Francis Perrin : "La découverte de nouveaux gisements gaziers au Maroc est incertaine"

Interview de Francis Perrin, chercheur associé eu Policy Center for the New Southan, à Rabat

Francis Perrin est directeur de recherche à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques, Paris), spécialiste des problématiques énergétiques et chercheur associé au Policy Center for the New South (Rabat). Il a travaillé plusieurs années durant comme journaliste et consultant indépendant sur l’énergie et les matières premières avant de rejoindre, en 1991, le Centre arabe d’études pétrolières (Arab Petroleum Research Center – APRC). Il a été rédacteur en chef de Pétrole et Gaz Arabes (PGA) et d’Arab Oil & Gas (AOG) entre 1991 et 2000 et directeur de la rédaction de l’ensemble des publications de l’APRC entre 2001 et début 2012. Dans cette interview, le spécialiste nous livre son analyse des enjeux et des répercussions de la décision d’Alger d’arrêter la livraison du Maroc en gaz naturel via le gazoduc Maghreb- Europe. Mais aussi des options qui se présentent au Maroc comme une alternative à court, moyen et long termes.

Quels sont les enjeux et les répercussions de la cessation de l’approvisionnement du Maroc en gaz naturel par l’Algérie, depuis le 1er novembre 2021, via le gazoduc Maghreb-Europe?
Le Maroc achetait du gaz algérien qui était transporté par ce gazoduc pour desservir deux centrales électriques et, d’autre part, il bénéficiait de droits de transit liés au passage par son territoire du gaz algérien allant vers la péninsule ibérique, l’Espagne et le Portugal. Avec la décision algérienne d’arrêter le gazoduc Maghreb-Europe à compter du 1er novembre 2021, le Maroc a perdu ces deux éléments. Concernant le gaz pour la consommation interne du Maroc, il fallait que les autorités marocaines trouvent au plus vite une alternative pour éviter des problèmes d’approvisionnement en électricité.

Pour cela, il y a plusieurs options. Certaines sont à court terme, d’autres à moyen et long termes, sachant qu’à court terme, on a forcément moins d’options qu’à moyen et long termes puisqu’on peut investir et développer des stratégies. A court terme, le Maroc avait le choix entre importer des combustibles fossiles (charbon…) pour remplacer le gaz algérien ou alors importer de l’électricité du continent européen. L’on savait que le gaz algérien était utilisé pour produire de l’électricité dans des centrales thermiques. A moyen et à long termes, la première option, qui n’est pas sûre du tout, c’est que l’on découvre de nouveaux gisements gaziers au Maroc.

Mais il n’y a aucune garantie que cela arrive. L’exploration, c’est une grosse prise de risque. L’autre option à moyen et à long termes est de poursuivre le développement des énergies renouvelables, ce qui est en cours depuis de nombreuses années. Le Maroc a, dans ce sens, un plan ambitieux en matière d’énergies renouvelables, notamment éolienne et solaire, en vue de faire monter en puissance ces deux sources d’énergie dans la production de l’électricité. Une option qui a fait du renouvelable une priorité de sa politique énergétique. Il y a une autre option qui consiste à importer du gaz naturel liquéfié.

Est-ce réalisable, techniquement parlant?
Le gaz algérien était importé par gazoduc, donc importé sous sa forme gazeuse. Mais on peut transformer ce gaz naturel en liquide. C’est ce qu’on appelle le gaz naturel liquéfié (GNL). L’avantage d’un gaz liquide, c’est qu’il peut être transporté et acheminé à destination dans des bateaux ou des navires qu’on appelle des méthaniers. Depuis longtemps, le Maroc avait des projets en matière d’importation du gaz naturel liquéfié mais leur mise en oeuvre fut reportée. Un jour, les responsables marocains ont dit qu’il n’est forcément pas nécessaire de le faire à l’horizon 2020-2021 et qu’on pouvait le reporter à 2028. Mais il y a toujours cette option d’importer du gaz liquéfié qui ne serait pas du gaz algérien mais plutôt du gaz en provenance d’autres pays producteurs et exportateurs de gaz.

Parlez-vous de certains pays en particulier…
Oui, on pourrait importer du Nigéria, des Etats-Unis, de la Russie, du Qatar… Mais pour cela, il faut que le Maroc soit équipé d’un terminal qui lui permet de recevoir les méthaniers et de regazéfier le gaz liquide.

