Interview exclusive de Ferhat Mehenni, président du gouvernement provisoire Kabyle

"La Kabylie est occupée militairement, elle est colonisée"

Le 13 juillet 2021, le Maroc apportait pour la deuxième fois en six ans son appui à l’autodétermination de la Kabylie, région amazighophone aujourd’hui rattachée à l’Algérie mais qui, des milliers d’années, durant était restée indépendante de toute tutelle étrangère. Dans cette interview, le président du gouvernement provisoire kabyle revient sur la lutte de son peuple pour l’émancipation et insiste sur la dimension pacifique de son combat, à rebours des méthodes utilisées depuis près de 60 ans maintenant par la junte militaire en place dans la voisine de l’Est.

Nous effectuons cette interview à un moment charnière pour le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) et pour vous en particulier, puisque vous faites l’objet d’un mandat d’arrêt de la justice algérienne pour le meurtre de l’activiste Djamel Bensmail le 11 août 2021 dans la commune de Larbâa Nath Irathen, en Kabylie. Le 18 mai 2021, l’État algérien avait également classé le MAK organisation terroriste. Quel est votre sentiment personnel par rapport à l’ensemble de ces développements?
La classification du MAK en tant qu’organisation terroriste ne repose sur aucune base légale, ni sur une quelconque preuve matérielle. Nous avons affaire à un pouvoir dont le logiciel n’a jamais été mis à jour depuis [l’ancien président algérien Houari] Boumédiène. Il gère le pays comme une caserne. Il est totalement déconnecté de la réalité du pays et de l’évolution de son environnement international. Sur les accusations qui sont injustement portées contre nous, nous sommes déterminés à ne rien céder de notre innocence et répéter autant que faire se peut qu’elles ne sont que mensonges destinés à une consommation interne.

En fait, dès le mois de mai dernier, trois généraux libérés récemment de prison, et que nous allons attaquer nommément auprès de la CPI (Cour pénale internationale), ont été chargés de “diaboliser” le MAK, la Kabylie et ma modeste personne. Nous nous y sommes donc préparés et des accusations aussi fallacieuses que fantaisistes ne peuvent nous atteindre.

Mieux! Plus les militaires s’acharnent sur nous, plus ils nous victimisent auprès du peuple kabyle dont les membres encore hésitants rallient en masse notre cause. La Kabylie et tous les Algériens, un tant soit peu conscients de la nature du régime qu’ils subissent, savent que la justice est transformée en agence centrale de propagande qui alimente en intox quotidienne les centaines de médias entre les mains des services algériens et les mouches électroniques chargées de polluer les réseaux sociaux. Facebook vient de supprimer pas moins de 800 pages identifiées comme celles d’agents de propagande algériens. Quant au mandat d’arrêt international contre moi, aucune police crédible au monde ne le prendrait au sérieux.

Le MAK a-t-il jamais été instrumentalisé, depuis sa création en 2001, par le Maroc, comme l’assure le pouvoir algérien?
Jamais de la vie. Le MAK a des instances souveraines et n’entend se faire dicter ses orientations par quelque puissance que ce soit. Si nous étions corruptibles, le régime colonialiste algérien aurait été le premier à nous soudoyer ou manipuler depuis longtemps. Trêve de sornettes. En réalité, le fait d’accuser quelqu’un de quoi que ce soit est une vieille recette tactique puisée dans l’adage selon lequel “la meilleure défense est l’attaque”. Cela ne nous acculera pas dans la défensive.

Pour l’instant, le Maroc s’est contenté de simples déclarations de soutien au niveau de l’Organisation des Nations unies (ONU). Souhaitez-vous toujours vous doter d’une représentation à caractère diplomatique à Rabat?
J’ai déjà formulé dans certaines colonnes de médias marocains notre souhait et notre disposition à ouvrir une représentation diplomatique kabyle dans le Royaume chérifien. Nous espérons que nous n’en sommes pas loin en termes d’agenda.

