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Gazoduc afrique atlantique : Rabat et Abuja commencent à passer à l’acte

Près de six ans après avoir été initié par le roi Mohammed VI et le président nigérian Muhammadu Buhari, le projet de pipeline ouest-africain se voit concrétisé par un mémorandum d’entente qui sera sans doute bientôt suivi d’effets concrets sur le terrain.

Alors que l’étude d’ingénierie détaillée (FEED) est toujours en cours, le projet de gazoduc Afrique Atlantique, qui doit relier le Nigéria au Maroc et de là l’Europe en passant par treize pays d’Afrique de l’Ouest, fait déjà l’objet d’un mémorandum d’entente. Ce dernier a vu le commissaire de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) chargé de l’énergie et des mines, Sediko Douka, le PDG de la compagnie pétrolière nationale nigériane NNPC, Mele Kyari, et, côté marocain, la directrice générale de l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM), Amina Benkhadra, y apposer, le 15 septembre 2022 dans la ville de Rabat, où ils étaient réunis, leurs signatures.

Ce qui donne une traduction encore plus concrète à ce projet lancé, pour rappel, par le roi Mohammed VI et le président nigérian, Muhammadu Buhari, lors de la visite qu’avait effectuée en décembre 2016 le Souverain au Nigéria dans le cadre d’une tournée qui l’avait mené dans les quatre coins du continent préalablement à l’adhésion en janvier 2017 du Maroc à l’Union africaine (UA).

Un projet créateur de richesses
On le sait, les différents chefs d’État et de gouvernement d’Afrique de l’Ouest voient d’un oeil très favorable son développement, dans la mesure où il va bénéficier même aux pays de la région qui ne seront pas traversés par le gazoduc, en l’occurrence le Burkina Faso, le Mali et le Niger, dont il a finalement été décidé qu’ils y seront rattachés et pourront ainsi également y recourir pour leur approvisionnement gazier.

Selon Mme Benkhadra, qui s’est exprimée aux micros des médias présents au moment de parapher le mémorandum, l’ensemble de la population concernée qui pourra en recueillir “un impact positif direct” se chiffre à 340 millions. “[Le gazoduc] sera créateur de richesses, pour les pays et les populations riverains, créant un mouvement décisif d’impulsion et entraînant l’émergence et le développement de projets parallèles,” a-t-elle assuré. Ce qui n’est bien évidemment pas pour ravir l’Algérie, tant s’en faut. Dans les jours ayant suivi l’annonce du mémorandum, de nombreux médias de la voisine de l’Est ont, quasiment de concert, minimisé le nouveau pas entrepris dans le sens de la réalisation du gazoduc, allant par exemple pour certains jusqu’à parler de “non-événement” -dixit le quotidien La Nouvelle République-, tandis que d’autres sortaient des placards l’interview diffusée le 7 septembre 2022 sur la chaîne saoudienne Asharq du ministre d’État nigérian pour les Ressources pétrolières, Timipre Sylva, en marge de sa participation dans la ville de Milan, en Italie, à la conférence Gastech: le responsable avait alors mis en exergue le projet de gazoduc du Transsaharien, qui doit, lui, plutôt traverser le Niger et l’Algérie en partant lui aussi du Nigéria. “Nous construisons un gazoduc qui s’étend jusqu’en Europe à travers l’Algérie, et nous sommes en partenariat avec l’Algérie pour construire un gazoduc qui transportera notre gaz directement vers l’Europe,” avait déclaré M. Sylva, ce que les médias en question ont voulu présenter comme une inclination de la part de la capitale nigériane, Abuja, envers le Transsaharien au détriment d’Afrique Atlantique; cependant que le responsable concerné avait aussi fait mention de ce dernier projet et affirmé qu’il allait lui aussi “transporter le gaz nigérian vers le continent européen”.

Appui américain sous le boisseau
Ainsi, le Nigéria ne semble pas voir de contradiction dans le développement parallèle d’Afrique Atlantique et du Transsaharien, comme par exemple ailleurs la Russie a mis en place plusieurs gazoducs pour ravitailler l’Europe. A ses yeux, cela équivaut, de fait, à davantage de gaz nigérian déversé sur le Vieux Continent et donc, en échange, de rentrées de devises, lui qui peut se targuer de disposer dans son sous-sol des neuvièmes ressources mondiales prouvées (près de six mille milliards de mètres cubes, soit quelque cinquante siècles de consommation pour le seul Maroc). Ce qui fait que cela tombe entièrement sous le sens que d’un côté on voit le pays s’impliquer autant dans Afrique Atlantique, avec en plus du mémorandum un premier accord signé par M. Buhari lui-même lors de son déplacement de juin 2018 au Maroc, tandis que de l’autre il s’associe avec l’Algérie pour la mise en oeuvre du Transsaharien, au titre duquel un autre mémorandum d’entente avait été acté le 28 juillet 2022 dans la capitale algérienne, Alger.

Le Transsaharien une solution risquée
Il semble néanmoins évident dans les déclarations des dirigeants nigérians qu’Afrique Atlantique est celui qui s’accorde le plus avec son agenda qui escompte bien renforcer l’influence économique et, par conséquent, diplomatique du Nigéria dans l’espace nord-ouest africain. S’exprimant le 2 mai 2022 à Abuja, M. Sylva avait, à ce propos, indiqué que si l’administration Buhari “ne peut pas achever le gazoduc Maroc-Nigéria” -sa durée de réalisation est estimée à 25 ans-, elle allait en revanche faire en sorte de “l’amener au point de départ avant de partir” (c’est-à-dire en 2023, à l’issue des prochaines présidentielles).

A la même occasion, il avait aussi révélé l’intérêt d’investisseurs russes, ce qui avait interpellé à plus d’un titre les observateurs dans la mesure où l’achèvement d’Afrique Atlantique ne pourra que rendre l’Europe moins dépendante de la Russie et donc moins faible vis-à-vis d’elle; raison, soit dit en passant, pour laquelle il se dit que le gazoduc jouit sous le boisseau d’un appui des États-Unis. Du fait qu’une partie de l’infrastructure est déjà achevée, le Transsaharien ne semble, de son côté, constituer qu’une solution de court terme purement pratique et qui demeure, toutefois, risquée, en raison de l’instabilité qui caractérise sa zone de passage, à savoir le Sahara et le Sahel: près d’une décennie plus tard, beaucoup gardent, ainsi, encore en mémoire le souvenir des attaques de janvier 2013 du site gazier d’In-Amenas, dans le Sud de l’Algérie, qui avaient mis en évidence le fait que le régime algérien était bien loin de pouvoir sécuriser tout son territoire, où pullulent de nombreuses organisations terroristes bénéficiant même le plus souvent de sa passivité complice (comme c’est le cas du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, dirigé depuis sa création en mars 2017 par l’Algéro-Malien Iyad Ag Ghali). Et s’il fallait tout simplement attendre la concrétisation d’Afrique Atlantique?.

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