La fièvre des cryptomonnaies s'empare des Marocains

BITCOIN, ETHEREUM, TETHER

Dans un marché mondial des cryptomonnaies estimé désormais à plus de 3000 milliards de dollars, le Maroc se fait au fur et à mesure une place au soleil. Pendant ce temps, les autorités maintiennent leur politique d’interdiction. Jusqu’à quand?

“Nous sommes en train de reproduire le même ratage que celui avec la révolution d’Internet.” Derrière ses dehors de geek au visage mangé par une barbe faussement négligée, Badr Bellaj est du genre décontracté. La conversation avec lui, qui dure une heure pile-poil, se fait sans véritables formalités. Mais il suffit de lui parler de cryptomonnaies pour que le jeune trentenaire, directeur technique (CTO, en anglais) de Mchain, start-up spécialisée dans la technologie de la blockchain, reprenne son air le plus sérieux. “Si le Maroc s’était donné les moyens, il aurait dès 1995 pu accueillir les futurs géants du web qui ne faisaient que chercher un cadre favorable, peu importe l’emplacement géographique, pour se développer,” expose M. Bellaj.

“Vous pouvez imaginer combien notre économie y aurait gagné, combien d’emplois auraient été créés, et quand je vois les autorités persister à s’opposer à l’usage des cryptomonnaies, j’y retrouve l’écho de ce passé pas si lointain”. Hors du coup, les autorités marocaines, par rapport aux Bitcoin, Ethereum et autres Tether dont le marché international dépasse désormais les 3.000 milliards de dollars, soit plus de vingt fois le produit intérieur brut (PIB) du seul Maroc? En tout cas pas très chaudes, à l’évidence, pour revenir sur leur décision de fin novembre 2017 de les interdire.

Communauté de la fintech
De passage le 10 janvier 2022 à la Chambre des représentants pour une séance de questions orales, la ministre de l’Économie, Nadia Fettah Alaoui, avait renvoyé à l’argumentaire utilisé quelque trois ans plus tôt par son propre département ainsi que la banque centrale, Bank Al-Maghrib (BAM) et l’Autorité marocaine des marchés des capitaux (AMMC), lesquels avaient eux-mêmes alors emboîté le pas à l’Office des changes (OC). Argumentaire qui s’était appuyé sur l’“absence de protection du consommateur”, la “volatilité du cours de change”, l’“utilisation” des cryptomonnaies “à des fins illicites ou criminelles” et le “non-respect des réglementations en vigueur”.

Seule évolution notable, le fait que la mise en place d’un cadre juridique pour les monnaies virtuelles, dont font partie les cryptomonnaies, soit désormais à l’étude; ce qu’a confirmé Mme Fettah Alaoui au cours de son intervention à la première chambre. Mais de toute façon, l’éventuel texte devrait se limiter à ce que l’on appelle dans le jargon les CBDC, c’est-à-dire les monnaies numériques émises par les banques centrales, pour lesquelles BAM avait installé un comité ad hoc en février 2021. En d’autres termes, il devrait potentiellement servir au lancement du e-dirham, que la communauté de la fintech appelle, certes, de ses voeux depuis de nombreuses années -M. Bellaj y voit notamment un “excellent moyen” de relancer cette dernière, selon lui actuellement “en état de mort clinique”-, mais sans plus.

En attendant, les cryptomonnaies, elles, cartonnent auprès des Marocains: selon les informations les plus récentes de la société de paiement singapourienne Triple A, justement spécialisée dans le paiement par le biais de ces monnaies, ils seraient plus de 878.000 ressortissants du Royaume à en disposer, ce qui en fait la deuxième population la plus importante du monde arabe et la septième d’Afrique. Pour le Bitcoin à lui seul, qui est la cryptomonnaie la plus célèbre et dont le marché est le plus étendu, l’équivalent de 6 millions de dollars auraient circulé sous le ciel marocain en 2020. Comment cela se peut-il en dépit de l’interdiction par les autorités? Le fait est que celles-ci ne peuvent, en vérité, rien faire pour arrêter le mouvement, d’autres ayant déjà essayé de le faire par le passé, sans toutefois réussir.

Ce fut notamment le cas aux États-Unis au début des années 2010: à l’époque, le Bitcoin, qui venait d’être développé par le mystérieux informaticien japonais Satoshi Nakamoto -son identité n’a jamais été confirmée-, était utilisé sur Silk Road, une plateforme du dark web où l’on pouvait notamment se procurer de la drogue en quelques clics seulement, et le FBI, le Bureau fédéral d’investigations américain, fit des mains et des pieds pour que la cryptomonnaie ne circule plus.

Plateforme du dark web
Il faut dire que le système régissant les cryptomonnaies est totalement décentralisé, et qu’il n’y a donc rien ni personne qu’on puisse viser. Et surtout pour le Bitcoin, seul le propriétaire du “wallet”, ou du portefeuille, où il se trouve à un moment donné, peut y accéder, en raison de protocoles de sécurité inviolables (sauf mégarde due à l’utilisateur lui-même). La technologie sur laquelle il se base, à savoir la blockchain, est d’ailleurs largement utilisée aujourd’hui sur Internet en raison justement de son efficacité, permettant désormais notamment d’échanger non plus seulement de la monnaie virtuelle, mais littéralement des objets numériques, en l’occurrence les fameux jetons non fongibles, ou NFT.

