Flexibilité du Dirham. Amen, madame Lagarde !



C’est le moins que l’on puisse dire: en annonçant le passage à un nouveau régime de change à partir de ce lundi 15 janvier 2018, seulement trois jours avant, le gouvernement a pris beaucoup de monde de court. Car même si cette décision était dans le pipe depuis plusieurs mois -elle devait même prendre effet le 1er juillet 2017, avant d’être ajournée par le chef de gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, au dernier moment-, il n’y avait sans doute pas foule pour l’imaginer remise sur la table à ce moment précis. «Il y avait certainement dans l’idée de faire pièce à la spéculation contre le dirham», commente un opérateur de la place, qui fait justement référence à ce qui s’était passé la dernière fois, où Bank Al-Maghrib (BAM) avait annoncé le changement du régime de change dix jours avant (d’où d’ailleurs le report). C’est ainsi qu’au sortir du conseil du gouvernement tenu le vendredi 12 janvier 2018 au siège de la primature à Rabat, le ministre délégué aux Relations avec le Parlement et la Société civile, porte-parole du gouvernement, Mustapha El Khalfi, a révélé qu’après avis de BAM, le ministère de l’Économie et des Finances allait enfin passer à l’action.

Soutenir la compétitivité
Dans le détail, le dirham fluctuera désormais, selon l’offre et la demande, à l’intérieur d’une bande de fluctuation de ±2,5% (contre ±0,3% auparavant) par rapport au cours central de BAM, lequel avait été fixé en avril 2015 sur la base d’un panier de devises composé à hauteur de 60% de l’euro et de 40% du dollar. BAM continuera par ailleurs d’intervenir sur le marché des changes en vue d’assurer sa liquidité, c’est-à-dire que si le change venait à manquer, au cas où l’offre en dirham dépassait par exemple la demande, elle en injecterait. Globalement, le gouvernement soutient que cette libéralisation du dirham devrait profiter au Maroc et à son économie, dans la mesure où elle lui permettrait d’être plus résilient face aux chocs externes, comme par exemple lors de la crise financière de 2007- 2008, qui avait impacté un certain nombre de pays partenaires (un régime flexible permettrait selon l’analyse de BAM de résorber cet impact). La libéralisation permettrait aussi de soutenir la compétitivité du Royaume ainsi que d’améliorer son niveau de croissance, tout en accompagnant les mutations structurelles qu’a connues l’économie marocaine ces dernières années (notamment au plan de la diversification, de l’ouverture et de l’arrimage à l’économie mondiale, souligne le gouvernement). Dans les locaux du Fonds monétaire international (FMI) à Washington, on doit être les premiers à se féliciter de cette réforme.

Il faut dire que l’institution née des accords de Bretton Woods en juillet 1944 poussait depuis plusieurs années pour que le Maroc cède le pas à la libéralisation, et elle n’avait pas manqué d’en faire une des principales conditions pour que le Royaume continue de bénéficier de la ligne de précaution et de liquidité (LPL), qui est une sorte de ligne de crédit que le FMI avait mis en place en novembre 2011 pour que les pays dont l’économie est selon ses dires «foncièrement solide et qui appliquent des politiques saines, mais qui restent exposés à des facteurs de vulnérabilité», puissent au besoin y piocher du change (le Maroc en bénéficie depuis août 2012).

Nicolas Blancher, qui dirigeait la mission du FMI qui avait séjourné au Maroc fin octobre et début novembre 2017, avait ainsi apporté son plein soutien à l’intention des autorités marocaines d’assouplir progressivement le régime de change, en utilisant lui aussi l’argument de l’absorption des chocs extérieurs et de la préservation de la compétitivité. «La situation actuelle continue d’offrir une fenêtre d’opportunité pour entamer cette transition de manière progressive et ordonnée. Il serait donc approprié d’engager ce processus dès que possible», avait-il affirmé. C’est d’ailleurs le même son de cloche qui résonne du côté du gouvernement, qui dans le communiqué annonçant sa décision de passer à un nouveau régime de change a également mis en relief des conditions qui seraient d’après lui «favorables», en citant la solidité du secteur financier et la consolidation des fondamentaux macroéconomiques.

«La réforme du régime de change, qui consacre les progrès accomplis aux niveaux macroéconomique et des réformes structurelles et sectorielles engagées ainsi que le processus d’ouverture de notre économie sur l’extérieur, constitue un nouveau pas vers l’émergence de notre économie», soutient le gouvernement. Tout va-t-il donc pour le mieux dans le meilleur des mondes?

