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Forêts du Rif, le triste refuge des clandestins de Nador

Le drame de Mélilia

La forêt de Gourougou et autres bois qui surplombent Nador et Mélilia sont en état d’alerte. Les centaines de migrants qui y trouvent refuge depuis des années, dans des conditions inhumaines, font tout pour éviter de tomber dans les filets des autorités, qui procèdent à un refoulement de masse après les incidents du 24 juin.

Peur, vigilance, et hostilité … Le climat de tension qui a toujours hanté les migrants subsahariens réfugiés ici, dans les bois avoisinant la ville de Nador, ne fait que s’aggraver ces derniers jours. Depuis la tentative d’environ 2000 d’entre eux d’entrer par la force, tôt le matin du vendredi 24 juin 2022, dans l’enclave espagnol de Mélilia, situé à une vingtaine de kilomètres de leur campements de fortune, ces “exilés” arrivés sur le territoire marocain avec l’espoir de gagner le préside occupé par l’Espagne, vivent dans la crainte de représailles de la part des autorités.

Opération de ratissage
La forêt de Gourougou, nichée dans le petit mont éponyme, s’est transformée en une gigantesque cachette à ciel ouvert pour des centaines de clandestins qui sillonnent la région. Ces derniers se réfugient ici afin d’éviter les patrouilles marocaines qui se sont multipliées après le drame du violent assaut sur Mélilia qui a fait 23 morts parmi les migrants et des centaines de blessés, dont 149 éléments des forces de l’ordre marocaines. D’après plusieurs acteurs associatifs de la région, plus de 1300 sans-papiers ont été arrêtés, juste après le tentative d’entrée dans le préside et même après, lors d’opération de ratissage tout au long de la semaine qui a suivi, avant d’être déportés vers d’autres villes du Royaume, dont notamment Khouribga, Beni Mellal, Taroudant, Fqih Bensaleh, ou encore Errachidia, à des centaines de kilomètres loin du centre des tensions. Face à ce développement inattendu, les clandestins préfèrent se déplacer la nuit, pour éviter d’être détectés et interpellés.

Un rêve commun
Si les incidents du 24 juin ont été d’une violence sans précédent, les opérations de refoulement des migrants vers des villes marocaines plus au sud, sont loin d’être une nouveauté. C’est même une pratique récurrente pour sécuriser les abords de la frontière entre Mélilia et le reste du territoire marocain, en gardant la présence des migrants dans des “proportions maîtrisables”, et perturber toute tentative d’organisation de leur part qui pourrait se transformer par la suite en attaque coordonnée.

À Gourougou mais aussi dans les autres forêts de la région surplombant Nador, pas moins de 5000 migrants vivent depuis des années dans des conditions pour le moins précaires. Des Ivoiriens, Soudanais, Sénégalais, Nigérians, Camerounais ou encore Congolais, ils ont chacun leur propre histoire, leur propre calvaire, leur propre parcours qui les a menés jusqu’ici dans les montagnes du Rif, mais ils restent tous unis par un rêve commun: atteindre l’Eldorado européen, de l’autre bout des barbelés, voire, avec un peu plus de chance, de la Méditerranée. Certains parmi eux ont dû traverser plusieurs pays et frontières à très haut risque, assistés par des réseaux de passeurs, pour se retrouver là après un véritable périple qui dure plusieurs semaines. Ils ont réussi la première moitié de leur mission: fuir la misère, l’injustice ou encore la guerre dans leurs pays respectifs. Mais le plus dur reste encore à faire.

Sous les tentes et toitures faites de plastique, de pierre ou de branches d’arbres ramassés sur place, ces clandestins, majoritairement des hommes âgés de moins de 40 ans, se retrouvent encombrés par douzaines dans un espace à peine suffisant pour abriter 2 ou 3 personnes au maximum. Les “vétérans” des camps sont ici depuis plus de 4 ou 5 ans, et ont été refoulés à plusieurs reprises vers le sud, mais continuent de revenir. Leur ténacité inspire les novices et les encourage à tenir le coup, malgré les temps difficiles, surtout après les récents affrontements.

La “cité interdite”
Sur les lieux, les odeurs nauséabondes infestent les lieux, sous l’effet de la chaleur étouffante de l’été. Les conditions d’hygiène laissent à désirer: l’absence d’installations sanitaires favorise la propagation des maladies comme la tuberculose, la méningite ou autres, alors que les résidents de ces camps, y compris des enfants en bas âge et des femmes, ont rarement accès à des services de santé ou à des médicaments.

Un espace propice aux incidents tragiques, dont l’un des derniers en date remonte au 24 janvier 2022, lorsque trois enfants nigériens ont trouvé la mort dans un incendie qui a ravagé une tente de plastique dans la forêt de Gourougou, où ils vivaient en compagnie de leur maman. Le drame aurait été causé par les feux que les migrants utilisent pour faire face aux nuits glaciales dans ces montagnes durant l’hiver, en l’absence de moyens de chauffage sécurisés.

Selon des sources associatives de la province, cette situation déplorable est avant tout le résultat de la “politique” adoptée par les autorités locales, qui “font tout pour empêcher” les migrants de trouver des logements décents à Nador, contrairement à d’autres villes du pays où les ressortissants de pays d’Afrique subsaharienne peuvent louer sans obstacles. En d’autre termes, Nador serait une “cité interdite” pour ces clandestins.

Rares donc sont ceux qui osent s’y aventurer pour faire des courses, mendier, faire des petits jobs, ou tout simplement errer en attendant une occasion en or qui peut se présenter à tout moment, pour essayer de franchir la clôture métallique de 4 mètres de hauteur qui sépare la ville de sa jumelle, Mélilia. Pour ces sans-papiers, descendre des montagnes est toujours une “aventure” qui peut leur coûter cher. L’union et la solidarité sont donc les seuls atouts à la disposition de ces migrants.

Il n’est pas surprenant de les voir se constituer en groupes ou sous-campements selon leur nationalité. Résultats, un camp camerounais, avec un de leurs ressortissants comme leader et représentant, épaulé bien évidemment par des assistants. Même son de cloche parmi les sans-papiers maliens ou encore nigérians, qui ont tous leur propre camp avec toute une hiérarchie et un semblant de règlement intérieur qui permet de garantir un minimum d’organisation et de solidarité.

Des valeurs dont ils auront plus que jamais besoin dans les prochains jours, alors que les autorités marocaines et espagnoles semblent décidées à s’atteler plus sérieusement au dossier en s’attaquant notamment aux réseaux de passeurs, dans l’espoir de mettre un terme à une situation hautement délicate qui porte atteinte aussi bien à la dignité de ces migrants qu’à l’image des deux pays.

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