Cessant son approvisionnement en gaz, Alger espère étouffer l'économie marocaine

Même pas en rêve, M. le président

Que l’Algérie cesse d’approvisionner en gaz l’Espagne via le Royaume ne va pas constituer un drame pour ce dernier, dont la dépendance aux ressources gazières pour sa consommation énergétique atteint au mieux les 12%. Mais il n’empêche que les responsables nationaux se doivent d’accélérer le chantier de la transition énergétique nationale et consolider la souveraineté du pays en la matière.

V ingt-sept jours plus tard, Alger enregistrait, ce 27 octobre 2021, la deuxième visite en moins d’un mois d’un responsable espagnol, à savoir la troisième vice-présidente du gouvernement espagnol et ministre de la Transition écologique et du Défi démographique, Teresa Ribera. Le 30 septembre 2021, c’est le ministre des Affaires étrangères, de l’Union européenne et de la Coopération de la voisine du Nord, José Manuel Albares, qui l’avait précédée dans la capitale algérienne.

Avec, dans les deux cas, un seul et même objectif: convaincre le régime algérien de renoncer à son idée de ne plus passer, pour alimenter l’Espagne en gaz, par le gazoduc Maghreb-Europe, qui traverse le Maroc, et se contenter du gazoduc Medgaz, qui, lui, connecte directement l’Algérie à la péninsule Ibérique par le biais de la Méditerranée.

Car, comme chacun le sait, c’est ce 31 octobre 2021 que doit prendre fin le contrat couvrant Maghreb-Europe. Concrètement, l’Espagne craint que son approvisionnement en gaz ne soit menacé, sachant que Maghreb-Europe assurerait jusqu’au tiers, selon certaines sources, de ses besoins gaziers, estimés à quelque 32 milliards de mètres cubes par an.

Coûts non négligeables
Et ce, en dépit des assurances du président algérien, Abdelmadjid Tebboune, qui lors d’une rencontre en date du 11 octobre 2021 avec des médias de son pays s’était dit prêt à mobiliser, “en cas d’éventuelles pannes” de Medgaz, des “navires” qui transporteraient alors le gaz sous forme de GNL (gaz naturel liquéfié). “Au-delà des pannes, Medgaz est loin d’avoir les mêmes capacités que Maghreb-Europe,” analyse une source proche du dossier. “Medgaz peut tout au plus transporter 8 milliards de mètres cubes par an, alors que les capacités de Maghreb-Europe atteignent, elles,13,5 milliards.

Il faudra donc dès maintenant, en réalité, recourir au GNL pour combler un gap de 5,5 milliards, et quand bien même l’Algérie réussirait cela se répercuterait sur la facture énergétique de l’Espagne qui est déjà alourdie et a poussé le pays à tripler le prix de l’électricité le 30 septembre [2021], car les gazoducs amènent des réductions de coûts non négligeables.” D’où, on pourrait le conclure, le forcing du gouvernement espagnol. Mais quoi qu’il en soit, celui-ci semble bien naïf: à vrai dire, l’Algérie ne semble pas près de revenir sur la stratégie de la tension qu’elle alimente depuis l’investiture en décembre 2019 de M. Tebboune à l’encontre du Maroc et qui s’est notamment soldée par la rupture, le 24 août 2021, des relations bilatérales, sur fond d’accusations jamais prouvées d’une implication marocaine dans les feux de forêts ayant touché la région de Kabylie au cours de l’été.

Car c’est bien entendu contre le Royaume que la décision relative à Maghreb-Europe intervient: Alger n’ignore pas que le Maroc s’appuie à 12% environ sur ce gazoduc pour sa propre production électrique, et c’est donc une guerre économique qu’elle lui déclare désormais, pour s’ajouter à l’agression diplomatique et militaire en cours depuis novembre 1975, par mouvement séparatiste du Front Polisario interposé, dans la région du Sahara.

À ce même égard, M. Tebboune avait fait circuler quelques mois plus tôt auprès de son Premier ministre, des membres du gouvernement et des responsables des établissements du secteur public marchand une circulaire portant le titre d’“instructions présidentielles nº1” pour mettre fin à des contrats liant la Société algérienne d’assurance (SAA), la Compagnie algérienne d’assurance et de réassurance (CAAR) et l’entreprise de téléphonie mobile Djezzy à des agences de communications marocaines.

Guerre économique
De même que le Crédit populaire d’Algérie (CPA) et la Caisse nationale d’épargne et de prévoyance (CNEP) algérienne viennent de se faire interdire de traiter avec la Société maghrébine de monétique (S2M) et M2M Group, tous deux basés au Maroc. En même temps, l’Algérie a longtemps voulu faire passer le Maroc comme la partie qui s’opposerait au non-renouvellement de Maghreb- Europe, de sorte à ne pas être gênée auprès de l’Espagne, mais suite au démenti du 19 août 2021 dans le quotidien Maroc Le Jour de la directrice générale de l'Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM), Amina Benkhadra, qui avait déclaré que le Maroc était “pour son maintien”, la voisine de l’Est a dû assumer.

C’est ainsi que lors de son entrevue du 11 octobre 2021 mentionnée plus haut, M. Tebboune confiait, tout en insistant de façon contradictoire qu’“aucune décision n'a encore été prise à cet effet”, que “l’Algérie n’approvisionnera plus l’Espagne en gaz naturel via le gazoduc transitant par le Maroc”, tandis que ce 25 octobre 2021, trois sources citées par l’agence de presse britannique Reuters confirmaient qu’à partir du 1er novembre 2021 Maghreb-Europe ne serait plus fonctionnel.