Voulez-vous dire que le Maroc ne dispose pas de ce genre de terminaux?
Non, malheureusement. Il y avait un projet de se doter de ce genre de terminaux mais il a été retardé. Il est prévu en 2028. Ce projet va, sans doute, être relancé aujourd’hui, à la suite de la décision algérienne de l’arrêt de l’approvisionnement du Maroc en gaz naturel.

Pour tous les pays importateurs du gaz, le coût est une question stratégique. Est-ce que le prix du gaz liquéfié est plus cher que celui qui transitait par le gazoduc Maghreb-Europe?
Evidemment, il est plus cher. Surtout qu’en 2021, nous avions assisté à une forte augmentation du prix du gaz en particulier sur le marché mondial. Donc, il y a un aspect quantité physique et il y a un aspect coût et ainsi donc, économique. L’une des solutions à moyen et à long termes serait d’utiliser une partie du gazoduc Maghreb-Europe qui vient d’être fermé. Ce gazoduc part de l’Algérie, traverse le Maroc et la Méditerranée et arrive en Espagne.

L’Algérie ne met plus de gaz dans ce gazoduc depuis le 1er novembre. Mais la portion du gazoduc qui appartient au Maroc peut servir pour importer du gaz de l’Espagne. Cela suppose d’abord que l’Espagne a du gaz à exporter vers le Maroc. Mais elle pourrait l’acheter et le réexporter vers le Maroc.

De l’Algérie, par exemple?
L’Algérie s’oppose à cela. Mais l’Espagne peut acheter du gaz à d’autres pays. C’est une option à étudier techniquement et économiquement. Il n’y a pas de solutions énergétiques qui n’ont pas un coût. Il faut juste estimer les coûts et comparer les avantages et les inconvénients entre les différentes options.

Dans l’immédiat, le Maroc a besoin de couvrir ses besoins vitaux. L’ONEE vient de conclure un contrat avec l’entreprise britannique Sound Energy portant sur la production, le traitement et la livraison chaque année de 350 millions de m3 de gaz, pendant une période de dix ans, en utilisant le gazoduc Maghreb-Europe (GME). Est-ce que ce contrat est favorable au Maroc? Et est-ce qu’on avait le choix?
Je dirais que c’est tout à fait logique. Il est normal que les autorités marocaines et les sociétés nationales contribuent à la recherche d’une solution en sachant que pour l’instant, il n’y a pas une production très importante de gaz au Maroc. Pourquoi alors ne pas acheter une partie des quantités produites sur notre territoire pour répondre aux besoins nationaux gaziers et électriques? J’aurais été étonné du contraire. A terme, il pourrait y avoir d’autres découvertes gazières. Ce qui n’est pas impossible mais ce n’est pas aussi une certitude. Néanmoins, par rapport à ce qui a été découvert, il est raisonnable que le Maroc, à travers l’ONEE, fasse connaitre à Sound Energy qu’il est intéressé par acquérir ce gaz pour des besoins locaux.

Sonatrach a décidé d’arrêter la livraison du Maroc en gaz naturel le 1er novembre 2021. La même société publique algérienne a renouvelé un contrat commercial avec Afriquia Gaz en pleine crise diplomatique entre les deux pays et alors même que les officiels algériens agitaient l’épouvantail du non-renouvellement du contrat avec le Maroc via le gazoduc Maghreb- Europe. Qu’en pensez-vous?
Pour Afriquia Gaz, d’après l’agence russe Sputnik, il semble que le contrat avec la Sonatrach ait été conclu pour une période allant jusqu’en décembre 2021. Il est donc logique dans ce cadre que les livraisons de GPL (gaz de pétrole liquéfié, ce qui n’est pas la même chose que le gaz naturel) par la compagnie nationale algérienne Sonatrach se poursuivent jusqu’à l’expiration de ce contrat. Le vrai test viendra après, donc à partir de la fin du mois de décembre 2021. Concernant le GME, l’arrêt des livraisons de gaz naturel est intervenu à l’expiration des contrats signés en 1996, pas avant. Je comprends les réactions que cela peut susciter mais en termes pratiques pour le Maroc, cela ne me paraît pas un élément essentiel au regard des enjeux stratégiques que le Maroc traverse actuellement après cette crise algéro-marocaine.

