Frontières Maroc-Algérie : L'insoutenable fait accompli

En refusant à mettre fin à son acharnement contre le Maroc et son intégrité territoriale, le régime algérien est en train de pousser le Royaume à remettre sur le tapis la question de son Sahara oriental spoliée par la colonisation.


Une fois, c’est, dit-on, le hasard. Mais alors deux fois, voire même trois, si l’on met de côté, seule, l’interview qu’elle nous accorde pour le présent numéro? Quelle que soit la prémisse de laquelle on part, on finit, forcément, par en arriver à la conclusion que les récentes sorties déclaratoires de Bahija Simou sur la marocanité historique du Sahara oriental ne relèvent plus du domaine du fortuit. Et qu’elles revêtent, en termes plus clairs, une dimension éminemment intentionnelle. Sans toutefois que cela doive pour autant suffire à préjuger d’éventuels motifs en vue. Donnant, le 7 mars 2024 au siège de l’association Ribat Al-Fath à Rabat, une conférence sur “la souveraineté du Maroc sur les provinces du Sud à travers les archives royales”, l’historienne et directrice des Archives royales a en effet de nouveau remis sur le tapis le sujet de l’appartenance, au cours de l’Histoire, du versant Est de l’actuel Sahara marocain au Maroc. Encore une fois faits historiques à l’appui.

Coup de poignard
“Lorsque l’ambassadeur [de France] Alexandre Parodi est venu (...) pour rencontrer le gouvernement marocain (à sa nomination à Rabat en juillet 1957, ndlr), il lui a fait une proposition sur la question des frontières [maroco-algériennes]. Et il leur a dit que parmi les questions à régler, Tindouf”, a-t-elle tonné devant une salle comble et toute ouïe, en rappelant que c’est le roi Mohammed V lui-même qui avait refusé d’asséner un “coup de poignard” -c’est la propre formule du défunt souverain- aux “amis algériens”. Des vérités de l’Histoire de l’Afrique du Nord-Ouest sur lesquelles de nombreux historiens, à commencer par Bahija Simou elle-même à travers sa monumentale production livresque, se sont déjà attardés dans le menu détail par le passé, à ceci près que ce n’est donc pas n’importe qui qui les déclame: la Direction des Archives royales (DAR), que dirige donc Bahija Simou, c’est d’abord l’institution qui dispose à sa discrétion de la quasi totalité du fond documentaire historique qui, jadis, fut détenu par le Palais royal.

Et à ce titre elle représente une voix on ne peut plus officielle, quand bien même elle serait strictement scientifique. Et surtout, les circonstances en ellesmêmes ne sont, à l’heure actuelle, pas n’importe quelles circonstances. Si Bahija Simou, personnalité plutôt discrète dans les médias jusqu’à il y a un an, a suscité, de par son intervention, autant d’intérêt dans les chaumières marocaines et même au-delà, en Algérie bien entendu, c’est après s’être malencontreusement retrouvée à la fin de l’hiver 2023 au centre d’une véritable affaire d’État dont le point focal avait justement été le Sahara oriental.

Rappel des faits: fin février 2023, Bahija Simou est conviée par la Maghreb arabe presse (MAP), et ce dans le cadre du forum hebdomadaire de l’agence, à prendre part à une conférence dont le thème est “Les Archives royales, une institution au service de l’histoire du Maroc”. Alors qu’un confrère présent dans l’assistance la questionne, à un moment, sur le fait que certaines anciennes puissances coloniales, en faisant visiblement référence à la France, garderaient sciemment chez elles sous scellé des documents à même de prouver de façon définitive et sans ambage la marocanité des provinces du Sud, Bahija Simou rétorque que ce sur quoi les Archives marocaines avait la main apportait en lui-même non seulement toutes les preuves nécessaires à l’égard desdites provinces, mais également à celui du Sahara oriental, c’est-à-dire le Tidikelt, le Touat, le Gourara et autres territoires sahariens actuellement sous contrôle algérien.

Machine de propagande algérienne
Top chrono, elle ne s’épanche pas sur le sujet davantage que dix secondes, sur une intervention qui avait tout de même duré une bonne heure. Mais cela a tout de même été suffisamment long pour faire sortir du bois une machine de propagande algérienne qui attendait clairement au tournant. D’autant plus qu’entretemps, Maroc Hebdo avait publié un dossier spécial en couverture pour traiter sous différents angles, historique, politique et même social, la fâcheuse affaire des frontières maroco-algériennes, que notre magazine avait présenté comme la véritable “pomme de discorde” agissant en sous-main dans le différend entre Rabat et Alger, y compris d’abord au niveau de l’actuel Sahara marocain. Le tout agrémenté d’une carte du Royaume incluant le Sahara oriental.

“Passif” récent
Dans les jours qui avaient suivi, le président de la première chambre, Ibrahim Boughali, et le chef d’état-major de l’armée, Saïd Changriha, allaient eux-mêmes, coup sur coup, prendre la parole pour littéralement menacer le Maroc de guerre, alors même qu’aucun dignitaire politique marocain ne se prononçait (lire n° 1477, du 10 au 16 mars 2023). Par voie de conséquence, il existe, qu’on le veuille ou non, un “passif” récent relatif aussi bien au dossier du Sahara oriental en lui-même qu’à Bahija Simou. Et même, si l’on veut bien, à Maroc Hebdo.


