LES GÉNÉRAUX EN FOLIE

TENSIONS SOCIALES, MANIFESTATIONS ANTI-RÉGIME, CRISE ÉCONOMIQUE...

En Algérie, la situation est globalement explosive. Le pouvoir fait face au soulèvement populaire par la répression. Incapable de trouver une issue à la crise économique sans précédent qui asphyxie le pays, qui exacerbe les tensions sociales, il peine à apaiser le Hirak qui lui conteste la légitimité. Il craint le pire le 22 février, jour du 2e anniversaire de ce mouvement anti-régime.

De Bouteflika à Tebboune, l’Algérie bouillonne. Le bilan est accablant de ces deux dernières années: des arrestations arbitraires, des condamnations affligeantes, trop d’exclusion, de détresse et de misère, montée en flèche des prix des denrées alimentaires, licenciements et hausse du chômage... Et la liste est longue. Voilà ce que reflète le miroir de la société algérienne. Mercredi 17 février 2021, la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'Homme (LADDH) sonne, sur un ton préoccupant, l’alarme.

«Le pouvoir emprunte une voie dangereuse pour l’avenir du pays au lieu de s’attacher à valoriser le pacifisme exemplaire avec lequel s’expriment les Algériens», met en garde l'organisation dans un communiqué, quelques jours avant la célébration tant attendue et tant redoutée (par le pouvoir) du 2e anniversaire du soulèvement populaire du 22 février 2019, baptisé depuis «Hirak», qui a mis fin aux ambitions effrénées de l’entourage de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika briguant un cinquième mandat.

En Algérie, la situation politique, économique et sociale est insoutenable pour une écrasante majorité d'Algériens. L’environnement général qui y règne menace une stabilité politique déjà fragilisée par l’incapacité du pouvoir en place en quête toujours de légitimité populaire. D’ailleurs, le mouvement du Hirak est né du sein même de de cette crise politique et sociale qui vient se greffer à une crise économique sans précédent.

“Not my President”
Les rassemblements populaires imposants de chaque vendredi ont repris après un arrêt durant les premiers mois de la pandémie. Le régime et celui qui le symbolise à la plus haute sphère du pays, en l’occurrence le président Abdelmajid Tebboune, sont contestés par la population. Les Algériens n’ont pas l’ombre d'un doute que c'est le même régime, tenu de main de fer par l’institution militaire et qui a imposé pendant plus de 20 ans Abdelaziz Bouteflika, qui a «parachuté» Tebboune. Suite à l’élection de ce dernier le 12 décembre 2019, l’on se rappelle encore ces slogans qui ont été scandés ou brandis sous forme de banderoles: «Le vote est truqué. Vos élections ne nous concernent pas et votre président ne nous gouvernera pas», «Tebboune, ton mandat est un mandat mort-né» ou encore «Not my President».

Pour le gros d’entre eux, une chose est sûre: rien ne changera. Leurs «prophéties» vont s’avérer encore pires que prévu. Pour le journal algérien L’Expression, la situation sociale est explosive. Il cite Salim Labatcha, un responsable syndical: «Il faut un salaire minimum de 75.000 dinars pour permettre aux citoyens de rattraper la perte de pouvoir d’achat provoquée par la hausse des prix…». La même publication cite que dans la fonction publique le salaire minimum avoisine 18.000 dinars, l’équivalent de 112 euros. Un ingénieur touche un salaire mensuel de 36.000 dinars (225 euros), sachant que le secteur public est le secteur qui pourvoie 90% des emplois. Le pouvoir d’achat se réduit comme une peau de chagrin. Une envolée historique du prix des denrées alimentaires fait date. Un exemple simple mais édifiant: un kilo de sardines atteint à Oran 1.400 dinars le kilo. A Jijel, à l’ouest de la capitale, il est vendu à 1.600 dinars (10 euros).

Suicide des jeunes
La crise sociale commence à produire l’inévitable. L’une de ses facettes les plus saillantes est le phénomène de suicide chez les jeunes. Le désespoir, l’horizon bouché et le manque de visibilité et d’opportunités de fuir les méandres de la misère ont fini par inciter nombre de jeunes à se donner la mort. Dans la ville minière de Ouenza, relevant de la wilaya de Tebessa, lundi 25 janvier 2021, des chômeurs «victimes de marginalisation et de favoritisme ont occupé sans préavis l’entrée de la mine, menaçant de suicide collectivement si leur revendication d’obtenir un poste de travail n’est pas satisfaite», rapporte le quotidien algérien El Watan. Outre le suicide, la criminalité a enregistré, en 2020, une hausse globale de 3% par rapport à 2019, un chiffre annoncé début février 2021 par la Direction générale de la Sûreté nationale algérienne.

