Entretien avec Ghita El Khiyat, psychiatre

Ghita El Khiyat : "Passer des heures devant les écrans rompt le lien social"

Ghita El Khiyat est anthropologue, psychiatre et écrivaine. Dans cette interview qu’elle accorde à Maroc Hebdo, la spécialiste en médecine du travail revient sur la problématique de la surexposition des enfants marocains aux écrans, les conséquences ainsi que les moyens de prévenir l’addiction aux moyens numériques.


Quelles sont les conséquences de l’exposition des enfants marocains aux écrans ?
Le monde à venir va être de plus en plus gouverné par le numérique. L’utilisation des écrans par les enfants marocains se fait malheureusement dans le désordre et l’anarchie, sans parler de la surconsommation. Nous sommes bien face à un phénomène d’addiction. Il est tout aussi dangereux de passer de l’analphabétisme au numérique, en grillant l’étape indispensable qu’est le livre.

Le problème c’est qu’il y a, dans notre pays, un très grand manquement au niveau de la lecture. En exposant les enfants et les bébés aussi, phénomène nouveau et alarmant, aux nuisances des écrans, ceux-ci sont confrontés à des troubles du sommeil, un déficit sur le plan de la concentration, par la désorganisation du temps du sommeil et de l’effort. Le tissage mental de l’enfant sera également incomplet, car passer des heures devant les écrans rompt le lien social, la vie en commun régresse, en plus du contentement dans des activités virtuelles. L’évolution mentale et intellectuelle de l’enfant s’en trouve affectée.

Plusieurs études montrent que le temps passé devant les écrans est associé à un développement moindre des capacités cognitives et du langage. Les enfants ont beaucoup de mal à se concentrer et à écrire, leur motricité étant peu développée. Pourquoi les écrans sont-ils à ce point addictifs ?
Parce que c’est très plaisant, à fortiori pour des enfants. C’est amusant, ludique et tout est pensé pour absorber l’attention des utilisateurs le maximum de temps possible. Et ce plaisir est un élément constitutif de l’addiction.


Les stratégies de captation de l’attention des enfants, où tous les biais cognitifs sont utilisés pour enfermer les enfants sur leurs écrans, les contrôler et les monétiser sont mobilisés par les professionnels des écrans. Selon certaines études, l’exposition à la fameuse lumière bleue émise par les écrans décale le pic de mélatonine, hormone essentielle à la synchronisation des rythmes biologiques. Or, la diminution de luminosité en soirée s’accompagne d’une augmentation de la sécrétion de cette hormone, avec un pic en milieu de nuit, vers 3 - 4 heures du matin.

Le rôle des parents est-il important pour prévenir cette addiction aux écrans ?
Oui, le rôle des parents est absolument essentiel. La permissivité peut à cet égard s’avérer dangereuse. L’excès n’a jamais été bon pour l’enfant. Il faut passer plus de temps avec ses enfants et leur permettre de diversifier leurs activités, de préférence culturelles et sportives. La présence du père et son incarnation de l’autorité est très importante pour mettre des limites et de l’ordre dans le planning des enfants.

Quelles sont les thérapies pour sevrer les enfants de ces addictions ?
L’école, la vie en famille, la lecture doivent être érigées en priorité. Apprendre aux enfants la conversation, les emmener au cinéma pour regarder les films dans de bonnes conditions, privilégier la socialisation. Dans mon cabinet, des parents viennent me voir, exaspérés, car ils se plaignent de la surconsommation de leurs enfants des écrans, notamment les adolescents, qui sont déprimés, ne font rien, se réveillent le nez sur le téléphone et dorment très tard la nuit, obnubilés qu’ils sont par cette miraculeuse lumière bleue.

Faut-il une stratégie nationale pour lutter contre ce phénomène, selon vous ?
Les médias doivent à mon avis ouvrir un débat sur ce sujet, en invitant les parties prenantes, parents, psychologues, enseignants et autorités à se mettre autour de la table. Le but serait d’échanger autour de cette problématique afin d’éveiller les consciences. Cela serait un moyen de parvenir à une feuille de route en adoptant de bonnes pratiques à diffuser dans les écoles, à titre d’exemple.

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