Au Maroc, certains hésitent à vous appuyer car cela pourrait revenir, selon eux, à ouvrir une nouvelle brèche dans la région du Sahara, quand bien même celle-ci est depuis au moins la dynastie almoravide marocaine et que ce n’est que pendant la période coloniale française que la Kabylie a, elle, été rattachée à l’Algérie. Quels arguments sont aujourd’hui les vôtres pour convaincre le peuple marocain de la justesse de votre cause?
L’Algérie est une création française ex nihilo. La Kabylie était déjà une confédération attestée dès le 4ème siècle de notre ère, celle des Quinquégentiens détaillée par l’historien romain Ammien Marcellin. Au Moyen Âge, elle était un Royaume qui signait des traités avec ses voisins méditerranéens, notamment le Vatican, l’Espagne et le Maroc. La régence turque a failli être engloutie par le roi de Koukou, Ahmed Oulkadi, qui avait fait le siège d’Alger durant des mois.

Il y a encore sur les hauteurs d’Alger, à Bouzaréah notamment, des vestiges de ce siège, avec un fortin qui s’appelle encore Bordj Koukou. La Kabylie a toujours été indépendante depuis la nuit des temps. C’est la colonisation française qui, après la bataille d’Icherridène, au-dessus de Larbaa Nath Irathen, en juin 1857, a rattaché la Kabylie par la force à l’Algérie française. Toutefois, aucun chef ou dignitaire kabyle n’avait eu le déshonneur de signer un traité de reddition comme le fit l’émir Abdelkader avec le Traité de la Tafna. Les chefs kabyles s’étaient fait un point d’honneur de ne signer aucune capitulation. A ce jour, cette annexion de la Kabylie à l’Algérie est juridiquement et historiquement illégale.

Dans des attaques dont le caractère antisémite est bien évidemment indéniable, les médias officiels algériens vous reprochent le soutien affiché en mai 2016 envers vous par l’intellectuel juif français Bernard-Henri Lévy pour vous accuser de servir un grand complot sioniste contre l’Algérie. Un commentaire à ce propos?
L’antisémitisme est une nourriture idéologique servie quotidiennement aux Algériens par l’école et les médias proches de lui. La Kabylie ne nourrit aucune haine contre des peuples, des races ou des religions. Beaucoup de familles juives kabyles s’étaient converties à l’islam pour ne pas être séparées des leurs à la suite du décret Crémieux (en 1870, ndlr). Mais nous avons su très vite, après l’indépendance de l’Algérie que nous n’avons aucune raison de haïr Israël. Nous avons le devoir de dénoncer des injustices ou des violations des droits humains à travers toute la planète mais nous ne sommes pas des néonazis professant le démantèlement de l’Etat d’Israël. Le peuple israélien est un peuple frère au même titre que tous les peuples de la planète Terre.

Quel est aujourd’hui votre poids politique réel en Kabylie?
Nous ne pouvons pas évaluer la force politique d’un mouvement de libération national pacifique comme nous, en temps de terrorisme d’Etat. La Kabylie est occupée militairement, elle est colonisée. Des actes d’une guerre sans nom viennent d’être commis contre nous. Le colonialisme algérien vient de brûler vivants nos enfants, de calciner les trois quarts du territoire de la Kabylie, 80% de nos villages. C’est une dévastation à laquelle il vient de soumettre le peuple kabyle. Cela ressemble à l’opération Anfal 1 et 2 de Saddam Hussein contre les Kurdes.

La terreur que le régime colonial algérien tente d’installer en Kabylie depuis quelques mois ressemble à celle du général Massu et des parachutistes de la bataille d’Alger. La torture au taser, comme hier à la gégène, est pratiquée ces jours-ci dans les lieux d’interrogatoire des militants et des citoyens kabyles arrêtés. Cette situation ne permet pas au peuple kabyle de sortir dans la rue et de se faire massacrer par l’armée et la police. En homme de paix et en humaniste, je n’ai pas le coeur d’assumer un bain de sang.

Quand nous vous avons interviewé il y a cinq ans, vous nous avez confié avoir la conviction de voir la Kabylie indépendante de votre vivant. Diriez-vous aujourd’hui encore la même chose?
Ce jour n’est plus aussi loin que lorsque je vous l’avais dit. Ceci mis à part, on n’est jamais à l’abri d’un accident en tant qu’individu. Quand bien même cela ne serait pas le cas, je partirai serein et fier, heureux d’avoir, toute proportions gardées, tel Moïse, guidé mon peuple vers sa liberté