Gouvernance bancale

Des ministres qui rompent avec les actions menées par leurs prédécesseurs

Nos responsables ne se sont jamais inscrits dans la continuité. Cette “coutume” contagieuse rend bancals et inefficaces les gouvernements qui se succèdent. Chaque ministre vole la vedette à celui qui a occupé le même poste auparavant.

En réponse à une question du groupe parlementaire du Parti de la justice et du développement (PJD) à la Chambre des conseillers, le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l’Innovation, Abdellatif Miraoui, en a choqué plus d’un, mardi 26 avril 2022. Il a fait une annonce qui a eu l’effet d’une bombe. Il a déclaré sans préavis que le système Bachelor n’existe plus, tout bonnement, dans les universités marocaines.

Il a ajouté que sa mise en place pour certaines filières était «expérimentale» et n’a pas été généralisée à toutes les universités. Voilà qui est fait. Il s’agit du même système Bachelor, cette réforme engagée et mise sur les rails par son prédécesseur, Saaid Amzazi, qui a mobilisé, trois ans durant, de grands moyens financiers et humains pour y parvenir. Puis, vient M. Miraoui qui jette cette réforme à la poubelle de l’histoire. Que d’argent et d’énergie ont été consentis! Peu importe! Le ministre de l’Enseignement supérieur annonce, ainsi, la rupture avec le plan de réforme de Amzazi et met en place un nouveau plan qui sera, à n’en pas douter, ignoré par son successeur.

C’est devenu une habitude. Une manie délétère. La ministre du Tourisme, Fatim-Zahra Ammor, a fait de même en révisant les mesures de soutien au secteur contenues dans le contrat-programme conclu le 3 août 2020, élaboré par son prédécesseur, Nadia Fettah Alaoui. Les exemples, ce n’est pas ce qui manque. Mais pour les nostalgiques, on se rappelle encore de la «stratégie industrielle» de Reda Chami, qui a été dans la forme supplantée par «Accélération industrielle» de Moulay Hafid Elalamy.

Bref, cette «coutume» contagieuse rend bancals et inefficaces les gouvernements qui se succèdent. Chaque ministre vole la vedette à celui qui a occupé le même poste auparavant. C’est une manière de s’attirer les feux des projecteurs et de marquer son territoire. Au lieu d’agir dans la continuité pour le développement du pays et la conquête de la confiance des jeunes qui se lézarde peu à peu dans le jeu et la gouvernance politiques, on préfère penser à ses propres intérêts plutôt qu’à ceux de toute une nation. Cet individualisme est le même responsable de l’absence de la coopération dite transversale entre les ministres du même gouvernement.

Le mieux qu’un responsable ait pu faire, c’est de parler d’une stratégie quinquennale sectorielle, sur cinq ans. Puis arrive un nouveau ministre fraîchement nommé pour enterrer à jamais la stratégie de son prédécesseur. Bref, nos responsables ne se sont jamais inscrits dans la continuité. Cela rappelle un peu le refrain de certains médecins véreux qui s’évertuent pour convaincre que leur «collègue» ne maîtrise pas son domaine afin de conquérir un nouveau client.

Malheureusement, cette mentalité n’a que trop duré. Elle handicape un Maroc en mouvement et qui aspire à l’émergence. Il va falloir s’inscrire entre rupture et continuité. C’est le délicat point d’équilibre que doit trouver un gouvernement en poursuivant les réformes engagées par l’ancien gouvernement, tout en contournant, si besoin est, un certain nombre d’écueils.

On peut changer de style de gouvernance par la dynamique insufflée à ses actions sur le terrain mais pas en négligeant diamétralement des plans stratégiques pour la réalisation desquels l’argent du contribuable et des «matières grises» ont été mobilisés.