Frénésie militaire à Alger

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10 milliards d’euros en armes en 2018


Contre qui s’arme donc l’Algérie? L’establishment militaire algérien avance de manière récurrente cette réponse peu convaincante: la lutte antiterroriste.

Avec un budget de défense de 10,7 milliards d’euros en 2017 et d’une bonne dizaine aussi en 2018, l’Algérie s’impose sur le continent comme le pays africain qui consacre le plus de ressources financières au secteur militaire. Avec des revenus pétroliers et gaziers qui sont une manne –même en contraction aujourd’hui– elle continue à faire des investissements importants et durables, notamment en matière d’achat d’armements. Une frénésie militaire.

Depuis une dizaine d’années, des facteurs stimulants des dépenses militaires ont fortement poussé dans ce sens. Les uns tiennent à la poursuite d’une ambition d’hégémonie régionale affirmée depuis le début des années soixante; d’autres regardent la résurgence sous de nouvelles formes de la menace terroriste islamiste en Afrique du Nord et dans le Sahel. Des tensions géopolitiques, même d’inégale intensité subsistent et s’accentuent même depuis le début de la présente décennie: frontières de 1.376 km avec le Mali, de 1.559 km avec le Maroc, de 962 km avec la Libye, de 956 km avec le Niger, enfin de 965 km avec la Tunisie, soit quelque 5.838 km à surveiller et à sécuriser surtout. Même si l’Algérie n’est pas directement menacée, elle est fortement préoccupée par les développements du conflit au Mali, l’évolution de la situation d’instabilité en Libye, les conséquences du «printemps arabe» en Tunisie ainsi que par les menées des groupes terroristes dans la région.

Un modèle prétorien
L’attaque des membres d’Aqmi du site gazier d’In Amenas, en janvier 2013, soldée par 40 morts de dix nationalités et de 30 jihadistes témoigne de cette menace. Une stratégie à long terme prévaut donc, façonnée par les défis sécuritaires posés dans la région. Mais celle-ci prend également racine dans l’histoire: l’Algérie est le seul pays arabe où l’armée est à l’origine même de la création de l’État en 1962. Elle est le socle du régime et suivant le modèle prétorien, le système politique algérien est –et reste– dominé par les hiérarques de l’armée; Bouteflika, en 1999, a été adoubé par eux…

La politique de surarmement de l’Algérie pose aussi un autre problème à l’UE qui préoccupe les chancelleries de certains des États membres. Il s’agit du respect par ce pays de la Position commune 2008/944/PESC et de son Guide d’utilisation. Ce sont deux instruments uniques intimement liés qui dressent une liste de facteurs à prendre en considération lors de l’évaluation des demandes d’autorisation pour l’exportation d’armes. Ainsi un État membre n’est pas autorisé à exporter si le pays destinataire enfreint les principes posés par cette Position commune européenne. En l’espèce, en hébergeant, armant, finançant et soutenant diplomatiquement le mouvement séparatiste, l’Algérie ne respecte pas les critères 4 (risque de rupture de la paix régionale), 6 (soutien des activités terroristes) et 7 (risque de détournement du matériel exporté).

Opacité des dépenses militaires
Il faut bien relever en effet que depuis plus de quatre décennies, l’Algérie –et aussi la Libye– a doté le Polisario d’un arsenal important. Les séparatistes sont principalement équipés d’armes de fabrication soviétique et russe offertes par l’Algérie. Ils disposent de plusieurs unités blindées plus modernes (EE- 9-, BERDM -2), de véhicules de combat d’infanterie (PMP–Is, BTR-60), de lance–roquettes multiples (BM-21) et d’autochenilles. Ils possèdent également des missiles sol-air (SA-6, SA-7 Grail, Sa-8 Gerko et SA-9 Gaskin) utilisés pour abattre des avions F-5 marocains entre 1976 et 1991.

Dans cette même ligne, le Maroc a mis en cause, en mai 2018, l’implication directe de l’Algérie dans des livraisons d’armes du Hezbollah libanais d’obédience iranienne au Polisario par le port d’Alger. A noter au passage que le Hezbollah est classé depuis la fin 2011 par les États Unis dans la liste des organisations terroristes …

Cela dit, il faut relever un autre fait: celui de l’opacité des dépenses militaires; laquelle est un pilier de la corruption. Celle ci est favorisée par une culture du «secret défense» excessive, pratiquement sans contrôle du gouvernement civil ni du parlement. Plus il y a de contrats, plus il y a de commissions pour certains officiels algériens militaires ou civils. Dans le total des importations militaires d’Alger entre 2012 et 2017, 80% proviennent d’États comme la Russie (60%), ou la Chine (15%), les 20% restants partagés entre l’Allemagne (11%), l’Italie (6%), la France (2%), le Royaume-Uni (1%)...

Elle priorise aussi le développement de son industrie militaire. Il est ainsi prévu la fabrication d’hélicoptères en 2020 en partenariat avec l’entreprise italienne Leonardo Finmeccanica dans la ville de Sétif. Cette, unité dont le programme avait été signé en août 2016, prévoit la fabrication de 100 appareils. L’armée algérienne a aussi acquis et mis en état opérationnel le système russe de commandement et de contrôle automatisé Polyana D4M1 assurant une défense aérienne intégrée. Il a été vu en avril 2018 et il offre une exceptionnelle capacité de surveillance sur un territoire de 640.000 km2, suivi de 500 cibles simultanément, orientation de 250 tirs d’interception, contrôle de 14 batteries et systèmes antiaériens. A l’horizon 2023, l’ANP compte parachever sa modernisation avec un budget de 30 milliards de dollars. L’information a été donnée en août 2018 par le site américain spécialisé Market Research Engine et reprise par le site d’information Algérie patriotique.

Terrorisme “résiduel”
L’importance du budget militaire interpelle fortement sur les choix et priorités du modèle développement en Algérie. L’armement prend ainsi le pas sur le social. Il faut ainsi compter 1,5 million de chômeurs chez les jeunes et de 18% chez les diplômés. Reste cette question de principe: mais contre qui s’arme donc l’Algérie? L’establishment militaire algérien avance de manière récurrente cette réponse peu convaincante: la lutte antiterroriste. Mais cet «argument» tient-il vraiment? Il est en effet démenti de fait par un autre discours officiel, du général Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense et chef d’état-major, pour qui le terrorisme serait devenu pratiquement aujourd’hui «résiduel»… Mais alors pourquoi continuer à faire le plein d’armes? Et puis autre chose; quand bien même cette menace terroriste existerait encore –à l’intérieur ou aux frontières– un ennemi de cette nature nécessite-t-il l’achat de bombardiers tactiques russes de type Su-34 Fullback ou plus encore d’une flotte de cinq sous-marins? De fait, Alger ne fait pas mystère de son hostilité envers son voisin de l’Ouest, le Maroc, qu’elle ne cesse de traiter d’«ennemi extérieur»

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