La fondation Zakoura éducation sort un dictionnaire du créole marocain


Ayouch, ce héraut de la darija


“Une langue”, aimait à  répéter le linguiste Max  Weinreich, “est un dialecte  avec une armée et  une flotte.” A ce titre, la “darija” a sans  doute à l’heure actuelle en Noureddine  Ayouch son meilleur général.

La Fondation Zakoura Education, présidée  par le publicitaire, vient en effet de présenter,  le 6 décembre 2016, un dictionnaire du  créole marocain. Réalisé par six spécialistes  parmi les plus en vue, il est le premier du  genre. Sa réalisation a nécessité “plus de  deux ans”, nous confie M. Ayouch. “Il ne s’agit que d’une première édition”, précise-  t-il. “A l’avenir, nous espérons sortir un  dictionnaire plus riche.”

L’ouvrage ne recense toutefois que le  vocabulaire de Rabat-Salé-Kénitra et Casablanca-  Settat. Un choix que M. Ayouch  justifie par le fait que le dialecte de ces deux  régions soit celui, d’après lui, que le plus de  Marocains comprennent. “Nos principaux  médias audiovisuels sont d’ailleurs basés  à Rabat et Casablanca”, étaye-t-il. “Par ailleurs,  la structure de la langue est la même,  malgré la différence de lexique.”

Zakoura Education n’en est pas à sa première  initiative en faveur de la promotion  de la darija. En 2014, elle avait notamment  lancé trois prix pour récompenser la  création littéraire, la traduction et la littérature  de la jeunesse et des enfants dans  l’idiome. “Contrairement à l’idée que d’aucuns  véhiculent, la darija est une langue  raffinée”, affirme M. Ayouch. “Les poèmes,  les fameuses “qsayed”, sont là pour en  témoigner.”

“Une langue raffinée”
L’activisme de la fondation ne passe cependant  pas toujours très bien. Beaucoup  y voient une tentative de minoration de  la langue arabe. Certains y voient carrément  une entreprise “sioniste”, regrette  M. Ayouch. Le chef de gouvernement,  Abdelilah Benkirane, avait même parlé  début 2015, devant le conseil national de  son parti, le Parti de la justice et du développement  (PJD), de “complot”. Il avait  notamment fustigé des “personnes qui  parlent le français” et qui d’après lui n’auraient  “aucun rapport avec le sujet”. Une  allusion à peine voilée d’après certains à M.  Ayouch. Ce dernier avait alors été accusé  d’avoir instigué une recommandation du  Conseil supérieur de l’enseignement, de  la formation et de la recherche scientifique  (CSEFRS), où il est expert, en faveur de l’adoption de la darija comme langue d’enseignement  dans le préscolaire et les deux  premières années du primaire. On ne peut  certes entièrement souscrire à la phraséologie  de M. Benkirane, mais il est clair que  M. Ayouch a milité dans ce sens, comme  celui-ci ne s’en est jamais caché. Zakoura  Education avait en effet deux ans plus tôt  déjà, en 2013, soumis une proposition du  même tonneau au Cabinet royal suite à un  colloque international qu’elle avait organisé  dans la ville de Casablanca et dont l’une  des principales recommandations avait  tout justement trait à la “darijisation” de  l’enseignement. Même Abdallah Laroui,  généralement peu disert pourtant dans les  médias, s’était alors mêlé au débat. L’historien  s’était opposé, dans une interview  en trois parties dans le quotidien Al-Ahdath  Al-Maghribia, au projet. S’en était suivie une  confrontation dans l’émission “Moubacharatan  Maâkoum” sur la chaîne de télévision  nationale “2M”.

“Darijisation” de l’enseignement
“L’arabe, et par ailleurs tamazight aussi,  sont les deux langues officielles, et ce n’est  pas moi qui vais changer cela”, récuse  M. Ayouch. “Je suis évidemment pour le  maintien et la promotion de l’arabophonie  du Maroc. Moi-même d’ailleurs je suis fier  de parler arabe. Mon combat pour l’enseignement  en darija s’appuie sur des études  scientifiques, qui concluent clairement que  l’apprentissage se fait le mieux chez l’enfant  quand il est prodigué dans sa langue  maternelle.”

M. Ayouch nie par ailleurs toute velléité  de couper les Marocains de leur religion  majoritaire, à savoir l’islam, en les privant  de l’accès à la lettre authentique, révélée en  arabe. Lui-même revendique à ce titre son  islamité. Toutefois, il fait le distinguo entre  les questions linguistique et religieuse. A  ses yeux, ce n’est pas parce que le livre  saint de l’islam, à savoir le Coran, est en  arabe que celle-ci est pour autant sacrée.  “L’Indonésie, qui est le plus grand pays  musulman du monde, n’est pas arabophone”,  rappelle-t-il.

Lors du débat qui avait opposé M. Ayouch à  M. Laroui, ce dernier avait posé la question  de savoir si en pratique, les enseignants  ne donnaient pas déjà leur cours en darija.  “Il y en a beaucoup certes, mais ce n’est pas général”, répond M. Ayouch. “Pendant  l’émission “Moubacharatan Maâkoum”  si vous vous en souvenez, un reportage  était passé montrant un maître d’école  enseignant à ses élèves en arabe littéraire.  Abdallah Laroui avait lui-même crié à la  catastrophe.”

Risque d’isolement
Deux problématiques générales persistent  cependant. La première a trait à la non standardisation  de la darija. Pour ce faire, une  académie à part entière, à l’instar de l’Académie  française en France, doit d’abord  être créée. La fonction pourrait à l’avenir  échoir au Conseil national des langues et  de la culture marocaines, prévu au titre de  l’actuelle Constitution mais la loi organique  devant déterminer ses attributions, sa composition  et les modalités de son fonctionnement  doit encore voir le jour. En tout cas,  la publication d’un dictionnaire de la darija  est pour certains précoce. “Au contraire de  me dire qu’il est trop tôt pour sortir un tel  ouvrage, moi je me dis que nous avons en  fait beaucoup tardé à le faire”, voit toutefois  M. Ayouch.

Quant à la seconde problématique, elle  intéresse l’isolement linguistique et culturel  qu’est susceptible de connaître le Maroc au  cas où la darija prenait le pas sur l’arabe. M.  Laroui avait notamment fait une analogie  avec le néerlandais, qui aurait pu constituer  une seule et même langue avec l’allemand,  appartenant à la même famille germanique  et largement plus diffusé, mais dont le choix  cloître aujourd’hui d’après lui les Pays-Bas.  A cet égard, plutôt que de standardiser  l’arabe marocain, l’intellectuel avait proposé  de créer une nouvelle langue commune à  tous les arabophones à partir des différents  dialectes parlés de l’océan Atlantique au  golfe Arabo-persique. Un travail qui cependant  pourrait être fastidieux.

M. Laroui avait  lui-même avancé un délai d’un siècle au  moins. L’effort devrait en plus avoir l’approbation  et la participation de l’ensemble  des pays de la Ligue arabe pour qu’il puisse  aboutir à quelque chose de reconnu et  d’officiel. En attendant, Zakoura Education  s’apprête à sortir une anthologie de proverbes  marocains en darija, dont quelques  centaines déjà figurent dans le dictionnaire.  Ce dernier devrait par ailleurs être numérisé,  afin que plus de gens y aient accès. “C’est  une formidable occasion pour que tous les  Marocains redécouvrent mieux leur langue  et leur patrimoine”, espère M. Ayouch

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