C’est, soit dit en passant, ce qui fait qu’à partir de 2017, des institutionnels du monde entier, notamment du côté de Wall Street, se sont jetés sur le marché des cryptomonnaies, car ils savaient qu’ils en auraient pour leur argent, avec en moins la présence des autorités de régulation qu’on trouve sur les bourses classiques (d’où la volatilité folle par exemple du Bitcoin, qui depuis début novembre 2021 a presque perdu la moitié de sa valeur du fait de comportements spéculatifs totalement débridés). Mais au-delà du profit facile, ce qui semble aussi attirer les Marocains, notamment les plus jeunes, c’est la possibilité de ne plus être tenu par les règles de change drastiques de l’OC. “En France, un jeune va investir dans la cryptomonnaie par choix, parce qu’elle peut constituer une valeur refuge, parce que c’est donc intéressant financièrement,” indique M. Bellaj.

“Au Maroc, le pendant de ce jeune Français cherche un moyen de pouvoir effectuer des transactions à sa guise sur Internet. Comme vous le savez, nos jeunes sont friands par exemple d’e-commerce, ils voient beaucoup d’opportunités pour pouvoir changer leurs vies, améliorer celles de leurs familles. Je dirais qu’en fin de compte, nos pouvoirs publics, au lieu de s’opposer à un phénomène irréversible, devraient plutôt faire preuve de davantage d’ouverture d’esprit, comprendre que les règles d’hier ne s’appliquent plus nécessairement aujourd’hui”.

N’ayant même pas encore soufflé sa vingtième bougie, Ismaïl fait partie des jeunes que M. Bellaj décrit. Comme beaucoup de post-adolescents de son âge, il a découvert les cryptomonnaies sur Internet, en surfant sur les réseaux sociaux, avant de se lancer lui-même dans le bain, en ouvrant un compte sur le site Binance, lancé en juillet 2017 depuis Hong Kong et qui est aujourd’hui domicilié aux îles Caïmans, un territoire britannique d’outremer situé dans les Caraïbes et réputé comme étant un paradis fiscal.

Séquestration et extorsion
Mettant à profit la dotation touristique qui lui revient, il a investi dans le Bitcoin, naturellement, mais surtout le Dogecoin, une cryptomonnaie humoristique dont le cours a explosé après que l’excentrique homme d’affaires américano-canado- sud-africain Elon Musk, propriétaire notamment du constructeur automobile Tesla, l’a promu début février 2021 sur son compte Twitter. Ses gains? Multipliés par dix en moins d’un mois! “Mais c’était un coup de poker,” reconnaît Ismaïl, d’une voix décidée qui peut frapper au vu de sa jeunesse. “J’ai beaucoup hésité à me lancer, car c’était aussi de l’argent de mes parents, je ne referais certainement pas le coup”.

Quand nous lui posons la question, Ismaïl révèle qu’il a investi la majeure partie de ses bénéfices dans du matériel pour commencer les activités de “mining”, c’està- dire l’extraction de cryptomonnaies, comme l’auraient fait en leur temps des chercheurs d’or. Mais à rebours de ces derniers, les “mines” où il oeuvre sont purement virtuelles et nécessitent principalement de disposer de cartes graphiques de bonne qualité lui ayant coûté plusieurs dizaines de milliers de dirhams.

En contrepartie, ses rentrées d’argent atteignent 6.000 dirhams nets par mois, desquels il aura principalement enlevé la somme nécessaire pour payer la facture d’électricité, qui dépasse en général les 1.000 dirhams, l’extraction de cryptomonnaies étant réputée extrêmement énergivore. Mais somme toute, les montants dans lesquels Ismaïl joue restent bien dérisoires par rapport à ceux de certains “professionnels”: ce sont par exemple des dizaines de millions de dirhams que la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN) avait annoncé avoir saisis le 24 janvier 2022 suite à une opération menée par ses services pour démanteler un réseau actif dans plusieurs villes du Maroc, dans le cadre d’une affaire d’enlèvement, de séquestration et d’extorsion ayant visé une personne active dans le domaine. Au passage, ladite personne pourrait au final ne pas être poursuivie pour son utilisation des cryptomonnaies, et pour cause: en dépit de la sommation de novembre 2017 des autorités, un flou juridique total persiste, et aucune punition n’est prévue par la loi.

“Il y a ce que disent les autorités, mais il y a aussi la réalité de notre législation,” nous déclare une source au sein de BAM jointe par nos soins, en sous-entendant clairement qu’une loi devra bien sortir des cartons et clarifier le tout. Pour sa part, M. Bellaj rapporte les nombreuses anecdotes dont il a personnellement eu vent des procès ayant impliqué des utilisateurs de cryptomonnaies. “Cela dépend des juges,” souligne-t-il. “Certains estiment qu’effectivement il y a infraction de la réglementation des changes en vigueur, ce qui est le point de vue officiel de l’OC, mais beaucoup d’autres se reconnaissent non-compétents et ne font condamner personne”.

D’après une étude à laquelle M. Bellaj a pris part et dont le concerné nous a luimême révélé la teneur, quelque 60% des Marocains seraient, à terme, intéressés à l’idée d’investir dans les cryptomonnaies, proportion vraiment vaste et qui reste à être confirmée par d’autres études. Maintenant, aux autorités de voir comment exactement agir, et surtout qu’elles fassent bien attention à ne pas se louper cette fois, car le prix qui en coûterait alors au Maroc vaudrait sans doute des centaines de milliers de fois de plus que celui d’un Bitcoin...

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