Après un feuilleton judiciaire de 30 ans, l’affaire Hamieddine touche à sa fin: The End


Mardi 11 juillet 2023, la justice a jugé coupable de complicité de meurtre Abdelali Hamieddine, un des ténors du PJD. Un verdict qui pose plus d’interrogations que de réponses. Un coup dur pour le parti de Abdelilah Benkirane, réduit au silence.

Mardi 11 juillet 2023, devant la Cour d’appel de Fès. Une foule d’une trentaine de personnes vient perturber le calme habituel des lieux, en ce début de soirée estivale. Tous les regards sont rivés sur un seul individu, Abdelali Hamieddine, qui vient juste de quitter le tribunal. Le visage grave, les yeux qui regardent dans le vide, le dirigeant du Parti de la justice et du développement (PJD) semble anéanti et, pour quelques secondes après sa sortie, ne pouvoir tenir debout que grâce à l’aide de son épouse et collègue du parti, Bouthaina Karrouri, le tenant par le bras en signe de soutien et de solidarité.

Réaction des “frères”
Accompagné d’autres cadres de la formation islamiste, notamment Slimane El Omrani, adjoint d’Abdelilah Benkirane à la tête du PJD, et Abdellah Bouanou, président du groupement parlementaire du parti à la Chambre des représentants, Abdelali Hamieddine préfère se réfugier dans le silence, malgré les questions des journalistes et des curieux venus sur place pour assister au verdict tant attendu. Après un long feuilleton judiciaire de trois décennies, parsemé de condamnations, d’acquittements et de polémiques politiques, l’ex-parlementaire islamiste vient d’être condamné, ce mardi soir, à trois ans de prison ferme, pour son implication dans l’assassinat, le 25 février 1993, du jeune étudiant gauchiste Benaissa Ait El Jid, près de l’université Mohammed Benabdallah de Fès, communément connue sous le nom Dhar Elmehraz. Poursuivi en état de liberté provisoire, il a affirmé à sa sortie du tribunal qu’il allait interjeter appel.

Sans grande surprise, le jugement n’a pas manqué de provoquer des réactions, notamment parmi les “frères” de Hamieddine. À l’issue d’une réunion extraordinaire de son secrétariat général présidée par Abdelilah Benkirane, le 13 juillet, soit 48 heures après le verdict, le PJD a exprimé son “soutien et sa solidarité” avec son dirigeant, déplorant que “ce dossier ait été rouvert après trente ans sur la base d’une plainte malveillante avec des desseins politiques flagrants”. Tout en assurant “respecter totalement l’indépendance du pouvoir judiciaire et les jugements rendus par la justice”, le parti de la Lampe a insisté que “ce dossier a déjà fait l’objet d’une décision définitive.”

Res judicata
Le PJD reprend ainsi le même argument utilisé par Hamieddine pendant de longues années pour contester les nouvelles poursuites à son encontre. Les avocats du dirigeant islamiste invoquent ainsi le principe de l’”autorité de la chose jugée”, dite res judicata, qui empêche les parties d’une affaire de recommencer un nouveau procès qui porterait sur un différend qui aurait été déjà jugé. En effet, Abdelali Hamieddine avait été déjà condamné une première fois en avril 1994 dans le cadre de l’assassinat d’Ait El Jid, à deux ans de prison ferme, pour délit de “participation à une rixe au cours de laquelle ont été exercées des violences ayant entraîné la mort”, en vertu de l’article 405 du code pénal. D’après le concerné lui-même, les accusations de “coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner”, n’avaient pas été retenues contre lui, ni contre deux autres individus, les dénommés Omar Rammach et Haddioui El Khammar, condamnés également à la même peine dans le cadre de cette affaire. Les trois hommes étaient présents sur les lieux, le 25 février 1993, lorsque la victime a été mortellement blessée au crâne, frappé par une bordure de trottoir, avant qu’elle ne succombe à l’hôpital quelque jours plus tard.



