Le gazoduc afrique atlantique sur de bons rails

Au coeur du nouveau grand jeu gazier

L’Algérie fait tout pour faire capoter le projet, en usant notamment de son influence en Afrique, mais le Nigéria semble plus que jamais décidé à aller de l’avant dans son projet de gazoduc avec le Maroc, dans un contexte où l’enjeu gazier se trouve au centre de l’actualité non seulement africaine mais internationale.

C’est le ministre nigérian des Ressources pétrolières lui-même, à savoir Timipre Sylva, qui a vendu la mèche. S’exprimant ce lundi 2 mai 2022 à Abuja, capitale du Nigéria, devant la presse locale, l’intéressé a révélé que “les Russes [étaient] très désireux d’investir dans [le] projet” de gazoduc Afrique Atlantique devant connecter les champs gaziers nigérians au Maroc en traversant douze pays d’Afrique de l’Ouest et de là poursuivre éventuellement son chemin jusqu’à l’Europe.

“Il existe de nombreuses autres entités qui souhaitent également investir dans ce projet,” a-t-il assuré, en ajoutant que “l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) [était] également intéressée par le projet et [avait] exprimé son intérêt”. Près de six ans après avoir été mis sur la table par le roi Mohammed VI lors de la visite qu’il avait effectuée début décembre 2016 au Nigéria, le temps de la concrétisation est-il venu pour Afrique Atlantique?

Alternative au gaz algérien
Une question qui se pose d’autant plus que dans la semaine ayant précédé la déclaration de M. Sylva, pas moins de deux annonces étaient venues se greffer à l’actualité du projet: la première, en date du 26 avril 2022, avait été due au bureau d’études et de conseil en ingénierie australien WorleyParsons et rapportait que ce dernier avait décroché un contrat pour fournir les principaux services de conception technique initiale, ce que l’on appelle dans le jargon les FEED (pour Front-End Engineering Design); tandis que quatre jours plus tard, le ministère de l’Économie rendait publique la signature avec le Fonds de l’OPEP pour le développement international de la documentation juridique relative justement au financement, à hauteur de 14,3 millions de dollars, desdits FEED (ce qui appuie les dires de M. Sylva par rapport à un intérêt de l’OPEP).

Lesquels 14,3 millions de dollars s’ajoutent aux 29,75 millions de dollars apportés au même titre, en décembre 2021, par la Banque islamique de développement (BEI) et permettent de compléter les 45 millions de dollars que l’État marocain doit apporter pour financer les FEED, le Nigéria devant lui aussi, pour sa part, assumer un budget du même montant (pour un total donc de 90 millions de dollars, en additionnant la contribution des deux parties). Ce qui implique que les choses sont donc bel et bien en train d’avancer bon train, même s’il faut bien préciser que selon les estimations les plus réalistes le projet pourrait prendre jusqu’à vingt-cinq ans pour voir le jour et que l’on parle, en l’espèce, d’une idée de long terme: il faut donc ignorer les discours voulant que ce soit l’alternative immédiate au gaz algérien, auquel le Maroc n’a plus accès depuis le 1er novembre 2021 et la décision de l’Algérie de ne pas renouveler le gazoduc Maghreb-Europe qui, en passant par le territoire marocain, reliait la voisine de l’Est et celle du Nord, en l’occurrence l’Espagne, de l’autre côté du détroit de Gibraltar.

D’ailleurs, M. Sylva a indiqué dans sa sortie susmentionnée que l’“administration” nigériane actuelle “ne peut pas achever le gazoduc Maroc-Nigéria, mais [que] nous pouvons au moins l’amener au point de départ avant de partir” (les prochaines présidentielles nigérianes se tiennent fin février 2023 et à cette occasion l’actuel président, Muhammadu Buhari, ne pourra pas se représenter pour un troisième mandat depuis mai 2015, la Constitution nigériane ne l’y autorisant pas). Mais il y a surtout le coût: vingt-cinq milliards de dollars sont actuellement à trouver, ce qui même avec la présence à la barre de la première puissance économique d’Afrique qu’est le Nigéria reste pharamineux. Il faudra donc nécessairement que d’autres parties comme la Russie, l’OPEP et autres viennent également mettre la main à la poche. “Nous n’avons pas encore entièrement conclu d’arrangement financier. De nombreuses personnes manifestent leur intérêt. Il y a beaucoup d’intérêt international, d’intérêt des investisseurs pour le projet, mais nous n’avons pas vraiment identifié les investisseurs avec lesquels nous voulons travailler,” a, sur ce point, reconnu M. Sylva. Mais il faut tout de même dire que l’engouement que semble de plus en plus trouver Afrique Atlantique n’est pas anodin et qu’en fait le projet pourrait bénéficier d’un contexte international plus que favorable, avec principalement l’invasion en cours depuis le 24 février 2022 de l’Ukraine par la Russie.