Passif que Bahija Simou ne peut, bien évidemment, ne pas avoir à l’esprit, lorsqu’elle accepte notre demande d’interview et que, dès la première réponse qu’elle nous donne, elle invoque “la consultation de divers documents qui [lui] ont paru en tant qu’historienne établir d’une manière irréfutable la marocanité du Sahara occidental et oriental à travers l’Histoire”. Certes, elle prend bien soin, au préalable, d’assurer que sa “prise de position” ne se veut aucunement “polémique”, et d’ailleurs l’interview qu’elle nous accorde demeure substantiellement d’un caractère académique, ayant davantage vocation à expliciter la démarche par le truchement de laquelle les Archives royales procèdent pour essayer, autant que faire se peut, de démêler l’écheveau des faits constitutifs de l’Histoire du Maroc. Mais en réponse à notre deuxième question, celle-là ayant trait aux réactions au vitriol de beaucoup d’Algériens à ses propos d’il y a une douzaine de mois, Bahija Simou n’en démord pas: “La vérité historique ne se cache pas avec un tamis”. Si l’on peut dire de façon tout du moins imagée, le soleil est donc bien là, pointant bien en vue au zénith du passé. Et la concernée est à l’évidence bien décidée à en “ôter” ceux qui cherchent éhonteusement à le dérober aux regards, d’autant plus que la chose a un impact directement politique comme l’illustre parfaitement l’affaire du Sahara marocain.

Et c’est à partir de ce constat que les questions posées au tout début de cet article fusent le plus: si l’on sait pertinemment d’où arrive Bahija Simou, où va-t-elle en revanche? En d’autres termes, à quoi peut bien mener son activité de recherche, comme celle par ailleurs d’autres chercheurs qui oeuvrent également depuis des décennies sur l’Histoire du Maroc et de ses territoires présent et passés, dont d’ailleurs beaucoup de non-Marocains (on pourrait notamment citer, à ce propos, le grand travail effectué dès le milieu des années 1960 sur le terrain par l’anthropologue italien Attilio Gaudio, dont les conclusions ont toujours été largement favorables aux thèses marocains)? Une réponse politiquement correcte serait peut-être celle-ci, dont s’était fendue de Gaulle en juin 1960 après qu’il eut été interrogé sur la fin de l’Empire colonial français après les indépendances d’Afrique: “Il est tout-à-fait naturel qu’on ressente la nostalgie de ce qui était l’Empire, tout comme on peut regretter la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voile, le charme du temps des équipages. Mais, quoi? Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités”.


Houari Boumediene, ancien président algérien, et S.M. Hassan II.


Choix courageux
Sauf que la “réalité” justement, en l’occurrence la nôtre, celle en tout cas du Maroc de 2024, appelle irrémédiablement à un ton on ne peut moins fataliste. Il en va a minima de notre pérennité “existentielle” dans nos actuelles provinces du Sud de Sakia El Hamra et de Oued Ed Dahab, à un moment où le Maroc fait plus que jamais l’objet de l’acharnement du régime algérien à le mettre en coupe réglée eu égard à ses frontières authentiques. Bien que lésé, alors même que la partie algérienne s’était engagée en juillet 1961 en la personne du président du gouvernement provisoire de la République algérienne, Ferhat Abbas, à lui restituer à l’indépendance de l’Algérie ses territoires spoliés par la colonisation, le Maroc avait tout de même fait le choix courageux, en juin 1972, de ne pas insulter l’avenir et d’acter la signature d’une Convention relative au tracé de la frontière d’État, par préférence délibérée pour “un voisin fort et amical à un voisinage hostile et rancunier”, selon la fameuse formule du roi Hassan II.

Ladite convention n’a, certes, jamais été officiellement ratifiée, ayant été directement publiée en juin 1992 dans le Bulletin officiel sans passer par la case obligatoire du Parlement, mais elle peut toujours très bien l’être si Alger fait montre des gages impérieux pour que le Royaume cesse lui-même de le considérer avec méfiance. Et valeur aujourd’hui, ces gages n’existent malheureusement pas, même en termes très théoriques comme cela fut le cas jusqu’à la présidence de Abdelaziz Bouteflika. Depuis août 2021, les relations bilatérales sont totalement rompues, au prétexte risible que c’est le Maroc qui aurait procédé à incendier les forêts de Kabylie.

Et en mars 2023 encore, le président Abdelmadjid Tebboune répétait lors d’une interview sur la chaîne satellitaire panarabe “Al-Jazeera” que “la porte est fermée”, à titre définitif. Pourquoi alors continuer de renoncer à un pan entier du territoire national? Ce que l’on sait de la propre bouche de responsables avec qui Maroc Hebdo a pu échanger au cours des derniers mois, c’est que valeur aujourd’hui il n’est nulle revendication officielle qui est affichée, le Maroc préférant rester sur la politique de la main tendue adoptée depuis novembre 2018 par le roi Mohammed VI et réitérée dans de nombreux de ses discours plus récents.

Mais en continuant à faire montre d’autant d’animosité, à vouloir avec une opiniâtreté très évidemment malsaine à priver le Maroc de son Sahara actuel et même désormais son Rif, avec l’accueil fait récemment à une obscure officine séparatiste rifaine, le régime algérien finira bien par faire déborder le vase et amener le Royaume à remettre sur le devant de la scène politique des revendications qui demeurent pour l’instant circonscrites à la société, si ce n’est à un poignée de médias nationalistes comme Maroc Hebdo (qui avait appelé, dans sa couverture citée plus haut, à rouvrir le dossier dans le cadre d’une conférence internationale où le Maroc et l’Algérie évacueraient, de façon finale, la question des frontières en même temps que celle du Sahara marocain). L’Histoire et les archives sont en tout cas là pour appuyer la cause marocaine. Et force sera alors de constater que le hasard n’y aura été pour rien absolument, comme Bahija Simou peut sans doute très bien en témoigner...

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