Spéculation et déception
En vérité, beaucoup en doutent. «Que le FMI défende ses méthodes et sa façon de faire, c’est logique voire de bonne guerre, puisque c’est dans le sens de ses intérêts pécuniaires. Mais nous? Devons-nous dire amen?», se demande un opérateur, qui avoue avoir acheté de la devise après la précédente annonce de changement de régime de change «de peur» que le prix du dirham ne vole en éclat. «Surtout que le gouvernement n’avait pas, contrairement à cette fois, annoncé de bande de fluctuation», poursuit-il. Et il n’avait pas été le seul à ne pas faire confiance à l’évolution de la monnaie nationale. Outre les opérateurs, les banquiers, surtout, s’étaient rués en masse sur les réserves de change, au point que BAM avait réduit de moitié les dotations quotidiennes prévues à leur égard -de 50 à 25 millions d’euros seulement-, et même définitivement coupé le robinet à J-15.

Niveau d’équilibre
Mais le mal avait déjà été fait: au 30 juin, soit la veille de la date prévue de l’entrée en vigueur de la réforme, les réserves internationales nettes enregistraient un recul de 14,60% par rapport à l’exercice précédent, pour s’établir à 205,9 milliards de dirhams. «Je ne suis pas content parce qu’on spéculait contre le dirham. Nous considérions les banques comme les meilleures porte-paroles de cette réforme auprès des opérateurs », réagissait après coup le gouverneur de BAM, Abdellatif Jouahri, en se disant «déçu, car on remet en cause notre crédibilité».

D’où donc la décision de changer, cette fois, le régime de changes en l’annonçant seulement trois jours avant. Contrairement à la fois précédente, le gouvernement a également rendu publique la bande de fluctuation, qui n’avait alors été révélée qu’au dernier moment par M. El Othmani, lors de l’émission spéciale qu’il avait accordée le 1er juillet dernier aux chaînes publiques. Pour l’anecdote, le ministre de l’Économie et des Finances, Mohamed Boussaïd, avait récemment mis en cause, sans le nommer, M. Jouahri pour avoir trop joué la transparence au sujet du changement de régime de change.

«On a joué de malchance,» avait-il confié à la commission des finances et du développement économique de la chambre des représentants, face à laquelle il était justement venu le 26 décembre 2017 présenter le nouveau projet de loi relatif à BAM. MM. Boussaïd et Jouahri devaient d’ailleurs se présenter ensemble au parlement ce mercredi 17 janvier, à l’initiative des commissions des finances des deux chambres de l’institution, pour défendre leur réforme.

Faux calculs
Et autant dire qu’ils n’auront pas fini de s’expliquer, au cours des mois à venir. «Je n’ignore pas que la réforme ne s’est pas faite sur un coup de tête et qu’elle a sans doute été longuement mûrie, mais sommes-nous vraiment prévenus de tout dégât? On l’a vu, les responsables égyptiens tenaient également le même discours avant de libéraliser la livre (en novembre 2016), qui à la fin a perdu plus de la moitié de sa valeur en quelques mois seulement», s’inquiète notre opérateur. Joint par Maroc Hebdo, un responsable proche du dossier nous a confié qu’un scénario à l’égyptienne n’était «absolument pas à craindre». «Nous ne sommes absolument pas dans la même configuration», nous assure-t-on, en faisant référence à la mise en place de la bande de fluctuation, qui est là pour tenir lieu de garde-fou.

«Ce n’est pas une science exacte, mais nous estimons que le dirham est au niveau d’équilibre, pas loin du niveau d’équilibre. Il n’y aura pas de dévaluation majeure du dirham, pas de dévaluation intempestive», exposait pour sa part M. Blancher lors d’une conférence de presse qu’il avait donnée à Rabat en décembre 2016.

Les doutes sont toutefois difficiles à balayer. Car d’aucuns se rappellent comment au début des années 1980, les économistes du FMI présentaient avec la même assurance leurs recettes pour sortir de la crise, avec à la clé un plan d’ajustement structurel qui pendant sept ans à partir de septembre 1983 allait conditionner l’économie marocaine. Résultat? Le pays se retrouve douze ans plus tard, des propres mots du défunt roi Hassan II, «au bord de la crise cardiaque », comme il le déclara en octobre 1995 au parlement.