Intérêt de la Russie
Ainsi, on a vu dans la foulée de cette invasion de nombreux pays européens commencer à chercher des alternatives au gaz russe, dont par exemple l’Allemagne dépend à hauteur de 55% pour ses importations gazières, et c’est donc dans la logique des choses qu’Afrique Atlantique soit désormais considéré sous un jour meilleur. On peut d’ailleurs se poser la question de connaître le pourquoi du comment de l’intérêt de la Russie pour le gazoduc, étant donné que sa construction viendrait donc miner le pouvoir d’influence dont elle jouit en Europe (le pays eurasiatique avait, ainsi, vu d’un très bon oeil le capotage du gazoduc Nabucco, qui devait aller d’Iran à l’Europe centrale, au profit de South Stream puis de Turkish Stream, deux projets de gazoducs partiellement russes), mais aussi du fait qu’il concurrence le Transsaharien, un projet de gazoduc par le biais duquel son allié algérien espère se raccorder, en passant par le Niger, au Nigéria et faire transiter par son territoire 30 milliards de mètres cubes de gaz supplémentaires.

Même s’il n’a rien donné sur le terrain depuis la signature d’un accord afférent début juillet 2009, le Transsaharien reste, à cet égard, pour l’Algérie toujours d’actualité et a d’ailleurs été remis sur le tapis, le 17 février 2022, par le ministre algérien de l’Énergie, Mohamed Arkab, au cours d’une visite de travail au Niger ayant coïncidé avec la présence dans le pays de M. Sylva (aux côtés de leur homologue nigérien, Mahamane Sani Mahamadou, MM. Arkab et Sylva avaient, à cette occasion, signé une déclaration commune validant une feuille de route pour le développement du gazoduc).

Partenariat maroco-nigérian
Quoi qu’il en soit, Russie ou pas Russie, on devrait certainement voir, comme l’a annoncé M. Sylva, d’autres entités se joindre à l’aventure. On pense bien sûr donc aux pays européens, mais il ne faut pas oublier non plus les États-Unis, qui font tout actuellement pour que lesdits pays n’aient plus à s’approvisionner en gaz mais aussi en pétrole et en charbon auprès de la Russie, quitte à lever leurs sanctions vis-à-vis du Vénézuela, et qui ont par ailleurs réussi à faire renoncer l’Allemagne, consécutivement à l’invasion de l’Ukraine, au gazoduc Nord Stream 2, déjà finalisé en septembre 2021 et que Berlin comptait utiliser pour obtenir 110 milliards de mètres cubes supplémentaires de gaz russe.

Lesquels États-Unis se sont par ailleurs beaucoup rapprochés, comme on le sait, du Maroc depuis décembre 2020 dans la foulée de leur reconnaissance de la souveraineté du Royaume sur son Sahara, ce qui ramène à la dimension géopolitique première d’Afrique Atlantique, dont le projet avait été porté par le roi Mohammed VI dans un contexte de retour aux instances continentales et en l’occurrence l’Union africaine (UA) fin janvier 2017: en passant, sans impliquer la soi-disant “République arabe sahraouie démocratique” (RASD) autoproclamée par le mouvement séparatiste du Front Polisario, par les provinces du Sud, le gazoduc consolide l’appui à leur marocanité en Afrique, tout en renforçant d’autre part l’ancrage du Maroc dans l’Ouest du continent.

Globalement, le nouveau partenariat maroco-nigérian, qui s’est également traduit par la mise en place d’une plateforme de production d’engrais impliquant le groupe OCP pour un coût total de 3,6 milliards de dollars, a grandement contribué à “neutraliser” le Nigéria vis-à-vis de la question du Sahara marocain, où il continue, certes, de reconnaître la “RASD” mais n’est plus aussi actif pour sa séparation comme par exemple à l’époque de l’ancien président Olusegun Obasanjo (qui avait notamment permis, en septembre 2000, à l’entité séparatiste de se doter d’une “ambassade” à Abuja).

Du côté du Nigéria, outre le fait de pouvoir accéder à de nouveaux marchés, la préférence pour Afrique Atlantique semble découler de la volonté de disposer d’un nouvel ascendant sur le reste des pays ouest-africains (qui d’ailleurs y gagnent à plus d’un titre au plan économique, avec des revenus en plus au titre des droits de passage du gazoduc), à l’instar justement de la Russie, citée plus haut, vis-à-vis de l’Europe, ce que ne peut pas lui permettre le Transsaharien qui, comme on l’a dit, se limite à trois pays: quand, lors de sa rencontre au Niger avec M. Arkab, M. Sylva s’y était dit favorable, cela ressemblait davantage à un propos diplomatique étant donné que le Nigéria n’a pas actuellement les moyens de s’engager sur deux gazoducs aussi immenses en même temps. D’ailleurs, aucun FEED n’a encore été commencé pour le mettre en oeuvre, alors même que l’on parle de l’horizon 2027 pour boucler le Transsaharien, avec encore 4.128 km à construire (contre 5.560km pour Afrique Atlantique), et M. Buhari avait tenu à faire le déplacement en juin 2018 au Maroc pour en signer l’accord officiel avec le roi Mohammed VI.

Afrique Atlantique ne peut, du reste, que bénéficier de l’appui de la communauté internationale dans son ensemble, tant ses retombées sur l’Afrique promettent d’ores et déjà d’être mirifiques. A quand donc le premier coût de pioche?