Fin avril 2021, le président algérien Abdelmajid Tebboune avait sommé les entreprises algériennes de rompre toute relation et tout contrat avec les entreprises marocaines. Puis, trois mois après, on découvre que la société Afriquia Gaz a renouvelé fin juillet de la même année son contrat avec Sonatrach. Ne trouvez-vous pas cela contradictoire?
Ce n’est pas Sonatrach qui a décidé d’interrompre les flux gaziers. C’est le gouvernement algérien. Comme la Sonatrach est une entreprise nationale, et que son unique actionnaire lui somme d’arrêter l’approvisionnement du Maroc, les dirigeants de l’entreprise ne vont pas dire non. Mais c’est une décision fondamentalement politique, qui a été prise au plus haut sommet de l’État. Ce qui s’est passé avec Afriquia Gaz illustre la difficulté pour l’Algérie de mettre en cohérence parfois la politique et l’économie. Quand on prend une décision politique, elle va certainement avoir des conséquences économiques.

L’exemple de l’arrêt du Gazoduc Maghreb-Europe est édifiant. Là, il y a au moins une cohérence du côté algérien qui a cherché à «punir» le Maroc politiquement et économiquement. Cela ne veut pas dire que toute relation économique va s’arrêter dès le 2 novembre. Il pourrait y avoir une autonomie de l’économique par rapport au politique. Lorsqu’au cours de l’été 2021 a éclaté cette crise diplomatique, tout le monde savait que le sort du GME était en jeu parce qu’on savait qu’il était en ligne de mire des autorités algériennes.

Tout projet ou contrat qui n’a pas cette même importance ou cette même visibilité peut parfois passer sous les radars. Le GME est beaucoup plus important que l’accord avec Afriquia Gaz. Un projet qui a un tel poids économique et énergétique acquiert évidemment un poids politique de par sa taille.

Mettre à l’arrêt le gazoduc Maghreb- Europe était une décision algérienne qui cherchait à mettre à genoux le Maroc. Le but n’a pas été atteint. Du côté algérien ou espagnol, quel en sera l’impact?
Ma réponse sera peut-être un peu paradoxale. Si on regarde les principaux acteurs concernés, l’Algérie, le Maroc, l’Espagne et le Portugal, l’arrêt du GME pour tous ces pays n’est pas forcément perçu comme quelque chose de dramatique. Ils ont d’autres options. Le cas contraire serait embarrassant pour eux. L’Algérie perd donc le GME mais elle a un autre gazoduc qui la lie directement à l’Espagne, en l’occurrence Medgaz. Si elle n’avait qu’un seul gazoduc, elle ne l’aurait pas mis à l’arrêt.

Mais comme elle en a deux, elle pouvait se permettre d’en arrêter un. En sus de cela, la capacité de Medgaz est en train d’être augmentée. La Sonatrach et la société espagnole Naturgy avaient décidé bien avant cette crise d’accroître la capacité de Medgaz, de 10 milliards de m3 à 10,5 milliards de m3 par an. Aussi, l’Algérie peut livrer l’Espagne en gaz naturel liquéfié par voie maritime. Elle a quatre usines de liquéfaction du gaz sur sa côte méditerranéenne, à Arzew et Skikda.

Pour sa part, le Maroc peut s’en sortir. Il trouvera, à court, moyen et long termes, des solutions pour se passer du gaz algérien. Cela aura un coût, certes, mais il n’y aura pas de pénurie d’électricité au Maroc. Du côté de l’Espagne, les voisins ibériques étaient le plus inquiets. Ils ont eu des assurances de l’Algérie qu’ils ne manqueront pas de gaz. Reste à savoir à quel prix l’Espagne sera livrée.

A vous écouter, on dirait qu’aucune partie prenante à cette affaire n’est perdante…
Ce qui est regrettable dans cette affaire, c’est que la coopération maghrébine a reçu un coup sérieux. Il n’y a pas beaucoup de coopération économique et énergétique au Maghreb. Le GME était un projet emblématique de cette coopération énergétique maghrébine entre l’Algérie et le Maroc qui ne sont pas les meilleurs amis du monde. Mais, depuis 25 ans, ils ont pris la décision de coopérer et ils l’ont fait en dépit de leurs relations qui connaissaient des hauts et des bas. C’était un exemple réussi de coopération énergétique qu’on vient de tuer.