Figuig menacée par le stress hydrique : Plus de 100 jours de manifestations

Cela fait 100 jours que les habitants de la ville de Figuig manifestent. Des marches pacifiques, des settings in, des défilés dans les rues et vous l’aurez certainement vus, des centaines de femmes, toutes vêtues d’un Hayek blanc, visage caché mais les voix stridentes, scandant contre la délégation de la gestion de l’eau à «Groupe Al-Sharq Distribution».


La ville du grand philosophe Mohamed Abed Al-Jabri est le théâtre d’une résistance pacifique mais déterminée qui dure depuis plus de trois mois. Ces manifestations sont une réponse à la décision de confier la gestion de l’eau potable de la ville au «Groupe Al-Sharq Distribution», une société multiservices régionale créée dans le cadre de la régionalisation avancée.

En effet, selon nos sources, le 26 octobre, le conseil communal de Figuig a unanimement voté contre le transfert de la gestion de l’eau à la société Al-Sharq Distribution. Toutefois, “cette décision n’a pas satisfait certaines forces en coulisses. Ainsi, après une intervention du gouverneur de Bouarfa, une session extraordinaire a été rapidement organisée” nous annonce un habitant de la ville en soulignant qu’un nouveau vote a eu lieu, le 1er novembre 2023. Ce jour, la volte-face s’est concrétisée par une majorité fragile en faveur du transfert par neuf voix contre huit pour le transfert de la gestion de l’eau.

Une décision que les partisans justifient par l’alignement avec la loi 21-83. Cette loi, approuvée le 26 janvier 2023, instaure la création de sociétés régionales multiservices pour gérer, entre autres, l’eau et l’électricité au niveau régional. Elle vise à moderniser la gestion, promouvoir la multiplicité des services, et renforcer la gouvernance tout en préservant les droits des employés transférés. L’un des élus ayant voté pour nous a assuré que ce vote vise principalement à rationaliser la gestion de l’eau face à une crise de rareté de plus en plus grave dans la région. Néanmoins, «Ils parlent de loi et d’efficacité, mais à quel prix ?»nous déclare Ahmed Shoul, membre du Hirak, mettant en lumière les craintes d’une gestion déshumanisée.

M. Shoul assure que la gestion de l’eau à l’oasis de Figuig était un exemple remarquable de démocratie participative, où l’eau est considérée comme un bien commun et essentiel à la vie de la communauté. Traditionnellement, les résidents gèrent cette ressource précieuse au sein d’une structure dénommée “Conseil de l’Eau», créée spécifiquement pour assurer une distribution équitable selon les besoins et les usages ancestraux. Chaque famille détient des parts, mesurées en «Kharoubas», une unité traditionnelle qui définit la quantité d’eau qui lui revient, reflétant ainsi un système basé sur le partage et le respect des droits de chacun.

Il est à noter que depuis 1962, Figuig s’est distinguée par son approche unique en refusant de confier la gestion de son eau potable à des entités externes, comme l’Office National de l’Eau Potable. “Cela représente une volonté de préserver l’autonomie dans la gestion d’une ressource aussi vitale, s’appuyant sur la conviction que l’eau, en tant que droit fondamental, ne doit pas être traitée comme une simple marchandise et doit rester hors du domaine de la privatisation.” déclare M. Shoul en déplorant que «Ce n’est pas juste de l’eau qu’ils tentent de privatiser, c’est notre essence même, notre droit à la vie»

Une population en crise
Le désarroi se lit sur le visage de M. Shoul alors qu’il décrit la situation actuelle à Figuig «Nous sommes isolés, entourés par l’Algérie qui n’a cessé de voler nos terres depuis 1972, puis elle a annexé El Arja en 2021 et nous sommes sans perspectives de développement véritables. Notre population diminue, la croissance stagne, le chômage grimpe et les services sociaux sont insuffisants.» Pour El Kabir El Miloudi, défenseur des droits humains, «la décision de confier la gestion de l’eau à cette entreprise menace non seulement nos traditions séculaires d’irrigation mais aussi l’autonomie de nos communautés.

L’eau est un droit fondamental et un bien social, crucial pour notre survie et dignité.» M. El Miloudi a souligné l’importance de respecter les principes énoncés dans l’Observation générale n°15 émise par le Comité des droits économiques, sociaux et culturels qui traite de l’eau comme un droit humain essentiel, et a rappelé que les normes internationales, comme celles renforcées par l’Observation générale n°16, imposent le respect des droits et des pratiques traditionnels des communautés dans la gestion des ressources naturelles. «Il est impératif», a-t-il ajouté, «que les décisions concernant la gestion de l’eau à Figuig soient prises en consultation étroite avec les communautés locales, en ligne avec nos obligations internationales relatives aux droits humains.»

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