Des pays d’Europe à l’instar de la Grèce ou encore de l’Espagne et du Portugal ont à leur tour, suite à la crise de 2007, éprouvé avec le même insuccès les thérapies de choc estampillées FMI. D’ailleurs, une étude sur la croissance au temps de la dette, que des économistes de l’institution -Carmen M. Reinhart et Kenneth S. Rogoff- avaient publiée en janvier 2010 pour valider les politiques d’austérité, s’était révélée trois ans plus tard basée sur de faux calculs. De cela, aussi bien le présent gouvernement que son prédécesseur, également dirigé par le Parti de la justice et du développement (PJD) en la personne de Abdelilah Benkirane, semblent cependant faire fi. Plus encore, la directrice générale du FMI, Christine Lagarde, n’hésite pas à qualifier le Maroc urbi et orbi de bon élève.

Lors de sa visite au Maroc en mai 2014, où elle avait rencontré le roi Mohammed VI ainsi que MM. Benkirane, Boussaïd et Jouahri, elle avait notamment félicité les autorités marocaines pour la réforme qu’elle avait qualifiée de «courageuse » de la Caisse de compensation. «La situation économique s’est améliorée et des réformes importantes ont avancé, en dépit d’un environnement qui reste difficile,» avait-elle même affirmé. À cet égard, le Royaume s’était engagé en août 2012, lorsqu’il avait contracté sa première LPL, à réduire drastiquement son déficit: il devrait s’établir fin 2018 à 3% du produit intérieur brut (PIB), contre plus du double six ans auparavant (7,1% du PIB, alors). Il est vrai qu’au regard de ce qui se fait dans la région, la «performance» est notable... Mais à quel prix? Depuis 2012, l’atmosphère sociale n’a cessé de se détériorer.

Politiques antisociales
Après Al-Hoceima depuis octobre 2016, c’est à Jerada que, depuis le 21 décembre 2017, un Hirak a pris pied, sans compter d’autres mouvements sociaux moins politisés (Tan Tan, El Kelaâ des Sraghna…). Le rapport avec le FMI? Les politiques antisociales que le FMI impose aux autorités marocaines, puisque pour rentrer dans les rangs et pouvoir enregistrer un déficit réduit, elles doivent bien s’y prendre de quelque manière. Ainsi, les dépenses d’investissement ont drastiquement baissé, pour même être annulés parfois, comme ce qui s’était passé en avril 2013, lorsque le gouvernement Benkirane avait arrêté l’exécution de 15 milliards de dirhams. Pour prendre le relais, le FMI considère qu’il n’y a pas plus approprié que le secteur privé et son poids capitalistique, d’où notamment l’encouragement de l’investissement dans des secteurs considérés hier encore comme un apanage de l’Etat, à l’instar de la santé et de l’éducation (adoption d’une nouvelle loi relative à l’exercice de la médecine en février 2015).

Explosion de la dette publique
Or, il n’en a jamais rien été. Au contraire, les mouvements sociaux prouvent bien que l’investissement étatique est toujours nécessaire, et c’est d’ailleurs à cause du report des investissements que ces événements se sont, à la fin, produits, puisque nombre des revendications des manifestants figuraient déjà dans la liste des projets décidés. Par ailleurs, la réforme de la Caisse de compensation, certes nécessaire puisqu’elle ne profite pas toujours aux plus démunis, se poursuit, mais sans que ne soit offerte d’alternative.

Pire encore, en plus de risquer désormais de payer au prix du marché les bonbonnes de gaz -le ministre délégué aux Affaires générales et à la Gouvernance, Lahcen Daoudi, avait démenti le 31 décembre dernier sur Facebook-, beaucoup auront désormais à débourser des frais d’inscription au titre de la loi-cadre sur le système d’éducation, de formation et de recherche scientifique (dont le projet avait été examiné le 4 janvier dernier en conseil de gouvernement)... Enfin, pour rentrer dans les rangs et ne pas avoir à présenter un déficit qui serait par trop conséquent, les autorités ont bien dû emprunter, d’où l’explosion de la dette publique, qui dépasse désormais les 81% du PIB (contre quelque 63% en 2012)! Jusqu’à quand pourront-elles donc persister dans la même voie?

En tout cas, pour ce qui s’agit du dirham, nul doute que sa libéralisation actuelle n’est qu’un premier pas, et que le gouvernement ne saurait tarder à passer à la vitesse supérieure dès qu’il en aura la possibilité. En avril 2017, M. Jouahri avait révélé que le processus total prendrait de sept à quinze ans. Reste donc à attendre que tout le monde soit encore pris par surprise...

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