Net recul
Quoi qu’il en soit, la réaction du PJD s’apparente plus à une formalité technique, une procédure qui s’impose, plus qu’à une réelle réaction politique pour défendre un des membres les plus éminents du parti, et un “lieutenant” d’Abdelilah Benkirane, qui a longtemps été la vitrine intellectuelle et médiatique du parti dans les débats politiques du Maroc post-”printemps arabe”.

On peut même voir dans le communiqué du PJD un net recul par rapport aux anciennes positions du parti sur ce sujet. On se souvient d’ailleurs bien du fameux discours de l’ancien chef du gouvernement et actuel leader de la formation, le 3 février 2018 lors d’un congrès de la jeunesse du parti. Abdelilah Benkirane avait alors tranché, dans un ton ferme et solennel devant des centaines de militants: “nous n’allons pas vous livrer notre frère”. Des propos qui lui ont valu des critiques acerbes de ses adversaires politiques, lesquels adversaires l’ont accusé de vouloir exercer des “pressions” sur la justice, voire de “se rebeller” contre les institutions officielles. Benkirane est allé encore plus loin pour soutenir son acolyte dans ses ennuis avec la justice, en assistant à la toute première audience du procès de Hamieddine, le 25 novembre 2018. Une première audience sous haute tension médiatique et politique, qui avait été marquée notamment par une forte présence de la direction du PJD. À l’époque, les images de l’accusé pjdiste, brandissant le “V” de la victoire et entouré des cadres et des militants du parti, faisaient même planer des craintes quant au dénouement de cette affaire et les répercussions que cela pourrait avoir.

Seulement, plus de trois ans plus tard, c’est toute la configuration de l’échiquier politique national qui a changé, au plus grand dam de l’ex-parlementaire islamiste. Le PJD n’est plus à la tête du gouvernement, ni la première puissance partisane et parlementaire du pays, et encore moins la redoutable machine de communication et de mobilisation sur le terrain qu’il était auparavant. Au bout du compte, une condamnation à trois ans de prison ferme peut être pratiquement considérée comme une issue relativement “heureuse” pour Hamieddine au vu de la gravité des faits pour lesquels il est poursuivi, à savoir la “participation à un homicide volontaire avec préméditation”. Il pourra toujours espérer obtenir mieux, même l’innocence en appel. La famille de la victime a d’ailleurs affirmé qu’elle fera appel puisqu’elle n’est pas satisfaite du verdict. “Nous allons suivre ce dossier pour que la vérité soit totalement rétablie”, ont déclaré les proches de Benaïssa Aït El Jid. Résigné face à la réalité des choses, le PJD, contestataire officiellement, peut considérer officieusement ce jugement comme une sorte de “compromis”, un “marché tacite” qui lui permet de sortir de cette affaire avec le moins de dégâts possibles. Mais c’est aussi un énième coup dur pour Abdelilah Benkirane, qui voit un de ses fidèles proches se faire attraper par son passé, pas uniquement dans l’affaire Ait El Jid, mais aussi par rapport à ses positions politiques qui dépassent parfois certaines “lignes rouges”.

Faucons déplumés
Car bien qu’il ne soit pas “grande gueule” comme son maître et chef au sein du PJD, Hamieddine reste tout autant polémique. Arborant sa casquette d’universitaire et d’intellectuel, il n’hésite pas à dire ce qu’il pense de l’État au Maroc et des rapports de pouvoir entre les différents acteurs politiques. Le même Hamieddine avait d’ailleurs provoqué un véritable séisme politique lorsqu’il avait déclaré, le 30 juin 2018 dans le cadre du “dialogue interne” de son parti, à Dayet Erroumi, pas loin de Khémisset, que “sous sa forme actuelle, la monarchie constitue un frein au développement et qu’elle était également une entrave à une démocratie réelle”. Dits en interne et donc censés rester confidentiels, ces propos avaient alors relancé les débats sur le “double-langage” des islamistes dans leur rapport à la monarchie, et leurs véritables intentions et ambitions politiques. En 2023, ces craintes semblent être moins d’actualité, alors que le PJD se retrouve plus que jamais affaibli, et ses “faucons” déplumés d’une manière ou d’une autre, le dernier étant Abdelali Hamieddine.

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