (MMDH) de dépenses d’investissements qui étaient prévus, mais celle-ci avait été plutôt due au département du Budget, alors dirigé par le PJD Driss El Azami El Idrissi- et que, d’autre part, si MM. Boussaïd et Benchaâboun ont effectivement toujours fait montre d’inclinations austéritaires, ce n’était pas nécessairement en accord avec l’orientation du RNI.

M. Akhannouch s’était à ce propos distingué, en avril 2020 au début de la pandémie, par une tribune faisant pièce au “discours donnant la priorité aux recettes de l’Etat et posant l’équation aujourd’hui en termes de dualité entre le sauvetage de l’Etat ou celui des entreprises, doit absolument cesser”, et ainsi au propre discours de M. Benchaâboun.

Le RNI s’est d’ailleurs personnellement engagé, pendant la campagne, à créer un million d’emplois; à accorder, pour pouvoir bénéficier de traitement, d’une carte de soins; en sus de 1.000 dirhams par mois pour tous les citoyens âgés de 65 ans et plus et 300 dirhams pour tout enfant scolarisé, dans une limite de trois enfants par famille; et, enfin, à intégrer dans la fonction publique les enseignants du primaire, tout en leur octroyant un salaire mensuel de 7.500 dirhams.

“Si [le citoyen] n’obtient pas [cela] avant 2026, qu’il nous chasse à coup de pierres,” avait même martelé, en juin 2021, le membre du bureau politique du RNI et ancien ministre, Rachid Talbi Alami. Une fois installé, le gouvernement Akhannouch devra bien sûr, toutefois, faire avec de nombreuses contraintes, notamment celles des institutions financières internationales qui ne voient généralement que d’un très mauvais oeil le dépassement du seuil de 3% de déficit budgétaire, tout en devant donner la priorité à l’implémentation du nouveau modèle de développement (NMD), dont il devra signer le pacte afférent et qui, en substance, ne partage pas particulièrement la même approche eu égard à la voie à suivre. Ce qui, bien évidemment, laisse présager de nombreuses réadaptations.

Mais dans l’intention, M. Talbi Alami peut croire qu’il n’aura pas à esquiver, au bout de cinq ans, les jets de pierre, encore fautil qu’il n’y ait pas d’erreur sur les profils que M. Akhannouch doit, comme il l’a annoncé, incessamment soumettre à la discrétion du roi Mohammed VI...