Et quand on ne se suicide pas ou qu’on ne se laisse pas tenter par la délinquance, on se révolte. Là encore, la main lourde de la machine répressive du pouvoir n’hésite pas à frapper fort: arrestations arbitraires, condamnations à des peines de prison ferme à la suite de procès éclairs et torture. Les associations de défense des droits de l'Homme algériennes complètent un tableau noir en énumérant des pratiques infligées aux détenus d’opinion: Des cellules infamantes, des déportations de détenus par des mesures répressives et des pressions psychologiques insupportables.

Le Parti des Travailleurs (PT) et le Rassemblement pour la culture et la démocratie, deux des principales formations de l’opposition, disent que «l’Algérie est sur un brasier» et alertent contre «une faillite imminente du pays». Le Pacte de l’Alternative Démocratique (PAD), un collectif de plusieurs partis politiques, personnalités et représentants de la société civile algérienne, souligne que, depuis février 2019, l’Algérie connaît «une aggravation de la précarité sociale et des atteintes aux libertés fondamentales, qu’elles soient individuelles ou collectives».

Dans la même lignée, le Comité contre la torture, regroupant le comité National de Libération des Détenus, la Coordination Nationale des Universitaires Algériens pour le Changement et le Collectif des avocats de la défense des détenus d’opinion, créé dans la foulée des «indiscrétions » divulguées par le jeune Walid Nekkiche devant la chambre criminelle près la cour d’Alger, a appelé les autorités algériennes à «mettre un terme à la torture et à l’utilisation de la justice comme instrument de répression».

Répression par la “justice”
Le cas de l’étudiant Nekkiche mérite d’être cité en exemple. Lors de son procès, le 1er février 2021, Walid Nekkiche, 25 ans, en détention administrative déjà depuis plus d’un an, a dit avoir été «agressé sexuellement, physiquement et verbalement» par des éléments des services de sécurité pendant sa garde à vue. «J’ai vécu l’enfer (…) J’ai beaucoup enduré durant ces quatorze mois de prison et surtout les six jours passés à la caserne Ben Aknoun» à Alger, a-t-il confié au quotidien francophone algérien Liberté. L’étudiant a été poursuivi pour «complot contre l’Etat» et «atteinte à l’intégrité du territoire national» et «incitation de la population à prendre les armes».

Le jeune homme a été finalement condamné à six mois de prison ferme pour «distribution et possession de tracts pour porter atteinte à l’intérêt du pays». Un autre cas mérite aussi que l’on s’y attarde, celui du journaliste Khaled Drareni, 40 ans. Pour la simple raison que les médias français, les institutions européennes et l’ONU en ont fait une cause internationale. Au Parlement européen, les eurodéputés se sont insurgés contre la situation des droits de l'Homme dans le pays et particulièrement le cas du journaliste algérien Khaled Drareni.

Dans une question adressée par l’eurodéputée Maria Soraya Rodriguez, présidente de la Délégation pour les relations avec le Parlement panafricain, au vice-président de la Commission européenne et le Haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères, elle a dénoncé l’injustice subie par Drareni tout en soulignant que le respect des droits de l'Homme est un pilier de la relation UE-Algérie.

«Les autorités algériennes continuent de réprimer la dissidence, utilisent les lois de sécurité nationale pour réprimer la liberté d’expression, violant ainsi les droits les plus fondamentaux. Et comment la condamnation de Drareni a été prononcée sans aucune condamnation explicite de la part du Service UE d’action extérieure même si des experts de l’ONU ont appelé à l’annulation de la peine et à la libération et à la protection de Drareni», a-t-elle déclaré.

Directeur du site d’information local Casbah Tribune et correspondant en Algérie de la chaîne française TV5 Monde et de Reporters sans frontières, Drareni, qui avait fait un reportage sur une manifestation du Hirak, a été condamné le 15 septembre 2020 à deux ans de prison ferme pour «incitation à attroupement non armé» et «atteinte à l’unité nationale» Les accusations portées contre lui étaient celles d’«incitation à des réunions non armées » et d'«atteinte à l’unité nationale». Cet exemple n’est pas isolé. Plusieurs journalistes, militants, opposants et manifestants, ont souffert et souffrent encore le martyre.

