Ces femmes qui travaillent dans les cafés populaires de Casablanca

Vis ma vie de serveuse


Dans “Cafés d’hommes, services de femmes”, Sana Benbelli, socio-anthropologue, offre le fruit de son travail visant à étudier la présence des serveuses dans des cafés d’homme, à les observer au moment réel de la réalisation de leur travail et à cerner les conditions particulières de ce dernier en termes d’interaction, de relation, de division du travail et de hiérarchie.

L’histoire du café, la seule boisson qui a pu donner son nom au lieu de sa consommation, est décortiquée à travers un prisme particulier par Sana Benbelli, socio- anthropologue. Dans son ouvrage, “Cafés d’hommes, services de femmes”, Mme Benbelli met le focus sur les serveuses de café dans les quartiers populaires à Casablanca. Pour ce faire, cette professeur de sociologie à l’Université Hassan-II de Casablanca n’a pas hésité à s’immerger dans des cafés des quartiers Sbata, Hay Mohammadi et de Aïn Chock. Avant d’en arriver là, Mme Benbelli revient dans son ouvrage sur l’histoire et la culture de cette boisson énergisante introduite au départ par les cheikhs soufis de l’Ethiopie au Yémen et qui a fini par se diffuser sur l’ensemble du territoire de l’Empire ottoman au Moyen-Orient, en Europe et en Afrique. Loin est l’époque où le café était exclusivement consommé entre hommes lors des soirées masculines de zikr (invocation) avant de s’étendre aux tavernes de la péninsule Arabique.

Qahwat serbayat
Loin est l’époque où le café était jugé même “haram” (illicite) par certains religieux et interdit en 1511 par le gouverneur de La Mecque, avant de créer au fil du temps ses propres espaces, que Mme Benbelli analyse pour justement faire ressortir les mutations de la société, parce que le café a de tout temps reflété une évolution des modes de vie urbains. Retraçant cette évolution, Mme Benbelli s’arrête à l’époque actuelle, plus spécifiquement à Casablanca dans les cafés des serveuses, (qahwat serbayat), une catégorie spécifique à côté d’autres (cafés des intermédiaires, des chauffeurs de taxi, des instituteurs, des retraités, des étudiants, des artistes…) qui a retenu l’attention de cette universitaire spécialisée dans les études de genre ainsi que celles des marges et des marginalités urbaines. Et le nombre des femmes serveuses a de quoi interpeller. Selon les témoignages des responsables associatifs et syndicaux interviewés dans cet ouvrage, il est presque égal à celui des serveurs, voire même le dépasse. Et pour cause, selon Mme Benbelli, l’apparition des serveuses répond bel et bien à un souci commercial et économique accentué par la multiplication du nombre de cafés (la formule dit qu’à Casablanca, entre un café et un café, se trouve un café), et le contexte de la concurrence.

Statut féminin
Mais il accompagne également un contexte de changement social que Mme Benbelli résume de manière générale, en évoquant le changement du statut féminin, le discours institutionnel favorable à l’autonomisation des femmes, à leur accès à l’activité salariale et à leur visibilité dans l’espace public, ce, sans oublier les motivation personnelles des acteurs que la sociologue met en lumière en détails tout au long de cette étude. Dans “Cafés d’hommes, services de femmes”, Mme Benbelli offre ainsi le fruit de son travail visant à étudier la présence des serveuses dans des cafés d’homme, à les observer au moment réel de la réalisation de leur travail et à cerner les conditions particulières de ce dernier en termes d’interaction, de relation, de division du travail et de hiérarchie. S’attardant par exemple sur la relation avec le client des quartiers populaires de Casablanca, elle analyse les attentes de ce dernier qui vont au-delà du simple fait de prendre sa commande ou de poser devant une tasse de café. “Il attend beaucoup plus de la serveuse en termes de représentation, d’attention, ainsi que de parole et d’écoute. Ne pas correspondre aux attentes du client peut biaiser la relation de service et créer des tensions et parfois des heurts”, lit-on dans un passage de livre.


Lien social
Concernant les motivations derrière la décision des serveuses d’entrer dans ce métier, Mme Benbelli souligne que cette décision correspond toujours à un épisode personnel douloureux ou à un conflit familial qui mettent en crise des liens traditionnels (relations avec parents, avec la fratrie et avec partenaire). “Cette décision ne correspond pas à un choix entre plusieurs activités, mais plutôt à une décision qui permet de sortir de certaines situations: ”être serveuse ou se prostituer”, “ être serveuse ou rester inactive chez soi”, “être serveuse ou tendre la main aux autres”.

“Le nombre des serveuses divorcées, qui dépasse celui de celle mariées, constitue un indicateur de la fragilité et de dissociabilité du lien conjugal; d’autre part, même si le pourcentage des serveuses mères célibataires, ou vivant en concubinage, s’avère, certes, moins significatif, il est, tout de même révélateur, d’un côté, des grands changements que connaît le système des valeurs sociales et culturelles au Maroc et, de l’autre, de l’évolution de la signification du mariage, surtout pour les femmes.” Autre point saillant évoqué dans cette étude, le paradoxe du lien social est un processus selon lequel les serveuses se détachent de leur famille et s’engagent dans de nouveaux liens avec les clients. Ces nouveaux liens, tout en participant à l’autonomisation des serveuses, contribuent aussi, de manière indirecte et paradoxale, à la consolidation des liens familiaux traditionnels à travers de nouvelles stratégies de négociation acquise grâce à l’expérience de la vie active, démontre la sociologue témoignages et récits à l’appui.

“Je n’ai pas les moyens pour consacrer à ma mère une pension mensuelle comme mes frères et soeurs. Cela m’a toujours créé des problèmes dans ma famille (...) Maintenant, j’économise de l’argent, et je l’emmène (...) à Moulay Yaacoub une fois par an pour soulager ses rhumatismes; elle est par la suite contente de moi tout le reste de l’année”, raconte par exemple Yasmine, serveuse célibataire de 27 ans.

Fatima-Zahra, mère célibataire de 21 ans, confie pour sa part: “ Ma fille n’est plus un fardeau pour ma famille depuis que je travaille; maintenant, j’assure tous ses besoins et, en plus, j’alloue une petite somme à ma soeur qui la garde pour moi (...) Avant, j’étais obligée de presque supplier mes soeurs pour lui acheter un pot de lait”. Selon Mme Benbelli, ces deux témoignages montrent que les serveuses ont importé le système d’échange et de réciprocité, réussi dans le café et dans les réseaux qu’elles ont mis en place, au sein de la famille comme étant une forme rationnelle de gestion des relations. Et ce n’est pas tout, cet ouvrage analyse également d’autres aspects liés entre autres à l’apparence de ces femmes; à leurs divers profils, à la relation au corps dans la société marocaine, etc. À lire et relire pour mieux cerner les mutations de la société marocaine!.

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