Premier grand dossier
En tout cas, l’on sait qu’avant de se rendre en Algérie, Mme Ribera avait déjà eu des contacts assez avancés avec, côté marocain, la ministre de la Transition énergétique et du Développement durable, Leïla Benali, et, côté algérien, le ministre de l’Énergie et des Mines, Mohamed Arkab, pour tenter de trouver une solution, et que si le Maroc continue de camper sur la position exprimée par Mme Benkhadra, l’entêtement de la partie algérienne l’a, en revanche, finalement poussée à prendre elle-même l’avion.

En attendant, le Maroc ne chôme, pour sa part, pas: l’on avait par exemple appris de Reuters même, le 18 octobre 2021, que des discussions étaient menées avec l’Espagne pour utiliser les installations lui servant à regazéifier le GNL et, de là, transporter le gaz obtenu vers le Maroc en recourant à Maghreb- Europe justement.

“Pour le Maroc, le gazoduc est plus qu’un outil de coopération régionale... on ne le laissera pas rouiller,” avait commenté un “haut responsable marocain” auprès de l’agence. Mais ceci ne peut, bien entendu, qu’être une solution de court terme. Pour le moyen terme, le Maroc avait, en fait, dès le mois de mars 2021 lancé un appel d’offres pour construire et exploiter sa propre unité de stockage et de regazéification du GNL. Lequel appel d’offres avait, en raison de “l’intérêt d’un nombre important de sociétés nationales et internationales”, été prolongé d’une dizaine de jours à partir du 15 octobre 2021 par Mme Benali, dont l’approvisionnement gazier du Maroc est le premier grand dossier depuis sa nomination le 7 octobre 2021.

Feuille de route
Dans le détail, la future unité, qui serait flottante et serait donc construite en pleine mer, se trouverait soit au niveau du port de Nador West Med, soit celui de Kénitra Atlantique, soit celui de Jorf Lasfar, soit celui de Mohammedia, et devrait répondre à des besoins estimés à 1,1 milliard de mètres cubes, dont 0,6 milliard pour l’industrie en 2025, 1,7 milliard, dont 0,7 milliard pour l’industrie en 2030, et 3 milliards, dont 1,4 milliard pour l’industrie en 2040.

Mais pourquoi, ceci dit, avoir attendu la dernière minute pour lancer cet appel d’offres? Car il y a lieu de rappeler que c’est depuis décembre 2014 déjà que l’on parle d’une feuille de route nationale du GNL, et qu’à ce titre trois unités auraient déjà dû avoir vu le jour en 2021 même: ministre de l’Énergie, des mines, de l'Eau et de l'Environnement, Abdelkader Amara avait lui-même fixé, au moment de présenter ladite feuille de route, cet objectif et avait même parlé alors d’un investissement de 4,6 milliards de dollars.

N’y a-t-il pas eu assez de cashflow pour le faire? Le département de tutelle n’en a en tout cas rien dit au moment de mettre en ligne, le 19 août 2021, soit le même jour que la sortie de Mme Benkhadra, sa nouvelle feuille de route du gaz naturel 2021-2050. Mais M. Amara ainsi que son successeur au cours de la dernière législature, Aziz Rabbah, devront bien évidemment s’en expliquer. Car 12% de la production électrique que représente Maghreb-Europe, ce n’est pas immense, mais en même temps ce n’est pas rien: tout budget additionnel que ponctionnera l’approvisionnement gazier du Maroc équivaut à moins de moyens pour financer des postes autrement importants, notamment dans le cadre du nouveau modèle de développement (NMD).

Des “retards” intolérables
Et ce que l’on peut dire de la non-réalisation de la feuille de route de M. Amara s’applique aussi, par ailleurs, à la stratégie des énergies renouvelables, censée justement réduire la dépendance du Maroc aux énergies fossiles telles le gaz naturel: beaucoup s’étaient émus, le 28 mars 2021, du sort réservé au directeur général de Masen, l’Agence marocaine pour l’énergie durable, Mustapha Bakkoury, interdit de quitter le territoire alors qu’il devait se rendre aux Émirats arabes unis pour assister à une réunion préparatoire de l’exposition universelle de Dubaï, mais il faut tout de même rappeler les “retards” qui lui sont également dus et contre lesquels le roi Mohammed VI s’était lui-même élevé lors d’une séance de travail ad hoc le 22 octobre 2021 au palais royal de la ville de Rabat.

Ainsi, de l’objectif visé d’atteindre 6.000 millions de watts de puissance renouvelable en 2020, Masen en était encore à 3.701 millions, soit même pas les deux tiers. Sans compter les coûts faramineux engendrés par la technologie dite CSP (Centrale solaire thermodynamique) et qu’“au regard des prix du photovoltaïque et de l’éolien (...) s’avère dorénavant (...) relativement chère et [qui] n’est plus justifiée à l’avenir”, avertissait en juillet 2020 un avis du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Quoi qu’il en soit, ce coup de Jarnac algérien de Maghreb-Europe, et surtout parce qu’il était attendu, se doit de faire réfléchir les responsables nationaux.

Plus que jamais, le temps est à la proactivité: le roi Mohammed VI vient d’ailleurs lui-même d’insister, dans son discours d’ouverture du parlement du 8 octobre 2021, sur “la création d’un dispositif national intégré ayant pour objet la réserve stratégique de produits de première nécessité”, y compris “énergétiques”, et les concernés seraient, pour le moins, bien inspirés d’en prendre de la graine. Quant au régime algérien, il vaut mieux peut-être considérer qu’il est une cause perdue et mettre de côté, tant que les “caporaux” l’ont sous leur coupe, toute perspective d’un Maghreb uni...

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