Torture pour détenues d’opinion
La révolte des jeunes Algériens, aspirant à une vie digne, se poursuit malgré cette répression systématique. Ils bravent l’oppression d’un pouvoir aux abois. Beaucoup d’entre eux, résignés ou lassés d’attendre un changement qui n’arrive pas, se suicident autrement. Il ne passe pas un jour sans que la Guardia civile espagnole n’intercepte deux ou trois embarcations pneumatiques de fortune à bord desquelles des dizaines de jeunes Algériens tentent le tout pour le tout. Ils fuient le pays à la recherche d’un avenir à l’autre rive de la Méditerranée, à leurs risques et périls! Malheureusement, chaque jour, une scène macabre de corps repêchés de migrants naufragés au large des côtes espagnoles est livrée par les médias espagnols.

En Algérie, tout migrant clandestin arrêté encourt, selon la loi, jusqu’à six mois de prison. Les peines dont sont passibles les passeurs peuvent aller jusqu’à 20 ans d’emprisonnement. Nonobstant cette réglementation répressive, des Algériens risquent toujours leur vie.

Ces phénomènes sociaux qui s’aggravent et qui reflètent l’accroissement des tensions sociales sont en vérité les résultantes d’une crise économique sans précédent qui frappe de plein fouet le pays. Reposant principalement, pour ne pas dire totalement, sur les revenus de la rente pétrolière et du gaz, la machine économique algérienne est asphyxiée à cause de la chute du prix du baril du pétrole brut sur le marché international bien avant et particulièrement depuis le début de la crise sanitaire du coronavirus.

Après avoir engrangé des années, voire des décennies, durant des excédents budgétaires en dizaines de milliards de dollars tirés de l’exportation des hydrocarbures, ces bénéfices se sont aujourd’hui volatilisés. Propriété d’oligarques proches du pouvoir à l’ère Bouteflika, plusieurs patrons de groupes économiques sont poursuivis en justice ou déjà incarcérés. La suite est connue: leurs firmes ont mis la clé sous le paillasson. D’autres groupes, voyant durer l’instabilité politique et l’inflation, ont préféré tout bonnement geler leur activité. Conséquence directe: hausse du taux du chômage.

Pas d’issue de sortie de crise!
Dans le secteur public, le constat n’est pas meilleur. Les établissements et entreprises publics souffrent d’une pénurie de liquidité. Ils n’arrivent même pas à payer les salaires des fonctionnaires. Ils sollicitent l’intervention du gouvernement pour garantir des prêts bancaires. Le hic, c’est que le Trésor public peine, depuis le début de la pandémie, à trouver une issue à la baisse exponentielle des réserves en devises qui ont dégringolé à 30 milliards actuellement, contre 194 milliards de dollars en 2014. Tous les indicateurs macro-économiques virent au rouge. Le PIB aura connu une contraction de 5 à 10% en 2020. Même la titularisation des vacataires, annoncée par le président Tebboune pour faire apaiser la tension sociale, est jugée suicidaire vu qu’elle va alourdir la masse salariale et creuser, partant, le déficit budgétaire. Un déficit qui se situera, d’après le Budget général de 2021, entre 14 et 18% du PIB.

Une économie asphyxiée
Comme un malheur n’arrive jamais seul, même le Fonds monétaire international (FMI) ne voit pas d’un bon oeil cette conjoncture fort morose. Il prévoit un déficit de 16% de la balance des paiements en 2021. Au moment où le gouvernement table sur une hausse du cours du baril du pétrole à l’international pour juguler les déficits, le FMI et d’autres institutions internationales ont des prévisions bien en-deçà des espérances des autorités publiques, et prévoient ainsi un cours du baril oscillant entre 40 et 50 dollars en 2021. Ce qui obstrue davantage l’issue de sortie de cette crise économique.

Somme toute, en dehors des bouées de sauvetage de la rente pétrolière, les observateurs ne voient pas comment le président Tebboune peut relancer l’économie et stopper l’hémorragie des plans sociaux (licenciements) qui exacerbent les tensions sociales nourries d’une cherté de la vie insoutenable et de protestations ininterrompues et allant crescendo de toutes les composantes de la société algérienne.